Robert Crem, l’ancien numéro 1 belge de l’entreprise minière publique congolaise, ne commente pas des cas particuliers, mais exprime par contre les plus grands doutes quant à la manière dont les mines importantes sont gérées. Et c’est parce que la communauté internationale se tait qu’il a décidé de se mêler au débat. “Il y a beaucoup de chance que l’on soit en train de gâcher le plus important patrimoine minier au monde. » Un article paru en première page d’un journal belge le 7 août 1983: “Le Belge Robert Crem (51 ans), ingénieur des mines, est à la tête de la Générale des carrières et des mines. Il a clairement et simplement fait comprendre à la délégation belge que la Gécamines avait l’intention de raffiner davantage de cuivre sur place. » Cette déclaration téméraire_ Crem n’a pas caché que le raffinage du cuivre et du cobalt congolais en Belgique revenait 30 pourcent plus cher que la concurrence internationale _ coûta son emploi à Crem un an plus tard.
Honni jusqu’à aujourd’hui par l’establishment belge, Robert Crem (74 ans), demeure une autorité morale au Congo, plus de vingt ans après son limogeage par l’ancienne Société Générale de Belgique. C’est avec respect que l’on y évoque l’homme qui contraignit la Générale à revoir à l’avantage du Congo les accords extrêmement favorables qu’elle avait marchandés pour elle après la nationalisation de l’Union Minière du Haut Katanga, qui précéda la Gécamines. Robert Crem appartenait à cette catégorie peu commune de Belges qui tenaient compte des intérêts des Congolais. Après des années de silence, suivies de lettres discrètes adressées à la Banque Mondiale, au Président congolais et aux autorités belges, il a décidé d’élever la voix “parce que l’on n’a pas tiré les leçons du passé, » déclare-t-il, “plus grave encore, on n’a pas le droit de gâcher les réserves minières les plus importantes au monde; le monde aura besoin de ces minerais et ils constituent pour le Congo la garantie par excellence du financement de la reconstruction. »
TRENDS. Pourquoi êtes-vous aussi radicalement opposé à la privatisation de la Gécamines en faillite?
ROBERT CREM. “C’est la Banque Mondiale qui a lancé la privatisation. Et à juste titre, car l’Etat congolais n’a ni les moyens financiers, ni les capacités de gestion pour exploiter ses réserves minières. Mais une telle privatisation doit se faire dans l’intérêt du Congo et de ses partenaires privés. Or, la privatisation en cours, menée par un gouvernement de transition non élu, n’est pas transparente et ne profite qu’aux fortunes privées. En tant qu’ancien Professeur chargé de la formation des ingénieurs des mines en Belgique et au Congo, je ne puis assister passivement aux menaces qui pèsent sur les gisements miniers les plus importants du monde et qui risquent d’être perdus _ des gisements miniers qui ne sont pas renouvelables et dont le Congo, mais aussi le reste du monde, ont besoin. Ces matières premières feront d’ailleurs l’objet d’une demande sans cesse croissante à l’avenir. »
Toutes les concessions minières importantes du Katanga ont été rapidement redistribuées ces dernières années.
CREM. “On est en train de creuser dans ces réserves minières sans se préoccuper le moins du monde de ce que l’on pourrait appeler une saine gestion économique des mines _ c.-à-d. la manière dont il faut planifier et réaliser cela à plus long terme de la manière la plus professionnelle et la plus rationnelle possible. On a totalement et délibérément découpé la Gécamines, sans tenir compte des caractéristiques géologiques des minerais pour lesquels un traitement métallurgique adapté est chaque fois indispensable. Les concessions minières n’ont pas été attribuées en fonction de critères techniques, mais bien dans des circonstances discutables. A des opérateurs qui ne possèdent pas pour ce faire les capacités technologiques et financières. »
Après une procédure qui s’est éternisée pendant plus de deux ans, la Banque Mondiale a enfin été placée devant un fait accompli. Le fait de revoir les contrats existants éloignerait-il les investisseurs potentiels du Congo?
