On le sait. L’homme n’a pas l’habitude de se confier. Son discours est ce qu’il y a de plus sibyllin, de plus prophétique. Cet homme, c’est Ne Muanda Nsemi, chef spirituel de Bundu dia Kongo. Dans une interview exclusive qu’il a bien voulue accorder au Potentiel, il a ouvert son cœur, abordant tous les sujets qui font l’actualité avec un accent particulier sur ce qui se dit autour de sa personne et de son mouvement politico-religieux. « Je ne suis pas un agitateur dangereux », a-t-il asséné, tout en affirmant que c’est plutôt son franc-parler qui dérange ».
Les Congolais viennent de voter massivement. Quel est votre point de vue au sujet du processus politique et électoral aujourd’hui, après la tenue de ces scrutins historiques ?
Ce qui arrive ne peut nullement constituer une surprise pour moi. Loin de là. En fait, je l’avais déjà prédit. Les gens n’ont qu’à lire les différents numéros de Kongo dieto (une publication de Bundu dia Kongo, ndlr) où j’ai longuement parlé de ces élections pour s’en rendre compte. Ils constateront que rien de ce qui est en train d’arriver aujourd’hui n’ait été déjà annoncé.
L’on se souviendra que dans une de mes récentes conférences de presse, j’avais parlé de trois dangers qui guettaient la République démocratique du Congo. Le premier danger, c’est celui de la prédominance dans ce pays d’une classe politique sans esprit patriotique. Le second danger, c’est de voir ce pays plonger de nouveau dans une nouvelle crise de légitimité. Le troisième que j’avais relevé, c’est l’incapacité de la Commission électorale indépendante à organiser les élections prévues dans ce pays.
Certes, les gens ont voté. Mais est-ce que la volonté du peuple sera respectée ? Dans tous les cas, je crois avoir déjà tout dit. Je renvoie les gens à lire les « Kongo dieto » où j’ai dit toute la vérité à ce sujet.
Selon des rumeurs, vous avez battu campagne pour Wivine Nlandu. Il paraît que Mme Wivine Nlandu roulerait pour l’autre camp. Et que vous, vous êtes déjà avec ce camp-là…
Non. Trois fois, non. Personnellement, j’ai postulé à la députation nationale dans le territoire de Luozi tandis que Mme Wivine Nlandu a posé sa candidature à la présidence de la République. Chacun de nous a mené sa campagne électorale de manière indépendante l’un vis-à-vis de l’autre.
Quand je revenais de Luozi, en route pour Boma, j’ai trouvé Mme Wivine au niveau de Matadi, chef-lieu de la province du Kongo central. A Matadi, ce sont toutes les autorités, tant provinciales qu’autres, religieuses notamment, qui voulaient me rencontrer. Elle était donc à Matadi, dans le cadre de sa campagne. Elle est venue simplement me rejoindre au stade Lumumba où je devais m’adresser à la population.
Vous savez qu’ils ont été six, les candidats Bakongo à avoir brigué les suffrages des électeurs à l’élection présidentielle du 30 juillet 2006. En ce qui nous concerne, nous avons tenté de conseiller à toutes ces personnalités bakongo de laisser tomber leurs ambitions au profit d’un seul candidat. Mais, les choses n’ont pas marché comme souhaité. J’avais peur puisqu’il était évident qu’on allait inutilement gaspiller les voix au Kongo central.
C’est pourquoi je leur avais fait part de mon idée qui s’appuyait sur une réalité historique : en 1950, c’est Nzeza Nlandu qui avait fondé l’Abako (l’Alliance des Bakongo), formation qui avait conduit ce pays à l’indépendance. Nzeza Nlandu, c’est le père de Wivine Nlandu. Il a fondé l’Abako qui avait été dirigée par Joseph Kasa-Vubu. A la tête de l’Abako, il y avait en quelque sorte un trio : Kasa-Vubu, Nzeza Nlandu et Kanza Daniel, le premier du Bas-Fleuve, le second de la Lukaya et le troisième des Cataractes. L’indépendance venue, Kasa-Vubu est passé président de la République, Kanza maire de la ville de Kinshasa. Papa Nzeza Nlandu n’a absolument pas goutté aux bienfaits de l’indépendance pour laquelle il avait beaucoup lutté.
