Et si on remettait en mémoire le Général Kissasse… 1499

Berlin (RFA), le 6 janvier 2007
Il y a dix ans, jour pour jour, notre frère et camarade de lutte pour le mieux-vivre et la liberté en RD Congo, M. Kissasse Ngandu Pene Lufanyeke, connu sous l’appellation « Commandant André », tombait, quelques mois à peine après le déclenchement de la campagne militaire de « l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Zaïre/Congo » (1996-1997), sur le « champ de bataille » (?), victime d’un assassinat politique odieux, mystérieux et obscur.

Nous disons « … assassinat mystérieux et obscur … » parce que les conditions exactes de son élimination, n’ayons pas peur des mots, physique sont restées, jusqu’à ce jour, non-éclaircies. Et ce, bien que le Général Kissasse Ngandu fût le Chef militaire de « l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Zaïre/Congo ». Nous nous empressons aussitôt d’ajouter, dans cet ordre des choses, que du vivant du Commandant André, le poste de Président ne figurait pas sur l’organigramme de l’AFDL – poste institué le jour même, suivez notre regard, de l’annonce de sa disparition. Nous est-il utile d’ajouter, tout d’une haleine, que son illustre nom continue à être un tabou dans les annales officielles de la RD Congo libérée du régime « mprien »(MPR mouvement populaire de la révolution, le parti-état de feu le président Mobutu) de triste mémoire ?

La publication de la présente cursive notice biographique du Commandant André, en ce jour du dixième retour annuel de sa disparition précoce, politiquement parlant, ne se veut nullement fortuite. Elle a pour but, comme l’énonce son intitulé, de le remettre en mémoire et, surtout, d’exiger qu’on le proclame, nommément et officiellement, (un) martyr de la lutte pour la démocratie en RD Congo et pour le mieux-vivre du peuple congolais. Ce, au même titre que beaucoup d’autres disparus pour la même cause.
Le mois de janvier reste – à l’exception du mois de janvier 2007, le mois au cours duquel les Institutions démocratiquement élues de la 3e République vont entrer en fonction -, incontestablement le mois le plus triste et le plus sombre de l’histoire du temps présent de notre pays, la République Démocratique du Congo ; et pour cause :
· le 4 janvier 1959, de nombreux compatriotes tombaient sous les balles des éléments de la Force Publique, créée en 1886 par Léopold II pour maintenir l’ordre colonial – compatriotes qui, en réponse à l’annulation en dernière minute d’un meeting de l’ABAKO, étaient descendus dans les rues de la capitale (Léopoldville) pour manifester leur exacerbation par rapport aux sévices corporels et moraux dont ils étaient l’objet, pendant de longues années, de la part de l’administration coloniale ;
· le 17 janvier 1961, M. Patrice Emery Lumumba, premier et unique Premier Ministre congolais sorti, jusqu’à ce jour, des élections démocratiques, M. Maurice Mpolo, Ministre de la Jeunesse et des Sports, puis brièvement Chef d’état-major, et Joseph Okito, Vice-Président du Sénat congolais, étaient, au Katanga, victimes d’un assassinat odieux « dont la Belgique » – comme l’a établi un rapport de la Commission sénatoriale belge sur l’assassinat de Lumumba au début de l’année 2002 -, « porte la plus grande responsabilité avec la bénédiction américaine de la CIA et l’hypocrite complicité de l’appareil des Nations-Unies » ;
· le 6 janvier 1997 marque la date de la disparition, dans des conditions mystérieuses et demeurées, comme dit ci-haut, jusqu’à ce jour sombres, de M. Kissasse Ngandu Pene Lufanyeke (André) à qui ce papier est dédié et dont le 10e anniversaire de la disparition doit interpeller toute Congolaise et tout Congolais, épris de paix et de liberté, et, au-delà, nous pousser à combattre sans discontinuer les injustices, les exclusions et la dictature sous toutes leurs formes ;
· le 16 janvier 2001, 40 ans après l’assassinat de P.E. Lumumba, le Président Kabila a été abattu par un de ses gardes du corps, selon certaines sources, rejoignant ainsi, dans « l’au-delà », ses compagnons de lutte à la tête de l’AFDL, MM. Kissasse Ngandu et Masasu Nindaga.

