« Le peuple congolais est allé massivement voter. Il l’a fait dans le calme, dans la dignité. Il a ainsi manifesté sa maturité et sa volonté de mettre fin à plusieurs années troubles ». Ce genre de commentaire nous l’avons entendu fuser de partout en commençant par le CIAT, la MONUC, la SADEC, l’UA, les diplomates, observateurs et autres journalistes étrangers relayés par des dirigeants congolais qui, tous, ne semblaient pas très sûrs de la tournure que pouvaient prendre ces élections organisées au terme d’une transition qui n’a pas réussi à calmer les esprits du moins parmi les politiciens.
Pour ce qui est de moi peuple, je suis en effet allé voter pour plusieurs raisons simples que je voudrais énumérer dans ces quelques lignes sans toutefois avoir la conviction de l’efficacité d’un message en plus de ma part à des membres d’une communauté nationale aveuglée, les uns, par le gain que la corruption peut rapporter en cette période électorale et les autres, par le rêve d’un poste politique source d’avoir et de valoir. Je ferai cette communication dans un style narratif analytique voulu naïf afin de mieux capturer les émotions de ce peuple qui ne cesse de surprendre et refuse de se pendre même lorsqu’il a la corde au cou :
Je suis allé voter par curiosité car je n’ai jamais voté de ma vie. C’est ce qui justifie mon engouement ce matin du vote. Je voulais tout simplement savoir à quoi tout ceci ressemblait. J’ai vu les nombreuses simulations à la télévision et lors des séances de conscientisation organisées à la qui va vite à travers le pays ; mais je voulais vivre de mes propres yeux cet évènement. Je voulais palper un bulletin de vote et j’ai eu mieux un syllabus à la taille des ambitions des fils et filles de ce pays et certainement de la dimension de la grande République Démocratique du Congo. Je voulais faire l’expérience de la solitude responsable dans un isoloir et j’ai eu droit à une boite en carton à usage unique dans un pays où l’argent fait défaut et où les multiples élections auraient pu se contenter d’isoloirs et autres urnes en bois de chez nous que les mairies auraient pu conserver pour chaque tour. Mais j’avais oublié que les élections étaient un business pour tous, du marché des ordinateurs pour l’enrôlement et les bureaux de compilation à l’impression des bulletins de vote et autres documents électoraux de conscientisation, en passant par la commande des urnes et autres isoloirs sans oublier les salaires des fonctionnaires électoraux internationaux et nationaux. Qu’importe, moi, je suis allé voter parce que non seulement je ne coûte pas cher comme électeur, mais aussi parce que je ne voulais pas rater ce genre d’évènement dans un pays où une dictature et tout un contexte international intéressé peuvent refuser cet acte de liberté et de souveraineté à toute une génération.
Je suis allé voter parce que fasciné par la métaphore des élections proclamées libres, transparentes et démocratiques. Ce jour là, le jour du vote, le calme relatif dans les lieux de vote me rassuraient quant à la transparence des résultats. J’avais comme la conviction que mon vote ne serait pas volé. La police assurait un certain ordre si pas un ordre certain. Dans les bureaux tout semblait correct jusqu’au moment des découvertes des doublons et autres cas de personnes qui auraient voté en lieu et place d’autres personnes. Tout semblait correct jusqu’au sommeil des témoins et autres observateurs lors du comptage des bulletins et de l’établissement des P.V. dans les bureaux de vote. Tout semblait correct jusqu’à l’affichage sélectif des résultats et à l’arrachage des résultats devant les bureaux de vote. Tout semblait correct jusqu’au transport des urnes vers les bureaux des liaisons et autres centres de compilation Tout semblait correct jusqu’à l’annonce de l’incendie d’un bureau contenant le ¼ des bulletins d’une circonscription sans compter les pertes de bulletins en cours de route ou encore la découverte de bulletins en vadrouille dans la cité entre les mains de personnes qui manifestement n’étaient pas censées les détenir. Tout semblait correct jusqu’à l’exclusion des témoins des centres de compilation. Tout était correct jusqu’à … etc. C’est plus tard que j’apprendrais que tout ceci n’avait pas d’incidence sur les résultats et par conséquent sur mon choix ! Je ne voudrais rien dire sur la suite des évènements, car si mon vote était transparent, libre et démocratique ce matin ; je ne sais pas si je peux dire la même chose du résultat de mon vote que mon frère et ma sœur ont sorti de leur bureau de falsification ! Oh ! pardon, de complication ; non lapsus, je voulais dire de compilation. Et puis tant pis, les trois mots riment bien et sont porteurs du même virus mensonge.
