Rien appris, rien oublié … 1591

Quand, après le chute de Napoléon, les Nobles sont revenus pour quelques temps diriger la France, on disait d’eux qu’ils n’avaient « rien appris, ni rien oublié » et avaient pour seul programme le retour pur et simple avant 1789, comme si rien ne s’était passé. Et il semble bien qu’on puisse en dire autant du président de la Chambre de commerce belgo-africaine.

M. Bernard de Gerlache était invité mardi dernier devant les commissions sénatoriales des Affaires étrangères et de la Chambre. La question de la reprise des affaires en RDC a été au centre du débat.

Le Président de la CCBA a ressorti les recommandations formulées dans un document rédigé en 2001 qui indiquaient toutes les entraves au développement des affaires au Congo-Kinshasa qui avaient, bien sûr, été l’objet recommandations visant à les faire disparaître.

On ne peut que constater la date hautement significative de ce document. On l’a rédigé après l’élimination du plus gros obstacle, au lendemain de l’assassinat de Laurent Désiré Kabila. C’est donc en quelque sorte le programme des changements à réaliser par le pouvoir congolais « maintenant que le gêneur n’est plus là ».

On nous a annoncé à longueur d’années que la Transition allait changer fondamentalement bien des choses. En tous cas, l’attitude des investisseurs ne devait pas être du nombre !

Donc, nos mieux d’affaires ont identifié «trois clés» pour la reprise des affaires au Congo.

D’abord assurer la sécurité des personnes et des contrats, «ce qui passe par le paiement des fonctionnaires» afin qu’ils soient moins tentés de prélever leur part.

On aurait envie de dire que c’est là formuler des évidences et enfoncer des portes ouvertes…

Il est cependant étrange de mettre sur le même pied la sécurité des personnes et celle des contrats. Personne n’a envie d’aller travailler sous les bombes ! D’ailleurs, les Congolais non plus n’apprécient nullement cela et la sécurité des personnels expatriés devrait tout simplement découler de la sécurité générale des personnes (de TOUTE les personnes) et des biens dans l’ensemble du Congo.

Il est presque obscène de mettre sur le même pied ce que l’on appelle d’une manière floue « les contrats ». Un contrat ne peut être tué, blessé, emprisonné ou torturé. La seule « sécurité » qui puisse concerner un contrat, est de nature juridique : qu’il soit à l’abri de modifications arbitraires et unilatérales. A ce sujet, le Président de la CCBA devrait en principe être tranquille et avoir tous ses apaisements. Les Congolais n’ont jamais manifesté l’intention de sortir de la légalité ! Mais il faut bien savoir que des notions comme le « contrat léonin » ou la « dette odieuse » sont des notions de droit universellement admises.

Autrement dit, si l’on considère des faits comme ceux que contient le rapport Lutundula, on ne peut écarter l’hypothèse que, sur maints points, le Congo se trouverait en situation de considérer ces contrats comme nuls pour des raisons admises par les juristes et les tribunaux. Et l’on ne peut se défendre de l’impression très forte que ce que Mr de Gerlache appelle « la sécurité des contrats » ce sont des garanties contre ce genre d’aventure là !

Quant au le paiement des fonctionnaires afin qu’ils soient moins tentés de prélever leur part, c’est un eu l’histoire de la poule et de l’œuf. L’on pourrait très bien répondre que, précisément, les Congolais ont besoin d’argent pour payer leurs fonctionnaires et que cela suppose des taxes sur les entreprises, taxes que, précisément, celles-ci refusent…

Ensuite, deuxième « clé », il faudrait disposer d’infrastructures «valables» (fleuve, ports, aéroports, chemins de fer et routes). «Dès que cela s’améliore quelque part, l’effet est immédiatement visible. Et cela crée un goulot d’étranglement plus loin», comme au port de Matadi ou, au Katanga, pour évacuer les produits miniers dont l’extraction a repris. C’est une constatation de bon sens et cela montre simplement qu’il faut que le réaménagement des infrastructures soit concerté et dirigé, et non livré à l’arbitraire et à l’égoïsme des entreprises privée !

Enfin, «il faut que les entreprises publiques s’adaptent». (Il aurait peut-être été poli de dire que les investisseurs étrangers et les infrastructures congolaises devaient s’adapter mutuellement les uns aux autres… Que voulez vous ? On est patron ou on ne l’est pas !) Et la façon dont le Président de la CCBA conçoit cette « adaptation » est, comme on va le voir, des plus spéciales !

Aujourd’hui, a-t-il dit, les actifs de celles-ci «n’ont plus aucune valeur» et il ne faut donc pas les privatiser, cela nuirait aux intérêts de l’Etat. Il faut cependant en privatiser la gestion, afin de leur redonner de la valeur, plaide l’homme d’affaires, ce qui «permettra de penser, dans 5 ou 10 ans, à les privatiser si les Congolais le décident.»

En clair : il ne faut pas privatiser aujourd’hui, car l’Etat (cela veut dire la masse des Congolais, population atrocement pauvre) doit d’abord en payer la remise en état. La gestion, par contre, doit immédiatement se plier à la règle absolue de la primauté du profit et de la priorité du plus riche. Quand la collectivité aura remis les choses en état et que l’on pourra en attendre des profits immédiats sans y faire un centime de frais, on pourra alors les remettre au privé… Il est à craindre qu’il ne se soit même pas rendu compte de l’indécence profonde de son discours !

Pourtant, l’état congolais a des droits ! Et on le prie même de les exercer. Appel est fait au gouvernement pour qu’il fasse payer des taxes aux entreprises qualifiées de «pakistanaises, libanaises, kazakhes…», accusées de profiter de l’existence d’un secteur informel pour se soustraire à toute obligation fiscale. «La reconstruction politique est en route, mais si l’économie ne suit pas, elle n’aura servi à rien», souligne M. de Gerlache. Les milieux d’affaires plaident donc aussi pour un effort accru de l’Etat congolais en vue de faire payer des taxes aux entreprises «pakistanaises, libanaises, kazakhes… », qui se sont volontairement placées dans « l’informel » afin d’éluder l’impôt, ce qui en fait reposer tout le poids sur les entreprises légales. Que cette pratique existe n’est pas un secret. Mais tous les opérateurs présents sur ce « marché parallèle » sont moins d’être aussi exotiques que le texte le donne à penser. Les Belges (y compris les entreprises) sont loin d’en être absents !

Et l’on a vu, à propos des contrats, ce que l’on entend, dans ces milieux distingués, par la « légalité » ! Petite fraude, non ! Profits léonins, oui !

Enfin, l’on reste rêveur à la lecture de cette phrase digne d’un patron colonial ou d’un paternaliste du XIX ° siècle : « L’Etat doit aussi avoir l’éducation et la santé dans ses priorités, car les entreprises ne peuvent fonctionner que si elles ont un personnel formé et en bonne santé. »

Non, ils n’ont rien appris, rien oublié …

© Guy De Boeck – Dialogue des Peuples 10/02/2007

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