L’une des principales caractéristiques de la crise morale que connaît la RDC, c’est l’acceptation de la confusion qui s’entretient dans le choix des termes employés pour désigner et différencier les partis ou regroupements politiques.
Si les noms donnés aux partis politiques ne peuvent plus avoir de rapport avec la réalité idéologique, historique et politique de ceux-ci, comment voulez-vous que le corps électoral puisse se retrouver et se déterminer en connaissance de cause?
Autrement dit, comment un électeur moyen, dont le niveau de connaissance et d’analyse est bas, peut-il connaître la ligne de démarcation délimitant la plate-forme politique soutenant le vice-président de la République Jean-Pierre Bemba et à laquelle on a donné le nom de «Regroupement des Nationalistes Congolais» et le «Collectif des Patriotes, Nationalistes et Partisans du progrès » mis sur pied par le directeur de Cabinet du chef de l’Etat, She Okitundu ?
L’appellation identique de ces deux Regroupements incarnant pourtant chacun une histoire, une idéologie et une culture de gestion aux antipodes de celles de l’autre, nous semble de nature à jeter de la confusion dans les esprits.
Cela est d’autant plus inacceptable que, d’une part, la famille politique du chef de l’Etat est aujourd’hui en train de subir les conséquences d’avoir laissé, sans les démentir, le MLC procéder par mensonge au premier tour du scrutin présidentiel. Et, d’autre part, il faudrait disposer d’une certaine culture politique pour être en mesure de démêler le vrai du faux et répondre à la question de savoir « dans quelle mesure le Renaco initié par le MLC, lequel est lui-même l’une des émanations du MPR, peut-il être un Regroupement des Nationalistes Congolais? »
Avant de répondre à cette question cruciale, il importe de nous entendre sur les éléments permettant de distinguer un nationaliste’ des autres. Est généralement qualifié de nationaliste tout partisan de la subordination de la politique intérieure de son pays à l’amélioration graduelle des conditions de vie de l’ensemble de son peuple et qui revendique, de ce fait, le droit pour son gouvernement de privilégier, dans la mesure du possible, les intérêts nationaux lorsque ceux-ci sont en contradiction avec ceux des puissances étrangères.
A la lumière de cette succincte explication, il est possible d’établir une différenciation entre le comportement politique d’un nationaliste et celui des autres. A ce sujet, un regard rétrospectif sur la vie politique de notre pays nous permet d’affirmer que le Renaco, en tant qu’ensemble de petits partis politiques regroupés derrière le MLC, peut être paré de toutes les vertus morales que l’on voudra mais ne peut en aucun cas être qualifié de Regroupement des Nationalistes Congolais.
Qui peut, en effet, oublier le rôle joué d’abord par le colonel Joseph-Désiré Mobutu et ensuite par le Mouvement Populaire de la Révolution, MPR en sigle, dans la mise à l’écart du pouvoir du nationalisme entamé par Patrice Emery Lumumba, poursuivi par Pierre Mulele, remis en selle par Mzée Laurent-Désiré Kabila qui, à son tour, passera le relais à son successeur Joseph Kabila qui en tient présentement le flambeau? Parmi les survivants du nationalisme congolais de la première heure figure le patriarche Antoine Gizenga qui vit, depuis plus ou moins 15 ans, à Kinshasa après un très long exil de plus de 25 ans à l’étranger.
Le départ en exil de ce dernier s’était imposé suite au coup d’Etat du 14 septembre 1960 perpétré par Mobutu contre les institutions issues des élections ayant conduit le Congo à l’indépendance, ouvrant ainsi la voie à l’une des périodes les plus douloureuses de notre pays.
Il est donc impossible de faire abstraction des persécutions dont les nationalistes lumumbistes ont fait l’objet, depuis cette période jusqu’à la fin de la dictature mobutienne, les contraignant à choisir entre le chemin de l’exil et celui du cimetière.
Qui peut également oublier le fait que le Maréchal Mobutu, dont le chef du MLC et partant du Renaco est le fils spirituel, avait développé tout son génie et étalé toute sa fureur dans la répression des mouvements d’opposition dont l’UDPS fut le fer de lance dans le seul but de promouvoir des intérêts étrangers et les siens propres au détriment de ceux de son propre peuple?
Le désastre économique, social et moral qui en est résulté est si profond qu’il nous faut encore aujourd’hui, 46 ans après l’indépendance, parler de la reconstruction du pays et non du développement de celui-ci. Un tel comportement politique, qui va à l’encontre sinon du simple bon sens, du moins de l’esprit civique ou du sens patriotique, ne peut en aucun cas être qualifié de nationaliste.
Bien sûr que l’on entend ci et là des gens soutenir, à tort ou à raison, que le MPR d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celui d’hier et que le MLC qui en est l’une des émanations ne peut, en sa qualité de parti du renouveau, reprendre les méthodes de gestion caractéristiques de la dictature mobutienne. C’est bien possible, l’homme étant perfectible et que c’est en se trompant que l’on apprend.
DE LUMUMBA A MZEE KABILA
Mais pour ma part, à l’instar de Saint Thomas, je demeure, jusqu’à preuve du contraire, acquis à l’idée selon laquelle le Mouvement de Libération du Congo représente la classe politique des prédateurs qui avaient spolié le pays pendant plus de trois décennies et qui, après avoir perdu le pouvoir le 17 mai 1997, cherchent aujourd’hui à y revenir, non pas pour promouvoir le bien-être de la population mais plutôt pour reconstituer des fortunes personnelles mises à mal par la longue traversée du désert que Mzée Laurent-Désiré Kabila leur avait imposé.