Après déduction, j’ai simplement dit qu’il était temps de récompenser cette famille-là et qu’on pouvait le faire au travers de sa fille, en l’occurrence Wivine Nlandu. Je crois que vous comprenez ma logique : trois leaders bakongo avaient supervisé le peuple kongo dans les années 50 et 60. L’un est devenu président de la République, l’autre maire de la ville de Kinshasa, Nzeza Nlandu est mort sans avoir goutté à quoi que ce soit. C’est cela qu’on avait tenté de faire. Mais en vain…
C’est dire que toutes ces rumeurs sont infondées…
Ce sont des rumeurs qui n’ont aucun fondement. Si, effectivement, j’étais dans un quelconque camp ou dans le camp des gens qui semblent être bien, je n’allais pas avoir tous les problèmes que j’ai connus. Je vous rappelle qu’en l’an 2000, on a massacré les adeptes de Bundu dia Kongo. En 2002, plusieurs de nos adeptes ont été sauvagement fauchés par les gens de l’AFDL. En 2004, on en a encore massacré, cette fois-ci à Lemba, au Bas-Congo, toujours par le régime en place. On en a encore tués à Seke-Banza…, toujours par les mêmes.
Et, à l’heure où je vous parle, mes adeptes ont été arrêtés à Muanda. Ils sont aujourd’hui torturés, malmenés, toujours par le même régime. Vous trouvez normal que Ne Muanda Nsemi fasse partie d’un certain camp et en même temps ce camp-là continue à le traquer.
Vous savez qu’il a été dit dans ce camp-là qu’avant les élections, le chef de Bundu dia Kongo devait être tué. Ce que je vous dis est sérieux. Il y a eu conseil de sécurité à Matadi et ici à Kinshasa où l’on avait pris comme décision d’éliminer Ne Muanda Nsemi.
Il faut qu’on le tue avant les élections. Et il faut qu’on casse Bundu dia Kongo. Et qui ont pris cette décision ? Ce sont des gens dont on semble dire que je suis avec eux. C’est faux et archi-faux. Je ne suis pas dans leur camp. Sinon, ils n’allaient plus se permettre de tramer des complots pour me tuer et de massacrer continuellement mes adeptes. Au contraire, la logique aujourd’hui consiste à casser le chef de Bundu dia Kongo et son organisation coûte que coûte parce qu’il ne joue pas leur carte.
C’est comme si vous haïssez l’AFDL…
Je ne suis l’ennemi de personne. Mais je pense que sincèrement il y a beaucoup d’amateurisme du côté de l’AFDL, du PPRD. Quand l’AFDL est venue, c’est moi qui l’avais accueillie ici. Cette terre de Kinshasa appartient aux gens du Bas-Congo et de Bandundu. Parce que la terre de Kinshasa c’est une terre du Royaume du Kongo. Elle faisait partie du Royaume du Kongo des gens de Bandundu, du Bas-Congo, de l’Angola, du Congo-Brazza et du Gabon.
Donc, cette terre appartient aux gens du Bas-Congo et de Bandundu. Quand l’AFDL est venue, dans la tradition ancestrale, il fallait qu’il y ait un chef traditionaliste, soit du Bas-Congo ou du Bandundu, pour les accueillir.
Dans tous les cas, en ce qui me concerne, je l’avais fait. Quand, j’avais accueilli les gens de l’AFDL ici à Kinshasa, je leur avais prodigué des conseils : « Mobutu a été au pouvoir, il a beaucoup malmené les Bakongo qui ont fini par se détourner de lui. Faites attention ! », leur avais-je dit, avant de les mettre en garde. « Aujourd’hui, leur avais-je fait savoir, le peuple kongo vous reçoit, c’est un mariage que nous concluons. Tout mariage a toujours commencé par de l’amour. Et si au foyer, les deux partenaires ne continuent pas à cultiver cet amour, on aboutit toujours au divorce ». C’est écrit noir sur blanc dans un livre intitulé Les Bakongo et l’AFDL. C’est dans cette publication que j’avais mis le discours, pratiquement prophétique, de ce qui devrait arriver avec l’AFDL.