CREM. “Résultat: la Banque Mondiale finance une équipe de gestionnaires restructurée qui n’est pas conforme à l’appel d’offre public initial. Mais une révision des contrats inéquitables est parfaitement possible, sans faire fuir pour autant les investisseurs de bonne foi. J’ai d’ailleurs moi-même dénoncé, en 1983, le projet du consortium franco-japonais SMTF pour l’exploitation des gisements miniers de Tenke-Fungurume. Cela n’a pas déclenché de tempête. Les majors (ndlr._ les grandes entreprises minières) se sont retirées du Congo, à l’exception de Phelps Dodge qui s’est appropriée les réserves minières de Tenke-Fungurume. Notez bien qu’il s’agit des plus importantes réserves de cuivre et de cobalt inexploitées au monde. Il en va ici d’une valeur potentielle de 160 milliards d’euros, pour laquelle Phelps Dodge n’aurait payé qu’à peine 12 millions d’euros _ les chiffres réels peuvent un tant soit peu varier, parce qu’il y a tellement peu de transparence, mais la disproportion est bien réelle et injustifiable.
“Il n’en va pas seulement de Tenke-Fungurume, tous les contrats en cours doivent être résiliés et revus par une instance indépendante et compétente, pesés et soupesés d’un point de vue juridique, technique, financier et fiscal. Celui qui réussira l’épreuve pourra continuer. Dans le cas contraire il faudra lancer un nouvel appel d’offre international pour attirer de nouveaux partenaires compétents. Pour de tels gisements miniers, une poignée seulement de majors internationaux peut être retenue pour figurer sur une liste restreinte de candidats. Je propose que tous les majors soient appelés par le Congo à créer en Afrique centrale un actionnariat minier et métallurgique placé sous le contrôle d’un holding congolais. »
Qu’est ce qui vous motive à continuer à suivre la situation du secteur minier congolais?
CREM. “Mon passé professionnel. Je ne puis assister passivement à la manière dont on détruit une partie de l’héritage mondial. J’ai passé quarante ans dans l’industrie des non-ferreux, surtout au Katanga. J’y suis passé par tous les stades de la hiérarchie. La Gécamines était le quatrième producteur mondial de cuivre et le numéro un mondial du cobalt. Ce potentiel existe toujours et je suis bien placé pour dire haut et fort que ce qui s’y passe actuellement est une véritable catastrophe. C’est comme si l’on acceptait de dilapider les réserves de pétrole en en confiant l’exploitation à des négociants. Je suis donc absolument étonné du silence de la communauté internationale, à commencer par la Belgique. Je ne veux pas être le complice d’une négligence coupable. »
La Gécamines n’est plus qu’un tas de ruines, seuls des partenaires privés sont en mesure d’extraire ces minerais et de les transformer.
CREM. “C’est exact, la Gécamines dispose de bons mineurs et de cadres encore compétents, mais l’entreprise agonise depuis 15 ans. Elle doit donc passer par une phase de gestion internationale, mais sous contrôle de l’Etat. La Banque Mondiale avait fixé en 1978 des conditions précises pour mettre fin aux ingérences du pouvoir politique. C’est dans ce contexte que j’ai entrepris la restructuration à l’époque. J’avais des accords très clairs avec le Président Mobutu et mis au point un mécanisme qui était une copie des Fonds spéciaux de la République française. Ce système a fonctionné pendant quelques mois, mais il a dérangé pas mal de monde, aussi bien au Zaïre de l’époque qu’à l’extérieur. Parce que j’avais mis un terme à la sorte de copinage que l’on apprécie aussi assez dans notre pays. J’avais renégocié tous les accords internationaux.