Je suis allé voter pour changer la classe politique congolaise. Je voulais, ensemble avec mes amis, donner à notre pays d’autres dirigeants plus intègres que ceux que nous avons connu jusqu’à ce jour. Je voulais participer à cet exercice qui allait moraliser notre espace politique en y injectant du sang nouveau, des femmes et des hommes aux valeurs morales reconnues par tous les membres de notre communauté. J’étais convaincu que, par le vote, il serait possible de donner une chance à nous tous et à notre nation. J’avais même entre les mains le profil du bon candidat que mon église avait mis à ma disposition afin que je ne me trompe pas dans mon choix. Je me rappelle de ce profil qui nous renvoyait à ces passages de l’Evangile qui insistaient sur le savoir, le savoir faire et surtout le savoir être du bon candidat. Aujourd’hui, Dieu seul sait ou plutôt, seules la CEI et la Cour Suprême de Justice savent si mon vœu a été exaucé à travers les noms des représentants que j’ai entendus égrener à la télé cette nuit là. Aujourd’hui, ma main qui, en toute liberté, a déposé un bulletin dans l’urne interroge ta conscience professionnelle de prêtre et de juriste sur le respect que tu as eu pour mon choix. Au-delà de toutes ces inquiétudes, il m’est recommandé d’accepter les résultats proclamés, car semble-t-il, nous devons entrer dans la culture de l’acceptation des échecs même si les résultats ne sont pas conformes à la vérité des urnes. Dieu merci, les évêques catholiques ne sont pas tombés dans ce panneau et ont exigé des organisateurs des élections le respect de la vérité des urnes pour permettre l’acceptation en toute quiétude des résultats. Ce sera sans doute au second tour que ce vœu se réalisera, le premier a juste atténué le degré de mensonge dans lequel toute notre société était prolongé. On ne quitte pas l’esprit de magouille de plusieurs décennies le temps d’un tour des élections.
Moi peuple, femme, je suis allée voter parce que je voulais répondre à l’appel de mes consoeurs. Agitée par l’idée de porter un grand nombre de femmes dans l’espace du pouvoir et excitée par une constitution qui s’est voulue une première au monde en inscrivant la parité dans la loi fondamentale de notre pays, je suis allée massivement voter. Mais grande fut ma déception lorsque j’ai vu le maigre nombre de femmes alignées sur les listes des partis politiques. Ou encore quelle ne fut pas ma déception de constater que les femmes à la présidence n’avaient pas retenu la leçon de ces femmes du Libéria qui ont su taire leurs ambitions pour se mettre toutes autour d’une seule femme. Pour le même poste aux présidentielles, mes sœurs congolaises étaient quatre, trois d’une même province et pire encore deux d’une même famille. Oh ambition, lorsque tu nous tiens au féminin !