J’avais dit textuellement ceci à M. Gaëtan Kakudji que j’avais reçu à YMCA : « Avant de vous prodiguer un quelconque conseil, je vais tout d’abord vous faire promener, sur le plan mental, à travers la République démocratique du Congo. Je l’ai alors invité à aller avec moi dans le Bas-Congo. Nous voilà Matadi, lui avais-je dit ! Voilà la frontière qui sépare l’Angola du Bas-Congo : ici à Matadi ce sont les Bakongo et de l’autre côté aussi ce sont des Bakongo. Il y a une frontière folle tracée à la Conférence de Berlin en 1885 qui n’a pas tenu compte d’eux. Nous nous sommes déplacés pour le Bandundu : même chose. Du côté de Bandundu, nous avons les Tshokwe. Il y a une frontière au milieu et de l’autre côté de l’Angola, il y a encore des Tshokwe. Donc, la communauté tshokwe a été divisée en deux par une frontière folle. Même situation dans le Katanga avec des Lunda de part en part de la frontière. Et j’ai continué comme cela jusqu’au Kivu, dans la région des Grands Lacs. Même chose à l’Equateur avec les mêmes tribus qui sont du côté du Congo-Kinshasa et du côté du Congo-Brazza. Même chose avec les Lari, les Bawumbu, les bakongo. Et finalement nous sommes arrivés jusqu’à Pointe-Noire. Et j’ai ramené M. Gaëtan Kakudji à Kinshasa en lui disant que la surprise qui risque de secouer le régime de l’AFDL pourrait partir de nos frontières. C’est de là, l’avais-je averti, que pourrait partir la tempête qui risque de balayer le régime de l’AFDL.
Malgré tout ce que j’avais dit aux gens de l’AFDL, depuis qu’ils sont arrivés au pouvoir, ils ont, en neuf ans de règne, commis plus d’injustices envers Bundu dia Kongo que Mobutu n’en a commises.
Je crois que ce que je viens de vous dire est largement suffisant. Comment, alors dans ce cas, comprendre que Ne Muanda Nsemi puisse être avec une certaine composante et que cette composante passe son temps à tramer des complots pour l’assassiner et à frapper continuellement ses adeptes ? C’est paradoxal.
Il y a des gens qui pensent que vous êtes une secte dangereuse… et extrémiste, surtout pour des gens qui ne connaissent pas très bien le Congo. Comment comptez-vous leur répondre ?
Vous savez, si vous allez en Israël, le Maître Jésus, au début du christianisme, était aussi qualifié d’un extrémiste et sa secte de dangereuse. Pour preuve, toutes les persécutions que les disciples de Jésus ont connues en commençant par leur maître qui est mort sur la croix. Quelles que soient les théories que les gens peuvent avancer au sujet de la mort de Jésus sur la croix, je vais commencer par vous faire remarquer que crucifier quelqu’un n’était pas une punition du judaïsme. Dans le judaïsme, quand vous transgressez la loi sacrée, on vous lapide. On vous prend, on vous emmène à la place publique et chacun vient avec une pierre, et on va vous tuer lapidé. A l’époque du Royaume du Kongo, quand vous transgressez la loi sacrée, on vous prend, on vous emmène au marché, on va creuser un trou et on vous fait descendre dans ce trou. Et pendant ce temps l’assistance va se mettre à chanter : « Koka, koka kokele, ya kimpubulu, mambu kanata ». Cela veut dire : « Descends, descends dans ce trou, tous les voyous, tous les criminels doivent être sanctionnés de la peine de mort ». Et une fois que vous arrivez au fond du trou, c’est votre papa et votre maman qui seront les premiers à prendre la pelle pour mettre un peu de la terre et les autres vont venir. Finalement, vous mourez enterré vivant.
Transgresser la loi au Royaume du Kongo, cela veut dire peine de mort par enterrement. En Israël, la loi sacrée disait : on vous lapide. Mais la loi romaine disait autre chose : celui qui va amener une rébellion contre l’empereur de Rome, sera crucifié. Maître Jésus a été crucifié avec la mention : « Celui-ci est le Roi des Juifs ».
