Pour organiser les élections, il y a des préalables 207

L’ambassadeur Suisse en RDCongo depuis mars 2002 a séjourné du 16 au 19 mars 2005 à Lubumbashi. C’était la première visite dans la capitale cuprifère d’un ambassadeur suisse.

Dans une interview accordée à la Monuc, Jean Pierre Villard donne son point de vu sur la politique au Katanga en particulier et en RDC en général. Le diplomate helvétique parle aussi de l’intérêt que son pays porte au développement économique et juridique du Congo.

Monuc: Vous êtes au Katanga et vous connaissez la sensibilité de la province dans le domaine politique. Au nord du Katanga, existe toujours la problématique Maï-Maï. Au sud, il y a une floraison des parties politiques qui coexistent péniblement et qui ne parlent toujours pas le même langage. Que peut dire le diplomate que vous êtes, aux Katangais?

J-P.V.: Vaste question. Ce qui me frappe ici d’abord, c’est la qualité de la ville de Lubumbashi. C’est une belle ville qui a un patrimoine architectural qui frappe l’esprit et donc je sais aussi, pour m’y être intéressé, que le Katanga est une province particulière du Congo. Le fait qu’il y ait beaucoup de partis politiques qui ne tiennent pas le même langage n’a rien de surprenant. Ces partis sont quand même d’accord sur certains principes de base, à une vie commune en démocratie, comme l’usage de la non violence qui me semble être le principe fondamental. Je pense qu’il est normal qu’il y ait des divergences.

L’histoire du Katanga nous démontre qu’il y a toujours eu une tentation d’une vie à part, à tel point que le concept fédéralisme ici au Katanga, signifie souvent sécession. Pour nous Suisses, ce mot a une signification très particulière. Il veut dire non seulement subsidiarité de pouvoir mais également de coopération entre les membres de la fédération. Cela ne veut pas dire qu’aujourd’hui on ne veut pas utiliser le vocable fédéralisme dans son sens premier qui signifie que ce grand pays, ce pays continent qu’est le Congo devrait, selon les partisans du fédéralisme, se doter des structures fédérales qui permettent à chaque région de vivre sa propre culture tout en travaillant au bien commun du pays.

Il y a des choses qu’il ne faut pas oublier: une région comme le Katanga par exemple, a une superficie supérieure à celle de bon nombre des pays africains! Je pense donc qu’il y a là des raisons qui font que certaines personnes se disent qu’on peut y arriver tout seul. A ceux là, je dirai que c’est effectivement le droit de tout un chacun d’avoir son opinion sur le devenir de son propre pays; mais que nous vivons dans un monde où il faut plutôt cultiver l’union que la désunion.

Monuc: Pouvez-vous dire également un mot sur la situation des milices qui se livrent à des atrocités au Nord-Katanga? Quels conseils donnez-vous aux milices qui continuent à faire entendre le bruit des armes et des bottes et qui excellent dans des violations de droits de l’Homme de toutes sortes ?

J-P.V.: Ecoutez, ce qui se passe au Katanga n’est pas propre au Katanga. J’ai eu l’occasion de faire un voyage il y a quelques temps à Bukavu, la problématique est la même. On trouve des hommes perdus il faut bien le dire, qui n’ont plus que leur arme, qui cachent mal leur absence d’idéal politique et qui se sont habitués à vivre sur le dos de la population.

C’est largement connu de l’opinion publique et des humanitaires qui travaillent sur terrain. La question qui se pose est celle de savoir comment amener les hommes à déposer les armes et à se réinsérer. Le problème est que, très souvent, il faut pouvoir leur offrir quelque chose. Il faut le dire ouvertement: un homme qui n’a plus que son arme ne va pas la déposer s’il n’a pas la garantie de pouvoir se réinsérer. Se réinsérer, cela peut être un lopin de terre, trouver une activité, c’est se sentir appartenir au groupe. Mais je ne crois pas que ce problème se pose seulement au Katanga. Il faut que les Katangais soient conscients que c’est un problème qui se pose en tout cas aussi dans tout l’Est du pays et ailleurs dans l’Equateur.

