Philippe Biyoya Makutu : L’Afrique a plus besoin de leadership que de démocratie 1110

L’avenir de l’Afrique, pensait l’écrivain guyanais Frantz Fanon, se décidera au Congo. Avec ses 2,3 millions de Km_, ses 52,7 millions d’habitants, ses ressources minières qui en font un  » scandale géologique « , la République démocratique du Congo est en effet un pays important dans l’avenir du continent africain.
Entretien avec Xaveir Luc Deutchoua et Jean Baptiste Ketchateng

La preuve : l’intrusion des forces étrangères sur son territoire et les conséquences de son démantèlement qui se font ressentir des confins de la région des Grands Lacs africains jusqu’au rivage de l’Oubangui.

A la veille des premières élections pluralistes depuis l’installation et la chute de la dictature de Mobutu Sese Seko, le Congo attire donc l’attention des observateurs avertis. Au sortir d’une guerre civile qui a fait, sans grand bruit, trois millions de victimes, le pays de Patrice Lumumba peut-il se relever ? Les scrutins qui vont se dérouler à la fin de ce mois pourront-ils ramener durablement la sérénité dans ce pays aux vastes potentialités économiques ?
Philippe Biyoya Makutu, professeur de science politique à l’université de Lubumbashi et ancien conseiller du président Joseph Kabila, envisage l’avenir avec peu d’optimisme.

La vision de ce Congolais, qui appelle les Africains à sortir de la gangue des frontières coloniales pour constituer des ensembles régionaux capables de faire face au phénomène de la mondialisation, est fortement critique. Elle renverse, à tout point de vue, des idées généralement répandues, comme la volonté de l’Afrique du Sud de parrainer et protéger les transitions démocratiques en Afrique. Pour Philippe Biyoya Makutu, la conception des relations internationales basée sur le jeu des intérêts doit s’enraciner dans l’esprit des leaders africains. Une vision, un but, des moyens et des résultats, bien plus que la rengaine démocratique, semblent pour lui, le moyen de sortir l’Afrique du gouffre.

Une des questions qui animent la scène socio-politique au Congo est celle de savoir si Joseph Kabila est Congolais. Vous qui avez été proche de lui, qu’en dites-vous ?
Je n’ai pas été intéressé à ce débat. C’est vrai que j’ai été son conseiller politique. Je n’ai vraiment pas de réponse à apporter à cette question et je ne pense pas que ce soit fondamental. Ce qui intéresse les Congolais aujourd’hui, ce n’est pas de savoir qui est Congolais ou qui ne l’est pas. Nous avons eu une guerre en Rdc à cause de ce problème justement. De référence à des appartenances. On a estimé qu’il y avait des populations congolaises que se réclamaient de cette nationalité et de celles de pays voisins. Comme ces gens là n’ont pas été accepté, ils ont pris les armes pour imposer leur appartenance à la Rdc. Ce problème n’est pas fondamental, mais le débat existe. Il pourra disparaître après les élections, que Kabila l’emporte ou pas. Lui-même a dit qu’il n’y a pas plus Congolais que lui.

Comment appréciez-vous le rôle de la communauté internationale dans la crise congolaise ?
Pour tous ceux qui connaissent l’histoire de l’Afrique à travers le Congo, à aucun moment, on n’a eu l’impression que la communauté internationale voulait prendre en charge les intérêts du continent. En ce qui concerne le Congo, particulièrement, je voudrais rappeler qu’en 1885, lorsqu’on s’achève la conférence royale de Berlin, c’était au profit des Européens. Le Portugal et la France se disputaient les deux rives du Congo. Ils allaient en venir à une guerre parce quele Portugal était allé chercher l’alliance de la Grande-Bretagne. La France était allée chercher l’alliance de la Prusse. Ils ont fait une paix européenne, au détriment de la paix africaine. Leur paix a provoqué l’instabilité chez nous.
A l’époque de la colonisation du Congo, propriété privée du Roi Léopold II, ce dernier avait emprunté de l’argent à la France. Il a promis à la France que s’il ne pouvait pas rembourser l’argent, la France prendrait sa propriété. La France avait donc un un droit de regard sur la gestion de la colonie belge, une sorte de droit de préemption. Lorsque nous devenons indépendant, nous sommes dans le contexte de la guerre froide, notre démocratie est sacrifiée : Lumumba est tué, il y a une rébellion et un coup d’Etat. Le Congo a toujours été utilisé à chaque époque au profit de l’extérieur. Aujourd’hui, on nous impose la démocratie, non pas parce que le Congo doit être stable de l’intérieur, mais parce qu’ilfaut que nous sécurisions le Rwanda et l’Ouganda.
C’est cela le problème de la communauté internationale. Si l’on prend ainsi en compte les opérations pré-électorales au Congo, je ne vois pas comment la communauté internationale peut donner son appui à des opérations qui n’en étaient pas. Nous avons fait un référendum sur le texte de la Constitution qui devait être vulgarisé avant pour que les gens en discutent. Cela n’a pas été fait à part Kinshasa. A l’est, la Constitution n’était même pas arrivée. J’étais le seul à Lubumbashi le jour du vote, qui détenait un exemplaire. Toute la province du Katanga, qui est la région du président de la République, ne l’avait pas reçue. Les gens sont allés voter. A quoi ont-ils dit oui ? En plus, il y avait plusieurs versions de la Constitution en circulation. Laquelle a été choisie ?
La communauté internationale ne voit pas cela. Elle considère le Congo comme une masse indifférenciée.