“On m’a déstabilisé en 1984, parce que j’avais contrecarré des intérêts financiers internationaux dans la commercialisation des matières premières zaïroises. Ce fut aussi la raison pour laquelle on a réduit à néant la restructuration réussie de la Gécamines _ nous produisions encore annuellement 470.000 tonnes de cuivre et 17.000 tonnes de cobalt. J’ai donné au Congo son indépendance économique, mais on a préféré retourner à un affairisme non professionnel. C’est sans état d’âme que l’on a donné le coup de grâce à la Gécamines. Et l’on va encore plus loin aujourd’hui avec la destruction des réserves de minerais desquelles dépend la reconstruction de l’industrie minière au Katanga. » (lire l’encadré: Comment les intérêts belges ont nui au Congo).
Un nouveau code minier qui devait garantir une exploitation correcte a été mis en place sous la houlette de la Banque Mondiale.
CREM. “Le nouveau code minier a été soufflé par les opérateurs miniers concernés. Cette législation a en fait été taillée sur mesure pour sécuriser leur position privilégiée. Ce code minier est incohérent et incompatible avec une saine attribution des concessions, de l’exploitation et du contrôle des exportations. Une correction est indispensable. »
L’exploitation de la mine souterraine de Kamoto, avec les mines à ciel ouvert de Kolwezi les mines les plus importantes de la Gécamines, reprend cette semaine. C’est une bonne nouvelle?
CREM. “Le redémarrage de la mine souterraine de Kamoto exige un professionnalisme technique hors du commun. Tant la mine à ciel ouvert que la mine souterraine est inondée depuis des années. Le pompage de l’eau est une opération délicate. Je doute que les entreprises concernées (ndlr._ Katanga Mining Ltd, anciennement Kinross-Forrest) aient cette compétence. Après avoir lu leurs études de faisabilité, je ne suis pas convaincu que la stabilisation de la mine inondée a fait l’objet de suffisamment d’attention. J’exprime ici ma conviction personnelle, les experts devront se prononcer de manière définitive à ce propos. Car si cela devait tourner mal dans ces mines importantes, c’est le Congo qui paiera la note.
“Il est plus que temps de faire examiner de très près tous les contrats en cours par une instance indépendante avec l’expertise et la neutralité nécessaires. S’il apparaît que les groupes miniers concernés sont compétents et renflouent équitablement les caisses de l’Etat, il n’y aura pas de problème. Mais l’incertitude demeure grande car tant de choses se traitent dans l’ombre. Les institutions financières internationales et les pays dits ‘amis’ du Congo portent une lourde responsabilité. Dans l’attente d’une intervention sérieuse et professionnelle dans le secteur minier au Katanga, ils doivent donner des garanties pour l’avenir. Si les entreprises concernées sont de bonne foi, elles peuvent sans aucun doute approuver une telle approche. »
Erik BRUYLAND
Erik.Bruyland@trends.be
N.B. Ce texte est proposé comme 8ème de la série (*). Il s’ agit de la traduction d’une interview avec l’ancien PDG belge de la Gécamines Robert Crem, article paru dans le magazine économique Trends de Bruxelles (en néerlandais) le 29 juin 2006 sous la plume de Erik Bruyland.
(*) Textes précédents:
1. Le mensonge pour perpétuer l’absence de transparence dans ses opérations au Congo, par Hilaire Kashala
2. Le nationalisme minier n’ est pas xénophobe, par Valérien Ngoy
3. Comment on a bazardé des milliards de potentialités minières en trois ans, par Hilaire Kashala
4. Le scénario de l’ expropriation de l’ Etat par lui-même, depuis l’ an 2000, par Jean Kyalwe
5. Comment des richesses sont considérées comme « jetables » et vendues à l’ Etranger , par Valérien Ngoy, en collaboration avec Hilaire Kashala
6. Mines : La privatisation, c’ est la formule «CFPE= ou> CPEG » ou c’est de l’escroquerie, par Philippe Mutamba et Victor Ngoy
7. Un prototype de crime de haute trahison par Jean Kyalwe