Pour éviter tout risque de mal entendu, il convient de préciser qu’il n’est nullement question ici de soutenir l’idée fausse selon laquelle il y aurait d’un côté de bons citoyens et de l’autre des mauvais. Tout être humain est à la fois bon et mauvais. Tout étant une question de degré et de circonstances. C’est dire que les hommes et les femmes de bien, on en trouve dans tous les partis ou regroupements politiques. De même que chacun de ces derniers compte en son sein des brebis galeuses dont le nombre varie d’un parti à l’autre et dont le comportement ternit la réputation de l’ensemble du groupe auquel elles appartiennent au nom du principe selon lequel « qui s’assemble se ressemble».
Il n’en demeure pas moins vrai que chaque parti politique a une histoire, des méthodes de gestion et une idéologie que l’on peut ne pas affirmer mais qui finit toujours par transparaître au travers du discours de ses dirigeants et de l’agir quotidien de ses militants. Ce qui rend possible le jugement de valeur que l’on peut porter sur lui.
Il en résulte qu’un parti politique peut, au plan national, avoir une presse exécrable alors que certains de ses membres continuent de jouir d’une bonne réputation dans leurs provinces d’origine et même au-delà des frontières de celles-ci.
Cette clarification est d’autant plus nécessaire que nous sommes dans une période où les états majors des partis politiques sont à pied d’œuvre pour chercher des solutions pouvant leur permettre de surmonter leurs handicaps et faire la différence au deuxième tour. C’est aussi, hélas, la situation dans laquelle se trouve la plate-forme politique du président Kabila qui, bien que largement en tête aux législatives, est néanmoins appelée à composer, à nouer des alliances pour pouvoir contrôler l’Assemblée nationale, peser sur le choix du futur Premier Ministre et gouverner le pays au mieux de l’intérêt général.
Dans cette perspective s’impose la nécessité d’assainir la base sur laquelle ces alliances sont en train de s’opérer et les négociations s’engager. A ce propos, s’il est vrai que la victoire au second tour impose à chacune des familles politiques restées en lice la nécessité de ratisser large et de garder l’esprit ouvert, il n’en est pas moins vrai que, pour ne pas dérouter ses militants de base, elle devra rester elle-même et tenter de rassembler les autres autour de ses valeurs essentielles.
C’est dans cet ordre d’idées que l’Alliance entre l’AMP et le Palu nous semble hautement souhaitable : D’abord parce qu’il est temps que les divers courants nationalistes de notre pays mettent de côté leurs différences et taisent leurs querelles internes afin de pouvoir dégager une majorité parlementaire et maximiser les chances de faire gagner au deuxième tour le président Joseph Kabila Kabange, le candidat de leur obédience.
Ensuite parce que leur alliance permettra de renforcer l’unité du pays face au risque du clivage Est-Ouest apparu après le premier tour du scrutin présidentiel et dont le MLC voudrait, sur le plan électoral, tirer profit.
Et enfin parce que la victoire électorale qui en résultera donnera au survivant du nationalisme qu’est le patriarche Antoine Gizenga l’ultime occasion de prendre enfin sa revanche sur le mobutisme et terminer sa carrière politique en beauté en contribuant, dans la mesure de ses moyens, au triomphe de la cause pour laquelle Patrice Emery Lumumba, Mzée Laurent-Désiré Kabila et leurs compagnons avaient donné leur vie.
Quant aux militants de base de l’UDPS, parti qui incarne l’autre grand courant nationaliste de notre pays et qui, pour des raisons qui lui sont propres, s’est mis à l’écart du processus électoral en cours, sont individuellement appelés à choisir, dans le secret de l’isoloir, entre voter pour l’héritier du nationalisme lumubiste réhabilité et porté au pouvoir par le camp Kabila et ‘celui du mobutisme pur et dur vis-à-vis duquel ont pris leurs distances un grand nombre d’anciens collaborateurs du maréchal Mobutu qui militent, depuis la Conférence nationale souveraine jusqu’à ce jour, au sein d’autres formations politiques.
A ce propos, est-il nécessaire de rappeler que même Nzanga Mobutu, qui a souvent fait preuve d’un sens remarquable du réalisme politique, a du mal à se reconnaître dans les méthodes de conquête du pouvoir utilisées, dans l’exploitation éhontée du prétendu clivage Est-Ouest au risque de fragiliser la base de l’unité nationale et dans la logique de la violence dans laquelle le MLC semble se complaire?
C’est donc tant par souci de clarté que par honnêteté intellectuelle qu’on ne peut laisser le camp du vice-président de la République Jean-Pierre Bemba Gombo occuper, pour des raisons purement électoralistes, le terrain du nationalisme. Car le MLC, qui patronne le Renaco, n’est ni un maillon, même isolé, de la chaîne historique du nationalisme, ni un mouvement symbolisant, de près ou de loin, l’exercice du pouvoir dans le seul et unique intérêt de l’ensemble du peuple congolais.
Pour terminer, nous dirons que si, au premier tour de la présidentielle, la famille politique du chef de l’Etat a laissé, par excès de confiance en elle-même, le MLC induire en erreur, à coup de mensonges et de manipulations, une frange importante du peuple congolais, il ne peut en être de même au second tour.