Malgré ces imperfections, la communauté internationale veut aller aux élections. N’est-elle pas attirée par les richesses dont on parle tant ?
Exactement ! C’est cela. Les Nations unies ont fait un rapport sur le pillage des ressources pendant la guerre. Il n’a produit aucun résultat. Il y a eu trois rapports. La communauté internationale n’a pris aucune mesure, aucune sanction contre qui que ce soit. Ce rapport disait que tous les pays qui étaient impliqués dans la guerre, y compris le médiateur sud-africain, s’étaient livrés au pillage. On n’a jamais condamné personne. Ce qui est difficile à comprendre, c’est que les ressources sont là, nous ne sommes plus à l’ère de la guerre froide qui ferait craindre que les Congolais aillent chercher l’Union soviétique. Aujourd’hui, nous sommes tous ouverts au libéralisme, au capitalisme. Les investisseurs viennent dans les pays où il y a un gouvernement qui définit ses priorités, son code des investissements. Chez nous, les Occidentaux n’en ont pas besoin. Mais nous, nous pensons que par delà les richesses du Congo, ce sont les richesses de l’Afrique centrale.
Si l’Occident voudrait voir le président Kabila demeurer au pouvoir, en toute rationalité, la perspective devrait être le long terme ou le moyen terme. C’est-à-dire qu’il faut réunir l’opposition à la gouvernance post-électorale. Sinon, après les élections, au lieu de gouverner, il sera toujours en train de chercher à reconstruire sa légitimité. Les Occidentaux, eux, ont objectivé la faiblesse du Congo pour le contrôler. Or, qui contrôle le Congo, contrôle l’Afrique centrale, et partant, toute l’Afrique.