Je ne dois pas me le cacher ni vous le cacher. Je suis aussi allé voter pour placer mon frère ou ma sœur d’ethnie afin que nous aussi nous ayons quelqu’un pour parler de nous dans ce milieu où une absence exclut toute une communauté du partage du gâteau national. Je vois déjà la réaction de certaines personnes, mais moi qui suis aussi allé voter, je ne veux pas jouer à l’hypocrite. D’ailleurs les résultats que nous connaissons aujourd’hui ne me donnent-ils pas raison avec tel politicien qui a fait le plein de voix dans sa région ou mieux parmi les siens. On me dira qu’il y a eu des exceptions comme ce malheureux candidat qui, semble-t-il, n’a pas été élu massivement par les siens ! Mais, lui-même n’y croit pas et moi encore moins. Car si tout le monde a fait le plein chez lui qu’a-t-il fait à ses frères et sœurs de clan pour que ce jour de vote ils lui refusent leurs voix, lui qui en haut lieu représente leurs espoirs d’un lendemain d’intégration meilleure au sein de la communauté nationale ? Plus d’une personne affirment que je dois dépasser cette étape de l’ethnie pour bâtir une nation. Et cela, semble-t-il, n’est possible que si les partis politiques fonctionnent réellement. Mais où sont-ils ces partis politiques lorsqu’à chaque échéance électorale, tous nos politiciens reposent leurs stratégies électorales sur leur appartenance ethnique ? A ceux qui ne me croient pas, ils n’ont qu’à voir le nombre de tous ceux des candidats qui sont rentrés dans leurs fiefs électoraux qui ne sont rien d’autres que des bases ethniques. On me dira qu’il y a eu des candidats élus au-delà de leurs bases ethniques. C’est peut-être une piste d’espoir pour demain. Les politiciens devront sans doute, à la suite du second tour des présidentiels, voir dans quelle mesure les alliances pourraient se faire au-delà des ethnies et des clivages ethniques afin de favoriser une meilleure intégration nationale. Mais ceci ne sera possible qu’avec des partis politiques qui auront de réelles assises sur le plan national et non à partir des alliances fortuites sur fond d’argent à soutirer aux uns et aux autres dans des manœuvres d’escroqueries électorales qui ne disent pas leurs noms.
Je suis allé voter massivement par peur des factions et autres fictions qui dans mon bled ont exigé que nous soyons tous présents devant le bureau de vote ce jour là même si nous ne comprenions pas ce que nous devrions faire. Ils nous invitaient sans nous forcer semble-t-il à voter pour le candidat de la paix. Certains parmi nous ont entendu « candidat du pain ». C’est ce qui, à mon avis, a justifié notre engouement ce jour là au-delà des menaces qui étaient proférées à tout celui qui ne participerait pas au vote. La peur d’un passé lointain qui, soudain, nous revenait à la mémoire, a fait le reste. Personne n’avait envie de subir les tracasseries post électorales avec des agents contrôlant vos cartes d’identité pour savoir si vous avez voté ou pas. Ridicule attitude, direz-vous. Mais, nous, dans notre bled, personne ne pouvait nous dire que les nouvelles cartes d’identité n’avaient pas prévu d’endroit à cacheter pour indiquer que l’on a voté ou pas. Même pas l’instituteur du coin qui était notre seul lettré. Pris de peur, lui aussi avait répondu présent à l’appel des factions et autres fictions.
Je suis allé voter massivement parce que mon église avait donné le mot d’ordre de participation à ces élections. Pour ne prendre que le cas de l’Eglise catholique, la dernière lettre de la CENCO fut un moment de mobilisation certain pour bon nombre d’entre nous. Sans ce message, l’électorat de l’Ouest de ce pays aurait été dans l’embarras quant à sa participation aux élections. A l’Est, le son de cloche qui nous parvenait avait fait émerger un fossé entre l’épiscopat de l’Est et de l’Ouest au point de faire croire à une division de cette église, dernier espoir de tout un peuple après les divisions des Kibamguistes, et autres églises de réveil sans compter l’alignement politique de la direction des églises protestantes. Sans que les Congolais et Congolaises ainsi que la haute hiérarchie de nos églises ne s’en rendent compte, les élections viennent de mettre à nu la stratégie d’un monde libéral athée qui veut enlever à cette nation le seul repère idéologique qui lui reste encore après avoir détruit nos repères culturels. L’Eglise, surtout catholique, avec ces CEVB est la seule structure qui organise la résistance contre une volonté manifeste de recolonisation du Congo. Son éclatement servira la cause de ces élections qui visent à assujettir tout un peuple avec son propre aval. Piégée tout au long de ce processus, la CENCO a réagi avec sagesse et intelligence en nous invitant à participer massivement aux élections coupant ainsi l’herbe sous les pieds de tous ceux qui avaient misé sur son appel au boycott pour réaliser leur coup. Mais, encore une fois, l’impénitent laïc que je suis ne se rend sans doute pas compte que l’appel de mon église a réellement influencé ma participation aux élections et changé le cours de l’histoire immédiate et lointaine de mon pays .