A ces martyrs qui, d’une façon ou d’une autre, avaient sacrifié leurs vies pour la libération progressive du peuple congolais de ses peurs et des forces d’oppression s’ajoutent les noms des patriotes militants, parfois anonymes, des mouvements de revendications politico-socio-culturelles qui se sont battus ou continuent à se battre pour que s’installe sur le sol de nos ancêtres un Congo uni, libre, démocratique et où il fait bon vivre.
Kissasse Ngandu Pene Lufanyeke, qui était-il ?
Lumumbiste fervent et convaincu de première heure, M. Kissasse Ngandu Pene Lufanyeke (André) avait pris le maquis, en compagnie du feu Général Nicolas Olenga et à la même période que le vaillant camarade Pierre Mulele et d’autres lumumbistes, au début des années 60 du siècle dernier, pour réinstaller, au Congo-Léopoldville, le pouvoir lumumbiste auquel les forces réactionnaires et leurs commanditaires avaient mis fin à travers l’élimination politique et physique de M. P.E. Lumumba et la soumission du gouvernement de la République populaire du Congo dirigé, à partir de Stanleyville, aujourd’hui Kisangani, par M. Antoine Gizenga (Vice-Premier Ministre au sein du premier gouvernement congolais sorti des élections libres, démocratiques et transparentes).
Après les opérations « Ommegang » et « Dragon rouge » (1964) qui mirent fin au « gouvernement Gbenye et Soumialot », le Commandant André s’était provisoirement, comme beaucoup d’autres lumumbistes, installé au Soudan avant de venir jeter l’ancre à Berlin-Ouest (RFA) où il avait vécu, entre 1974 et le milieu des années 90 du siècle dernier, ès qualités porteur du titre de réfugié politique, en compagnie de sa grande famille : 5 enfants (trois filles et deux garçons) et sept petits-enfants (cinq filles et deux garçons) qui vivent encore en Allemagne.
La situation dans notre pays s’aggravant de plus en plus, au vu de l’incapacité des partis et mouvements politiques d’opposition, toutes tendances confondues, à enclencher le mécanisme devant déboucher sur le changement de système et de régime politiques au « Zaïre » de Mobutu et face aux graves dissensions affichées par la famille lumumbiste, déchirée par les choix antagonistes de ses dirigeants, M. Kissasse Ngandu Pene Lufanyeke avait créé, en 1985, avec un groupe des « Zaïroises » et des « Zaïrois », aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur, un parti politique, le Parti National de la Rénovation, PNR en sigle, dont le lumumbisme, repensé et relu en fonction des réalités de l’époque, était le référent conceptuel opératoire.
La « transition » se voulant de plus en plus interminable, c’est-à-dire éternelle, dans « l’ex-Zaïre » et afin d’éviter que le PNR ne demeurât le parti d’une opposition « ad vitam aeternam », il fut, à l’unanimité, décidé, au début des années 90, de saborder le PNR et de créer une nouvelle structure politico-miliaire se voulant mieux adaptée aux conditions et réalités politiques de l’époque. Ainsi, le Conseil National pour la Restauration de la Démocratie, CNRD en sigle, était né. Chemin faisant et à la demande des pays et partis frères qui étaient prêts à aider le CNRD dans la mise en exécution de l’action de grande envergure qu’il envisageait de déclencher, le siège du Conseil National pour la Restauration de la Démocratie fut transféré dans un pays limitrophe du Zaïre où M. Kissasse Ngandu Pene Lufanyeke avait aussi élu domicile.
Après s’y être installé, le Commandant André s’était aussitôt engagé dans l’organisation et la coordination des forces lumumbistes qui vivaient dans la région. En ce sens, on comprend que, parmi les partis et mouvements politiques qui avaient pris part à la genèse de « l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Zaïre/Congo », le Conseil National pour la Restauration de la Démocratie ait été le seul à disposer de « 600 combattants » fortement formés et de « 6.000 » autres se trouvant en formation militaire.
Avant la campagne militaire de l’AFDL, le CNRD, sous le commandement du camarade André, avait opéré sur le territoire national « zaïrois », plusieurs actions militaires que d’aucuns avaient attribuées, à tort, au PRP du feu Laurent-Désiré Kabila, le PRP « dont l’existence » s’était prolongée « jusqu’au milieu des années 1980 » et qui, après Moba II, n’avait plus de combattants. Certains d’entre eux avaient, dans l’entre-temps, rejoint les rangs du CNRD.
Le Parti National de la Rénovation et le Conseil National pour la Restauration de la Démocratie – deux organisations politiques lumumbistes dont M. Kissasse Ngandu Pene Lufanyeke avait assumé successivement la coiffure -, avaient toujours, en sus de leur projet originel de faire du Congo un pays véritablement démocratique, milité en faveur de la création d’une structure organisationnelle au sein de laquelle les partis et mouvements d’opposition au régime mobutien, tout en gardant leur autonomie, devaient constituer des pièces d’un dispositif fondé sur la volonté commune de placer l’intérêt national au dessus de tout. Ce projet fut réalisé à travers la création par quatre (4) partis et mouvements politiques (ADP, Alliance Démocratique des Peuples, D. Bugera ; CNRD, Conseil National pour la Restauration de la Démocratie, A. Kissasse Ngandu ; MRLZ, Mouvement Révolutionnaire pour la Libération du Zaïre, Masasu Nindaga ; PRP remis en selle pour la circonstance, Parti de la Révolution Populaire, L.-D. Kabila), en octobre 1996, de « l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Zaïre/Congo » (AFDL), Alliance destinée à mener la guerre de libération pour renverser Mobutu et dont la branche militaire, au risque de faire de redite, était coiffée par le Commandant André.
En réponse à un compatriote qui nous avait, à l’époque, posé la question de savoir si l’action initiée par l’AFDL ne serait pas déphasée par rapport aux exigences du moment et aux acquis de la Conférence Nationale Souveraine (CNS), Camarade André avait fait remarquer que, d’un côté, depuis le discours du Président Mobutu du mois d’avril 1990, le « Zaïre » n’en finissait pas de se débattre dans un cycle de crises à répétition et que, de l’autre, la classe politique « zaïroise », dans son ensemble, avait montré, face au malaise social grandissant dont l’actualité témoignait chaque jour davantage, son incapacité à transcender des conflits d’ordre individuel et politicien, à définir la riposte à apporter à la situation précaire, créée par la crise générale de la société, et, surtout, à prendre en compte, dans ses projets et démarches, les aspirations profondes et les intérêts majeurs des Congolaises et Congolais.
Autrement dit, l’action, à son avis, de grande envergure engagée par l’AFDL s’inscrivait dans la dynamique de la recherche des voies et moyens conduisant à l’établissement d’un système véritablement démocratique dont la mise en place posait, au préalable, le problème de l’émergence des valeurs nouvelles et de la modification des comportements, de la cohésion des actes avec les discours.