Mais aujourd’hui, qui contrôle le Congo? Qui est qui sur la scène ?
J’ai laissé à la Fondation (Fondation Paul Ango Ela à Yaoundé, ndlr) un de mes livres intitulé Pour un autre avenir congolais de paix. Dans ce livre, je mentionne deux textes que j’ai découverts en Allemagne et qui sont intitulés : De nouveaux doigts sur la gâchette Zaïre. Cela veut dire que, le Congo demeure toujours la gâchette du revolver Afrique, selon le mot de Frantz Fanon, mais les doigts qui manipulent cette gâchette doivent changer. Vous verrez en lisant mon livre que ce qui arrive en Côte d’Ivoire n’est pas accidentel, c’est programmé, c’est planifié. En juin 1997, cet article dit qu’il a été publié dans deux revues, The world today et Afrique confidentielle je crois, que Kabila a reçu le pouvoir pour résoudre le problème du Burundi, de l’Angola et du Rwanda. Et que, s’il ne réussit pas à développer l’économie et à établir la démocratie, il serait à la base d’un mouvement de rébellion qui traverserait le fleuve Congo et monterait jusqu’à la côte ouest de l’Afrique. Ça a traversé, ça n’a même pas attendu que Kabila s’installe. C’est en Zambie que j’ai appris cela. Dans une réunion, un Américain a dit, selon quelqu’un qui m’a rapporté ces paroles :  » mais vous les Ivoiriens, vous ne regardez pas ce qui se passe au Congo là ? Chez vous ce sera pire.  » A ce moment-là, je n’avais pas encore lu l’article.
Du temps de la guerre froide, nous n’étions pas entrés entièrement dans la guerre froide. La partie de l’Afrique proche de l’Union soviétique, c’était l’Ethiopie, la Somalie, l’Angola. Quand ça change, qui a fait changer Mobutu ? Ce sont les Etats-Unis. Qui fait de l’Afrique du Sud la métropole de substitution ? Le travail que l’Occident faisait en Afrique se fait désormais en Afrique du Sud. Même là où les Etats-Unis et la France sont en compétition. Quel est le président africain qui est allé parler au parlement français ? C’est Thabo Mbeki, parce que l’Afrique du Sud est un partenaire stratégique pou eux.
Les Africains doivent bien comprendre ce qui se passe en Rdc, parce que par delà la démocratisation de ce pays, il y a un autre schéma. L’on est en train de vouloir obtenir l’Afrique des ressources, le Golfe de Guinée, jusqu’aux confins de l’Angola, partout là où il y a du pétrole. Et la meilleure façon d’exploiter ces ressources c’est de faire en sorte qu’il n’émerge pas un leadership du développement. Le péché de Mobutu, de la Rdc, c’est d’avoir joué au jeu de la puissance. Le péché de la Côte d’Ivoire, c’est d’avoir joué au jeu du développement. La Côte d’Ivoire a démontré qu’il était possible qu’on ait des pays développés en Afrique noire. La Rdc a démontré qu’une puissance mondiale pouvait se construire en Afrique, avec une armée forte, une diplomatie forte et imposer un rapport de forces nouveau.

Dans quelles mesures les intérêts de l’Afrique du Sud sont en opposition avec ceux du Congo et de la Côte d’Ivoire, comme vous le soutenez ?
Avez-vous l’impression que Thabo Mbeki intervient en Côte d’Ivoire en faveur d’une nouvelle Côte d’Ivoire qui serait une nation forte et qui constituerait avec l’Afrique du Sud un nouveau leadership ? Il n’y a aucun pays au monde qui a aidé un autre à devenir puissant. Les Etats-Unis n’ont été aidés par personne pour devenir les Etats-Unis. La France a eu sa bombe [atomique, ndlr) dans la rébellion. La Chine a dû rompre avec l’Urss parce qu’elle n’avait pas voulu l’aider à acquérir la puissance stratégique. On se développe d’abord seul, c’est la théorie de la croissance économique qui est en science politique la théorie de la croissance politique. C’est de l’intérieur qu’une nation se construit lorsqu’elle prend conscience de son environnement physique et géopolitique.
L’Afrique du Sud a un problème, ce n’est pas celui de devenir une puissance, mais de relever le défi de la gouvernance noire capable. Comme les Noirs n’ont pas de richesse, puisque les Blancs ont développé l’Afrique du Sud sans être en relation avec les autres pays d’Afrique, le pouvoir noir a l’obligation de maintenir d’abord ce développement et aussi peut-être de l’accroître. Mais comme ils n’ont pas d’argent, ils tissent des relations avec les autres capitales. Thabo Mbeki, avant sa dernière élection, est venu à Kinshasa et a obligé Kabila à signer avec lui une convention économique et commerciale, malgré qu’il s’agissait d’un gouvernement de transition.

Le Black empowerment sud-africain se fait donc sur le dos de l’Afrique ?
Je ne dis pas que c’est sur le dos de l’Afrique, mais je préfère autant vous le dire : je ne vois pas comment l’Afrique du Sud viendrait s’investir ainsi… Quand le Congo a demandé à adhérer à la Sadc (la Communauté pour le développement de l’Afrique australe), il s’est heurté à l’opposition de l’Afrique du Sud de Mandela. Mandela, au moins, a dit à Kabila : l’Afrique du Sud ne peut pas vous accepter parce que vous n’avez pas d’économie forte. C’est plutôt Mugabe qui a amené Kabila à la Sadc. Thabo Mbeki a inscrit la résolution de la crise congolaise dans son agenda, mais c’est parce que l’Afrique du Sud a besoin des ressources du Congo. Sur le terrain congolais, vous verrez qu’il y a une rivalité entre l’Afrique du Sud et la Belgique, deux pays qui financent leurs économies à partir des ressources du Congo. L’Afrique du Sud intervient en Côte d’Ivoire, dans le relais de la France et des Etats-Unis.