Monuc: Nous avançons vers les élections qui sont prévues en principe pour le 30 juin. C’est le terme principal qui intéresse la population. On peut spéculer que sans les élections aux échéances prévues, la population sera frustrée, elle perdra confiance au processus en lequel elle a voulu croire une fois de plus, depuis Sun City. De l’autre côté, les acteurs politiques donnent l’impression de se plaire dans le statut quo. En tant qu’ambassadeur en RDC depuis trois ans, quelle lecture faites – vous de cette situation congolaise?

J-P.V.: Je crois effectivement que les Congolais veulent passionnément les élections. Dans tous les territoires de la République, c’est quelque chose que personne ne nie. Mais il faut dire que les élections ne vont pas tout régler. Le gouvernement qui va sortir des élections aura une lourde tâche devant lui notamment en matière de relance économique et je pense que ce sera un moment difficile de l’histoire du Congo. Il faudra là que la Communauté internationale soit aussi prête à aider le pays.

Pour que les élections puissent avoir lieu, il y a des préalables notamment dans cet immense pays où les communications sont difficiles. C’est clair que les élections ne peuvent pas s’organiser comme ça d’un jour à l’autre. Il faut d’abord recenser les électeurs. Bref, vous savez cela mieux que moi. Et donc la question qui se pose à mon avis, quand sera t-on prêt? Je crois, pour ma part, que l’important est que les élections aient lieu. C’est clair qu’on ne peut pas retarder inopportunément les élections. Mais je pense que si on tient le langage de la vérité aux Congolais, si on leur explique en se fondant sur des pronostics réalistes qui tiennent compte des défis de tous les acteurs impliqués dans la préparation des élections c’est-à-dire le gouvernement, la CEI et la Communauté internationale et qu’on a l’honnêteté de donner une date, encore une fois, qui soit réaliste, je pense que les Congolais comprendront, pourvu qu’on leur tienne le langage de la vérité.

Monuc: Vous avez souligné l’apport de la Communauté internationale. Quel sera, de façon succincte, l’apport de la Suisse au processus électoral et au développement du pays tout entier?

J-P.V.: Le soutien à la Radio Okapi est un projet magnifique. Cet exemple je le cite, non pas parce qu’il y a un financement de la Suisse, mais parce que je crois sincèrement que la radio est un élément moteur à la compréhension du processus démocratique en RDC. La Suisse met aussi un expert constitutionaliste à la disposition des acteurs politiques qui travaillent avec l’Union européenne comme conseiller pour la préparation de la future constitution. Sur le plan de l’aide directe, nous avons surtout l’aide humanitaire qui, pour des raisons historiques, se trouve à l’Est du pays. Cela va continuer ainsi simplement parce qu’il ne faut pas se disperser.

S’agissant de l’aide proprement dite, je crois que la meilleure aide que la Suisse puisse apporter au Congo est que le pays soit pacifié et que les investisseurs sérieux puissent revenir ; c’est-à-dire qu’il y ait ce qu’on appelle aujourd’hui la sécurité juridique qui leur permette de travailler en paix, de créer des emplois, de donner du travail aux Congolais ; ce qui engendrera des ressources fiscales et permettra au pays de redémarrer. N’oublions pas que le budget de l’Etat congolais pour l’année 2005 est de 1,6 milliards. En gros est un budget très faible pour près de que 55 millions d’habitants. Un tel budget permet, à peine, à l’Etat de payer ses fonctionnaires.

Il y a très peu de dépenses d’investissement. Il faut savoir que pas très loin de la moitié de ce budget est financé par la coopération internationale. Donc, c’est une réalité objective que le pays ne va pas se relancer aussi longtemps qu’il est dans une telle situation. Il est fondamental que les investisseurs, c’est-à-dire les petites et moyennes entreprises, apportent de la technologie et soient des facteurs de développement extrêmement importants. Mais j’insiste, il faut qu’il y ait une sécurité juridique. Il y a encore trop d’entreprises qui souffrent de ce qu’on appelle délicatement des tracasseries, c’est la réalité.

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Scroll to Top