Pourquoi le Général Kissasse avait-il été assassiné ?
Evitant d’habitude de faire le plein politique avec du vide intellectuel, le Général Kissasse n’avait eu de cesse d’inviter les Congolaises et les Congolais à prendre la barre politique et militaire en mains propres – nous disons bien « Congolaises » et «Congolais ». Ce qui n’était pas sans aller à l’encontre de ceux qui, à partir d’une façade de soutien désintéressé, rêvaient de contrôler les richesses de notre pays. Ce, en cherchant, par le biais de leurs hommes de paille, à garder leur mainmise sur l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Zaïre/Congo. La suite des événements a donné raison au Commandant André dont le discours, confirmant le droit du peuple congolais à l’indépendance, constituait un danger imminent pour ceux qui avaient en vue d’exploiter la RD du Congo comme un pays conquis.
Dans son livre « L’enjeu congolais » (1999), Colette Braeckman attribue le « conflit » entre le Commandant André « avec ses compagnons d’armes » à son opposition « au pillage de la ville de Bunia » et à sa dénonciation « des butins de guerre saisis par ses alliés de circonstance ».
Ce qui, de l’avis de plus d’un observateur, devait arriver arriva. Ainsi, le 6 janvier 1997, le Commandant André était lâchement assassiné au motif qu’il avait pris à temps la mesure du danger de destruction et de nuisance, par rapport à l’avenir de notre pays, que représentaient ceux qui prétendaient nous soutenir comme aussi ceux qui aspiraient au pouvoir pour le pouvoir.
A peine le corps du Général Kissasse, ou ce qui en restait, était-il refroidi que l’on se tirait d’affaires en semant la bonne parole à sa famille, ses proches, amis, connaissances et compagnons de lutte : la bonne parole que l’on prêche après un événement bouleversant et lugubre. On contait qu’il avait trouvé la mort, armes à la main, au cours d’une embuscade tendue par les forces ennemies. Le chemin de son cadavre reste inconnu. Ses funérailles sont l’objet de riches légendes. On contait aussi que les commanditaires de son assassinat avaient ordonné que l’on brûle son corps et éparpille ses restes… Mais de tout cela, ce qui est vrai et ce que nous savons, c’est qu’on avait refusé à ses petits-enfants, à ses enfants, à son épouse, à ses parents et à ses amis de récupérer son corps et d’organiser une mise en