Quand on voit la taille de l’Afrique, l’Afrique du Sud peut-elle jouer ce rôle de gendarme d’appui? Peut-on d’ailleurs constituer des pôles de résistance à cette volonté hégémonique étrangère ?
Pour ce qui est de votre deuxième question, nous devons effectivement comprendre que nous avons le devoir de régionaliser nos politiques. Nous avons jusqu’ici, lorsqu’on regarde le travail d’intégration en Afrique, fait plutôt de la coopération. Nous apprenons aujourd’hui que l’économie qui régionalise est l’économie de la production plutôt que celle de l’échange. Le Cameroun, par exemple, gagnerait à investir à Libreville, plutôt que de chercher à favoriser les échanges et les importations vers le Gabon.
Aujourd’hui, la puissance consiste dans le jeu des investissements. Si vous avez une entreprise qui investit au-delà des frontières, elle sera comme les multinationales qui n’exportent pas: elles viennent produire chez vous et, en même temps qu’elles augmentent votre production, elles développent leurs propres capacités. C’est cela régionaliser une économie. Nous devons être en mesure de comprendre demain que nous devons produire pour le Rwanda, pour l’Ouganda, partout en Afrique. Pour faire cette économie, il faut de l’ambition, il faut une diplomatie et une armée. Nous devons considérer notre espace comme une zone qui peut éventuellement faire face à une guerre d’invasion, des velléités d’expansion. Nous pouvons avoir un état-major régional, qui organiserait la riposte.
Pourquoi acceptons-nous aujourd’hui les opérations Recamp ? Parce qu’il faut qu’ils viennent nous dire à nous, à nos militaires, comment nous devrions nous préparer à réagir pour maintenir la paix. Ne pouvons-nous pas développer nos propres capacités ? Le Cameroun n’a peut-être pas le moyen d’échapper au contrôle diplomatique de la France en restant Cameroun. Mais si le Cameroun définit ses objectifs de politique étrangère dans une optique globale, régionale, à la suite d’une coordination avec les autres ministres des affaires étrangères, la France n’aura plus le moyen de contrôler.
Aux Nations unies, les Africains, quand bien même ils seraient à la base d’une résolution, votent toujours selon l’alignement des puissances. Quand est-ce que les Africains pourront dire voici ce que nous voulons que le monde soit et faire en sorte que le monde s’y conforme ? Pourquoi le Brésil doit-il aujourd’hui être consulté dans la définition d’un nouvel ordre mondial et pas le Gabon et pas le Cameroun ? Ne parlons pas du Congo parce que nous n’avons pas un leadership qui dure. C’est parce que le Brésil est aujourd’hui une puissance en Amérique latine. Le Brésil parle au nom d’une entité régionale.
L’Afrique du Sud elle-même, dans un premier temps, n’a pas voulu jouer ce rôle. Avant sa libération, l’Afrique du Sud développait ce qu’on appelle la diplomatie du ventre, avec les îles sur son flanc sud. Elle est maintenant en train de chercher à construire sa politique régionale. Et lorsque cette politique sera construite, je ne pense pas que l’Afrique du Sud aura la capacité d’assumer toute l’Afrique. Mais dans la partie australe et en Afrique centrale, elle a les moyens de déployer sa force, parce que à travers la Sadc, elle est déjà en Angola. Dernièrement, certainement sur l’instigation de l’Afrique du Sud, le Rwanda demandait à adhérer à la Sadc. Nous, nous avons dit aux Congolais de Brazzaville de demander eux aussi leur adhésion, pour que tous les pays voisins y soient, car personne ne conteste le leadership de l’Afrique du Sud dans la Sadc.