Je suis allé voter parce que manipulé par une communauté internationale qui, à tout prix, voulait ses élections afin de justifier l’important investissement financier qui a entouré ce vaste business électoral. Ces élections organisées pour moi et sans moi avaient besoin de ma participation massive. Tous les moyens ont été mis en marche par cette communauté internationale pour ne pas rater son coup. Menaces à peine voilée par ici, promesses d’accroissement d’un mieux être après les élections, matraquage d’une presse et d’une communauté politique locale acquise à la cause, division des milieux d’église, chantage d’une partition imminente entre l’Est et l’Ouest, tout y est passé afin de me conduire, la corde au cou, vers des élections qui n’ont plus besoin que d’un second tour pour leur donner un semblant de démocratique, de libre et de transparente. Que la communauté internationale n’ait pas peur. Je n’ai pas de choix. Je participerai massivement au second tour ; mais cette fois-ci il faudra qu’elle tienne compte du fait que le premier tour a été un bon entraînement pour moi. Je comprends mieux ce que réappropriation du processus électoral signifie. Qu’on se le dise, un second tour de façade ne fera pas seulement retentir des armes lourdes mais aussi des hurlements dans les ruelles impénétrables de nos villes et dans nos savanes et forêts. Je participerai au second tour, mais je n’accepterai pas que cet investissement émotionnel et surtout patriotique ne soit qu’une mascarade pour légitimer un système corrompu et injuste qui nous condamnerait tous, hommes et femmes, fils et filles de ce pays, à une mort certaine en douce.
Je suis allé voter par défi afin de montrer à la communauté internationale et surtout à mes frères et sœurs qui ont fait de la politique un métier, mon désir de participer désormais et de manière effective à la chose politique. Que personne ne s’y trompe, mon engouement avant, pendant et après le vote marque une nouvelle ère dans ma manière d’être dans la cité. Tu ne feras plus rien ni toi ni l’étranger qui t’accompagne sans ma volonté. J’ai voté et je sais pour qui j’ai voté. Lui aura mon soutien. L’autre, si imposé par des urnes opaques, aura toujours besoin de tes chars et autres mensonges pour légitimer son pouvoir. Je reste donc convaincu que ma participation massive aux élections pose aux politiciens la question de la lecture des signes des temps, car ces élections ont changé mon être citoyen et annonce mon exigence d’une gestion différente de ma société.
J’irai voter demain, au second tour et massivement même si la Cour Suprême proclame l’anti-constitutionalité de l’élection du second tour. Cette question finira par se régler lors des nombreuses négociations qui impliqueront comme d’habitudes des Congolaises et Congolais sous la houlette de tous ceux qui de l’étranger pilotent ce processus. Quant à moi du peuple, je veux te prendre au mot et aller jusqu’au bout du processus pour matérialiser ce rêve de démocratisation de mon pays que, Dieu merci, tu partages désormais avec moi. Déterminé, je voterai au second tour. Mais je voudrais m’assurer que la CEI m’aidera à faire la toilette des listes électorales avant le second tour. Je voudrais m’assurer qu’elle pourra m’aider à améliorer la qualité du travail accompli dans les bureaux de compilation. Je voudrais m’assurer qu’elle améliorera la qualité de la conscientisation de notre peuple afin de permettre une participation effective de tous. Le peuple attend donc des actions concrètes en rapport avec le second tour. Le peuple attend surtout la correction des nombreuses irrégularités reconnues par tous, sauf sans doute les membres de la Cour Suprême de Justice qui, pour une cause qu’eux seuls connaissent, ont décidé de se décréter aveugles. C’est par ces actes réparateurs des imperfections techniques du premier tour que la CEI assurera l’acceptation des résultats par les uns et les autres et nous évitera une guerre.
Oyo aza na matoyi ya koyoka ayoka !
Thierry Nlandu Mayamba
Consultant en Développement organisationnel
Professeur à la Faculté des Lettres
Université de Kinshasa
e-mail : thierrynlandu@yahoo.fr
