Les Togolais élisaient dimanche leur président, alors qu’un calme précaire règne sur ce petit pays du golfe de Guinée menacé par la guerre civile à la suite de la mort en février de l’ancien dictateur Gnassingbé Eyadéma. Ce scrutin a donné à des incidents violents qui ont fait au moins trois morts.
Dans l’après-midi de dimanche, des militants de l’opposition armés de machettes ont dressé des barrages avec des pneus enflammés dans au moins une ville près de Lomé et dans un quartier de la capitale, et ont jeté des pierres sur des voitures qui passaient. Le calme régnait dans le reste de la capitale.
Un diplomate occidental, sous le couvert de l’anonymat, a déclaré avoir vu trois corps de jeunes hommes qui ont été tués dans le quartier de l’aéroport. Mais la cause de ces morts n’est pas connue.
Cette fois, les 2,2 millions d’électeurs avaient le choix entre trois candidats (un quatrième s’est retiré vendredi) dont le propre fils du disparu, Faure Gnassingbé, âgé de 39 ans, qui a répété son souhait de rétablir la sécurité, d’unir le pays divisé et de former un gouvernement d’unité nationale s’il est élu.
Face à lui, l’opposition a placé ses espoirs en Bob Akitani, un septuagénaire soutenu par une jeunesse désoeuvrée, en grande partie privée du droit de vote mais désireuse d’en finir avec l’ère Eyadéma. Et prête apparemment à tout pour cela.
Le troisième candidat, Harry Olympio, est un cousin du premier président du Togo indépendant, Sylvanus Olympio, assassiné en 1963, par un commando dans lequel se trouvait un certain Gnassingbé Eyadéma. L’opposition favorable à Akitani lui reproche de faire cavalier seul et de risquer de provoquer la victoire du fils du dictateur.
Celui-ci a déclaré dimanche matin en venant voter dans une école de Lomé qu’il s’agissait d’un « grand pas »: « Le fait même que nous ayons eu des élections est une première victoire pour nous ». En effet.
Aussitôt après la mort de son père, Faure Gnassingbé avait été nommé à sa place par l’armée, violant ainsi la Constitution qui prévoyait un intérim assuré par le président du Parlement en attendant l’organisation d’un scrutin présidentiel. Et c’est sous la pression internationale – de l’Union africaine en particulier – ainsi que de celle l’opposition descendue dans la rue que le régime s’était résolu à en appeler aux urnes.
Avant le scrutin, le Département d’Etat américain avait exprimé sa « profonde inquiétude », et l’ONU avait ordonné à son personnel dont la place au Togo n’est pas essentielle de s’en aller.
Les bureaux de vote ont ouvert à 6h du matin pour fermer à 18h (18h GMT). Le dépouillement a commencé aussitôt après et les résultats ne sont pas attendus avant plusieurs jours. On estime que les affrontements pendant la campagne électorale, entre opposants, partisans du pouvoir et forces de l’ordre ont fait au moins une dizaine de morts.
Des incidents ont aussi perturbé le scrutin dimanche. Dans le quartier de Be, bastion de l’opposition à Lomé, des manifestants ont mis le feu à une voiture dont le propriétaire était soupçonné de transporter une urne volée.
Yawovi Agboyibo, porte-parole de l’opposition, a déclaré pour sa part que des hommes masqués avaient fait irruption dans des bureaux de vote en dehors de Lomé, tirant en l’air et emportant des urnes.
Pascal Bodjona, porte-parole de Faure Gnassingbé, a nié que son parti soit à l’origine de vols d’urnes ou de perturbations dans les bureaux de vote. « Notre parti condamne toute violence », a-t-il déclaré. « Ces accusations sont un complot de l’opposition ».
Il a affirmé que des membres de l’opposition avaient attaqué le directeur de campagne de Faure Gnassingbé, Richard Attipoe, alors qu’il votait près de Lomé.
A Berlin, le gouvernement allemand a annoncé que l’ancien ministre de l’Intérieur du Togo, François Boko, avait trouvé refuge dans l’ambassade d’Allemagne à Lomé. Il avait été limogé vendredi pour avoir demandé le report d’un scrutin jugé « suicidaire » en raison de la montée des tensions dans ce petit pays d’Afrique de l’Ouest.
Après 38 ans de dictature et de mise en coupe réglée, le pays est exsangue. Le tiers des 5,5 millions de Togolais vit dans la misère: le revenu par tête a été divisé par deux en vingt ans, s’élevant à 200 euros par an. En 1993, l’Union européenne a imposé des sanctions après une sanglante répression contre l’opposition.
La France a néanmoins continué d’entretenir d’assez bonnes relations avec le régime, d’autant que celui-ci a tenté de jouer les bons offices dans le conflit ivoirien. A la mort du dictateur, le président Jacques Chirac a confié avoir appris la nouvelle avec une « profonde tristesse », qualifiant le disparu d' »ami de la France » et d' »ami personnel ».