On observe que les organisations sous-régionales se développent en Afrique australe, occidentale et dans le Maghreb. Mais en Afrique centrale, on observe qu’il y a des problèmes, que l’on ne veut pas se mettre ensemble. Pourquoi ?
Nous sommes arrivés à un point central de notre débat. C’est pour cela que je voulais que la Fondation travaille à résoudre les problèmes et les blocages géopolitiques auxquels fait face l’Afrique centrale. Nous sommes l’une des régions qui a entretenu le néocolonialisme et le colonialisme. Nous n’avons pas véritablement travaillé à sortir de la dépendance. Pour la plupart des pays d’Afrique centrale, l’avènement au pouvoir politique en 1960 ne s’est pas fait de façon démocratique, mais avec le soutien de l’étranger. La France a gardé l’Afrique équatoriale comme un pré-carré. Je vous ai déjà dit que la Rdc ne pouvait pas se développer parce qu’elle est devenue colonie de deux pays, mais il y avait une partie qui n’était pas déclarée. Son indépendance n’a pas été un affranchissement. Vous me direz que c’était aussi le cas en Afrique de l’Ouest, mais lorsqu’on a commencé à parler des intégrations, l’Afrique centrale a préféré le développement séparé. La Cemac s’est constituée en retrait de la Ceeac. Les anciennes colonies françaises ne voulaient pas se mêler des affaires du Rwanda, du Burundi. Pour se préserver de cette contagion, ils ont pensé à rester entre eux, pour ne pas être atteints par les antagonismes. C’était une erreur.
Le président Mobutu avait fait savoir chez nous qu’il aurait voulu adhérer à la zone franc, mais c’est le président Ahidjo qui avait refusé, parce que le Cameroun voulait se protéger de la concurrence avec la Rdc. J’ai appris à la Fondation, une géographie un peu spéciale : Afrique centrale de l’est, Afrique centrale de l’ouest… C’est un drame, parce ce sont les pays de cette région qui peuvent jouer un rôle fédérateur. On ne réussit pas une organisation régionale par l’association ou l’addition des volontés d’intégration. Il y a une dynamique interne à un pays qui le fait rayonner et qui fait adhérer à son leadership. Le Cameroun peut jouer ce rôle mais le Gabon ne reconnaît pas son leadership. Seulement, le problème n’est pas que le Gabon le reconnaisse. Le problème c’est de créer les conditions d’adhésion du Gabon à ce leadership-là. Ce n’est pas l’intégration par la négociation.
Ça, c’était hier, car je pense qu’aujourd’hui nous avons des organismes comme la Fondation, nous avons des universités où l’on étudie la géopolitique. Ils devraient nous permettre de conseiller autrement nos chefs d’Etat et nos ministres des affaires étrangères sur cette nouvelle approche. Nous devons plutôt regarder au monde. Regardez les Arabes, ils ne se réunissent pas simplement pour dire : comment allons-nous échanger, régler nos petits conflits ? Ils se réunissent pour voir si le monde leur est favorable ou non. Il n’y a aucune organisation en Afrique centrale qui a conscience de ce que le monde peut être pour nous un danger. On n’a pas de culture stratégique. On se dit que le Congo est tellement important que tous les pays du monde auront toujours besoin de la Rdc. On ne développe aucune capacité soit pour canaliser cette convoitise du monde ou pour se protéger contre elle. Nous sommes comme une belle fille qui ne sait faire aucune économie de sa beauté, qui se livre à tout le monde et puis constate que tout le monde en a fait usage et personne n’a investi.

N’est-ce pas lié à l’avancée de la démocratie, cette capacité là à se projeter dans l’avenir, à sécuriser son environnement ?
Je compare souvent l’Afrique aux pays d’Asie où les progrès dans le développement que l’on enregistre, n’ont aucun rapport avec la démocratisation mais avec un leadership responsable.

Justement, un leadership responsable n’est-il pas d’abord représentatif de la volonté et des intérêts du pays ?
Certains dictateurs de l’Asie, tout en étant autocrates, intègrent dans la gestion de leur leadership la prise en charge de la misère de la population et mettent la gouvernance au service de la réduction de la pauvreté. Notre problème c’est que le pouvoir nous intéresse seulement pour le pouvoir. C’est un pouvoir patrimonial. Celui qui le détient, le détient pour lui-même et les réseaux qu’il comporte. Les problèmes de société ne les intéressent pas. C’est pour cela que ce que je dis en parlant de la Rdc, est vrai aussi pour toute l’Afrique.
Nous, en Afrique, nous donnons l’impression que les sociétés existent naturellement. Nous confondons les sociétés avec les territoires. C’est pourquoi nous sommes prêts à nous disputer des portions de terre, à parler d’intégrité des territoires, des frontières, plutôt que de parler des sociétés. La société est avant tout un mode de vie. On crée la société, on peut la changer. La façon de mettre les gens ensemble pour qu’ils travaillent et fraternisent, c’est cela que vise l’économie. Quand nous avons le pouvoir, c’est pour la prédation. Il faut en tirer des avantages individuels et personnels pour son clan.

