Processus Electoral :
Kinshasa a fêté son président 1444

Kinshasa, vendredi 24 novembre 2006, 19.30. Une clameur déchire la nuit calme et ténébreuse de la capitale congolaise. C’est depuis trois jours que Lemba, comme la majorité des communes kinoises, est dans le noir. Certainement que le courant électrique est revenu et que la population manifeste sa joie. Pourtant l’interrupteur appuyé ne donne pas la précieuse lumière que la Snel (Société Nationale d’Electricité) sert avec un parcimonieux délestage.

Ça doit être Bemba alors… Est-il mort ? A-t-il opéré un coup d’Etat ? Dehors, le brouhaha est total. Des groupes des personnes qui parlent toutes en même temps se sont constitués. Une dame hurle toute tremblante : ‘‘Bemba est passé ! Bemba est passé !’’ Ce n’était que ça ? Quoi de plus normal pour Bemba de passer dans un quartier de Lemba !

Au loin pourtant, vers Righini, Kinsenso, plus bas vers Lemba Terminus,… se font entendre des cris : ‘‘Igwe ! Igwe ! Igwe !’’. Tels des robots téléguidés à partir d’un invisible laboratoire, les gens se mettent tous à converger vers la principale artère du quartier en scandant : ‘‘Igwe ! Igwe ! Igwe !’’

La dame voyant que l’auteur ne comprend rien à ce qui se passe, hurle de plus de bel : ‘‘On vient juste de m’appeler, la cour suprême vient de déclarer Bemba vainqueur de l’élection présidentielle. La fête a déjà commencé en ville’’.

Si ce quartier de Lemba, réputé pour son clame est ainsi sens dessus dessous, quelle doit être la situation à Matonge, à Masina, à Bandal, au Camp Luka ?

C’est le délire total. A la Cité Verte, Jean, journaliste émérite, joint au téléphone, confirme que la même démence s’est emparée du quartier. Il ne comprend rien du tout à cette histoire du verdict de la cour suprême alors que celle-ci ne s’est pas encore prononcée. De Matete, Cathy, oublie son réflexe de journaliste et se mêle à la fête. De Bruxelles, Désiré Katompa, patron de culturek, veut savoir ce qui se passe. Telle une traînée de poudre, la rumeur fait le tour de Kinshasa, du Congo et du monde.

Mais que se passe-t-il ? Yves Kisombe est occupé sur son téléphone depuis d’interminables minutes. Adam Bombole est soit éteint, soit hors périmètre cellulaire. Heureusement, le très disponible Albert Mpeti, député nouvellement élu et proche collaborateur de Bemba, est, comme à son habitude, au bout du fil : ‘‘Mais Tony, il se passe que la ville fête son leader !’’ Lâche-t-il d’un ton fort excité avant de continuer : ‘‘Il s’est agi d’un grand malentendu, mon cher Tony. La cour a déclaré la requête du MLC recevable. Les gens, en entendant le mot recevable, ont cru que la cour venait de donner raison au Chairman. Et voilà, c’est parti ! Maintenant qu’on ne vienne pas nous accuser de faire de l’intox et de la désinformation, hein ! Nous n’y sommes pour rien et nous n’y comprenons pas grand-chose nous -mêmes’’.

Peu importe. Kinshasa a donné un message clair à tout le monde. A la cour suprême, à celui qu’elle va déclarer vainqueur, à la communauté internationale qui a tout boutiqué depuis le début. On lui a beau répété chaque soir qu’elle n’est pas le Congo, mais frondeuse comme elle sait seule l’être, et se sachant d’avance non invitée aux festivités de l’investiture prochaine, Kinshasa a fêté à sa manière son président à elle, celui qu’elle est allée voter. Quitte à ceux qui lui font la cour d’être moins maladroits et surtout, de ne pas toucher à un seul cheveu de son élu.

‘‘Nous sommes donc en train de fêter à cause d’un malentendu !’’, s’exclame Nicky, de Righini, un autre quartier calme de Kinshasa où la fête est encore plus bruyante. Elle s’éloigne de la foule et réussit à se faire mieux entendre : ‘‘Tu crois toi que la cour peut surprendre ?’’ La pauvre, elle s’accroche et veut y croire quand même…

Mais comment la cour, même si elle avait été de bonne foi et qu’elle aurait voulu pour une fois surprendre, s’y serait-elle prise avec un collectif d’avocats aussi lamentables qui n’arrêtaient pas, à travers des manœuvres dilatoires, des enfantillages et des attitudes irrévérencieuses et arrogantes, de confondre le prétoire de la cour suprême aux studios de télé où ils haranguent leur imaginaire peuple, à travers des émissions politiques d’une qualité plus que discutable ? Mais où Bemba est-il allé ramasser ces défenseurs de dimanche ? Mais pourquoi Théodore Ngoy n’a-t-il pas été pris dans ce collectif ? Pour avoir fait arrêter Marie-Thérèse Nlandu, le camp Kabila doit avoir compris qu’elle était la seule de ce collectif qui pouvait vraiment présenter quelque danger au prétoire.

En face, une équipe d’avocats de la CEI (Commission Electorale dite Indépendante) et celle du candidat déclaré élu par la CEI, plus sereines et plus efficaces. Le procureur général de la république, faisant office du ministère publique, n’a eu aucun mal à battre tous les moyens de la partie requérante en brèche, moyens présentés de manière quelconque, les uns après les autres, les déclarant tous non fondés, en l’absence des avocats de Bemba, ayant préféré vider les lieux, prétextant les raisons de fatigue et de sécurité.

C’était écrit et ça se savait : Bemba devrait être débouté, pour une raison ou une autre. La raison qui fera qu’il soit débouté, la cour, cette fois-ci, ne s’est pas mise martel en tête à la trouver. Le collectif des avocats de Bemba ayant fait, de fort belle manière, le sale boulot à sa place.

Lundi 27 novembre à 17.00, la cour rendra son verdict. Et Kinshasa, qui ne sera pas de la fête, se consolera au moins d’avoir fêté son président, comme il se devait, trois jours avant, dans ses rues poussiéreuses et obscures. Après tout, la cour suprême, tout le monde s’en balance, non ? La France, la Belgique, les Etats-Unis, l’ONU, … n’ont pas attendu sa confirmation pour adresser leurs félicitations à l’élu de la CEI. Alors, pourquoi Kinshasa attendrait-elle pour fêter le sien, un verdict qu’elle connaît déjà ?

Bemba a perdu, vive Bemba !

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Scroll to Top