Mais, vous n’avez pas encore répondu à la question…
J’y vais méthodiquement. Donc, pour les Romains, Maître Jésus est mort pour des raisons purement politiques. On l’accusait d’une chose : il comptait faire une rébellion pour chasser les dominateurs romains et restaurer le règne d’Israël. Mais les Pharisiens et les Saducéens lisaient la Bible : ils prenaient Jésus pour un maître dangereux tandis que ses adeptes étaient le noyau d’une secte dangereuse. Aujourd’hui, les gens ne tiennent plus le même discours. Mohammed, le chef de l’islam, n’a fait environ que deux ans à la Mecque. Et ses compatriotes l’ont pris pour un être dangereux. Il a dû fuir pour la Médine.
Le Maître Jésus disait à son époque que nul n’est prophète chez lui. Et dans le royaume du Kongo, on disait « wafwa, wa tondwa », c’est-à-dire « quand vous êtes là et vous faites suffisamment de bien, il n’y a que de gens qui sont très lucides qui vont savoir que vous faites du bien ; pour les autres, il faut suffisamment du temps et souvent c’est après votre mort qu’ils vont se mettre à vous découvrir et à vous glorifier. Parce que, très souvent, les êtres visionnaires voient très, très loin et quand ils annoncent des choses tellement futuristes, le commun des mortels, incapable de les saisir, les qualifie de sa façon. Avec le temps, au fur et à mesure que ce qu’il a dit se réalise, les gens finissent par se dire : effectivement, il l’avait déjà dit ceci ou cela… Les gens se mettent à changer et en fin de compte, celui qu’on a diabolisé hier devient un saint. Le journaliste qui m’a accompagné peut vous faire le témoignage du voyage.
Il fut un moment donné quand je lançais le mouvement Bundu dia Kongo, j’étais totalement incompris, même par les Bakongo. Mais, tout ce que je prévoyais finissait toujours par se réaliser. Au fur et à mesure, les gens ont suivi. Ils ont suivi et aujourd’hui, à 95%, les Bakongo disent : cet homme, Ne Muanda Nsemi, a en lui les deux esprits : l’esprit de Kimbangu et celui de Joseph Kasa-Vubu parce qu’il a la charge de parfaire le reste de la mission prophétique de Kimbangu et l’action politique de Kasa-Vubu.
Maintenant, on pense que je suis une peste dangereuse, un chef dangereux, ce n’est pas du tout vrai. J’ai fait une tournée dans le Bas-Congo. J’ai tenu deux discours : l’un en kikongo pur quand je m’adressais aux Bakongo et l’autre en français lorsque je m’adressais aux non originaires. Et partout où je suis passé, les non originaires sont venus voir les responsables de Bundu dia Kongo en leur disant : « depuis le passage de votre chef, nous avons une sensation de plénitude et de joie parce qu’il a décanté une certaine situation qui fait que nous ne sentons vraiment à l’aise ». Non, je ne suis pas un agitateur dangereux.
Vous soutenez ne pas être un agitateur dangereux, mais on a toujours du mal à vous comprendre et à comprendre votre démarche…
La difficulté, c’est peut-être parce que je suis sorti par la même porte que Nelson Mandela dans la maison du Père Céleste. L’âme qui anime votre corps, le corps de mon frère, son âme, mon âme, les âmes de tous les êtres humains sont sorties de la maison du Père Céleste à travers cette porte. Cette maison du Père Céleste a sept portes. Je parle symboliquement et philosophiquement.
Notre Père Céleste a dégagé en lui des particules de son Esprit. Ses particules sont sorties par sept portes différentes. Ce sont ces particules de la Divinité qui sont venues habiter nos corps et toutes les âmes qui sont sorties par la même porte ont souvent les mêmes qualités et les mêmes défauts. Moi et Nelson Mandela, nous sommes sortis par la même porte. Et l’une des caractéristiques des âmes qui sont sorties par cette porte – que je connais très bien puisque c’est la quatrième porte, c’est leur franc-parler. Ils ont beaucoup d’autres caractéristiques, mais l’une d’entre elles c’est le franc-parler. C’est-à-dire que quand vous avez fait du bien, je vous le dis sincèrement et quand vous avez fait le mal, je vous l’ai dit aussi avec la même franchise.
Il y a des gens qui aiment qu’on les glorifie même quand ils ont commis de bêtises. J’ai toujours craché la vérité aux gens. Et cette vérité ne plaît pas à certaines personnes