La vision des dirigeants asiatiques, absente sur le continent, est donc au cœur du problème africain…
Exactement. Quand vous y regardez de près, c’est Kadhafi qui est à la base de l’Union africaine aujourd’hui. Et pourquoi ? C’est par rapport au monde qu’il veut mettre son armement et ses moyens financiers au service de l’Afrique, pour qu’on ne lui impose plus des politiques. L’a-t-on suivi ? Non. Nous vivons au jour le jour, sans vision stratégique. Les autres veulent vivre éternellement. Nous, nous sommes venus sur la terre pour attendre la mort. Les Africains noirs attendent de mourir. Je dis souvent à mes étudiants, la Bible, on peut ne pas y croire. Mais le premier commandement qu’elle donne c’est : devenez nombreux, dominez la terre. C’est que Dieu a commencé par donner un cours de géopolitique. Le nombre, ça compte. Il faut dominer. Et vous ne pouvez pas dominer si vous n’avez pas les moyens, la force et la puissance. La géopolitique a été créée pour cela. C’est pour cela que nous pensons que nous pouvons sortir de ce handicap, en se donnant une grande ambition. Nous allons ainsi dominer.

Et l’Europe, ne peut-elle plus rien avoir à faire en Afrique ?
Nous assistons à l’émergence de nouvelles puissances telles que la Chine, l’Inde, le Brésil. Les Européens sont-ils en mesure de contenir l’avancée de ces nouvelles puissances ? Ce qui est sûr, c’est qu’ils vont veiller à la protection de leurs intérêts. Pour eux, il importe peu de collaborer avec des démocraties faibles ou fragiles, pourvu qu’ils soient assurés que, le moment venu, ils auront quelqu’un avec qui collaborer.

Vous prenez là une posture iconoclaste peu ordinaire. Vous avez été conseiller du président Joseph Kabila et l’on se demande, au vu de sa pratique du pouvoir, s’il n’est pas préférable de faire adopter vos idées par les peuples africains, principaux concernés par cette situation, plutôt que de vouloir changer les choses en conseillant les rois.
Contrairement à ce que vous pensez, être près du soleil c’est pas la fraîcheur, c’est la chaleur. Mais, en réalité, ma problématique est d’abord universitaire. Mon séjour au Cameroun se situe dans le cadre de l’action de la société civile. Je pense que si dans nos enseignements, dans nos contributions publiées par la presse, nous pouvons former l’opinion. Si vous aussi commencez aussi à être une machine à former l’opinion, à l’éclairer, vous ferez mieux qu’un conseiller. Un conseiller ne peut être influent que s’il jouit de la confiance de son chef, de celui qui l’emploie. Vous pouvez produire ce qui vous emmènera au septième ciel, il ne le prendra pas. En Afrique, en effet, le président ne décide pas avec les conseillers, il décide avec les amis qui l’ont accompagné dans sa prise du pouvoir. Le rôle du conseiller est bureaucratique, mais pas au sens de la rentabilité ou de l’efficacité.

L’intellectuel doit-il pour autant baisser les bras ?
Pas du tout. Les intellectuels doivent produire les idées dans la société, pour que ceux qui gèrent le pouvoir puisent en eux. La société civile doit pouvoir conditionner la marche des affaires de l’Etat. Le pouvoir en Afrique n’a pas servi le peuple, parce qu’il n’était conditionné par rien. Pourquoi est-ce que le chef travaille pour le néocolonialisme ? C’est parce que ce sont ces gens-là qui conditionnent le pouvoir. Ils les laissent au pouvoir, à condition qu’ils travaillent pour leurs intérêts. Là au moins, la rationalité existe. Nous ne demandons rien, nous. Nous les accompagnons. Mais nous n’avons pas les moyens de domestiquer le pouvoir. Pour ce faire, nous aurions besoin d’une initiative. Nous avons des opérateurs économiques qui développent une économie en concurrence avec les autres, ils ont besoin de protection du pouvoir, de lois qui les protègent. Si nous avons une société qui se veut plus compétitive dans la perspective de la mondialisation, on aura besoin de la protection du pouvoir.

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Scroll to Top