terre digne de son rang. Sans forme quelconque de considération, sans cérémonies rituelles et sans parterre des fleurs, il a été expédié dans l’autre monde … Cependant, il s’en est allé avec une grande fierté, celle d’avoir déclenché le mouvement qui avait mis fin à une ère obscure, de tyrannie et de répression.
Le Général Kissasse, est-t-il apparu très tôt ? A-t-il seulement disparu ? Force nous est de souligner, dans cet ordre des choses, que le facteur temps, en politique, prend d’autres significations. Une façon d’affirmer que le Général Kissasse continue à représenter le reflet de la dignité du peuple congolais – dignité qui doit, à tout prix, être rétablie -, et que son projet nationaliste demeure une source d’inspiration pour un bon nombre des Congolaises et des Congolais.
La question de savoir si M. Kissasse Ngandu Pene Lufanyeke aurait mis en application ce qu’il prônait dans ses discours échappe à notre connaissance. Ce qui, cependant, est vrai, c’est que les ennemis de la RD du Congo avaient veillé à ce qu’il n’ait pas la chance de finaliser son projet. Comme Lumumba, Mpolo, Mulele, Okito et beaucoup d’autres, le Général Kissasse a fini sa vie, enfoui dans une tombe anonyme et inexistante.
Par sa mort, le Général Kissasse dont les discours n’étaient pas de vaines paroles, mais constituaient, pour mieux dire, le fil conducteur à l’action, a porté son nom, en caractères indélébiles, sur la liste, déjà longue, des martyrs de l’indépendance, de la démocratie, de la justice, de la liberté et du mieux-être.
Le devoir de la mémoire du passé et celui de la mémoire du futur nous poussent à poser à qui de droit les questions ci-dessous :
· pourquoi les circonstances de la disparition du Général Kissasse continuent-elles à demeurer obscures ?
· Pourquoi le nom de M. Kissasse Ngandu Pene Lufanyeke (André), Chef de la branche militaire et Vice-Président de l’AFDL (« titre » lui attribué après son assassinat), constitue-t-il un non-nom et pourquoi a-t-il disparu des annales officielles de la République Démocratiques du Congo ?
· Pourquoi aucun signe mémorable n’a été érigé : un signe en souvenir de ce combattant de la liberté dont le nom avait marqué le début de la lutte de libération de son emprise rigoureuse au point d’être appelé par les compatriotes de l’Est « le vrai Zaïrois » pour, peut-être, le distinguer des autres dont la citoyenneté était douteuse ?
Il va sans dire que les questionnements ci-haut soient, pour des raisons diverses, l’objet de heurts de la part de ceux qui ne cessent de proclamer l’abstention comme forme d’action et refusent de ce fait de comprendre – comprendre signifie, ici, vouloir et agir. A ceux-là qui refusent l’action, nous disons s’abstenir, c’est se jeter aux pieds de ceux qui croient contrôler le réel, c’est aussi rejeter en bloc toute autre forme de pensée…
Que ces lignes concourent à garder jalousement vivante, dans la conscience collective des Congolaises et des Congolais, la mémoire du Général Kissasse, notre ancien compagnon d’armes qui, à l’exemple de Lumumba et de beaucoup d’autres, est mort pour que la République Démocratique du Congo vive dans la dignité.

Iseewanga Indongo Imbanda
Sociologue/Chercheur indépendant
indongo@kongo-kinshasa.de
Berlin, RFA

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