Louis Michel et le Congo : On tire sur le pianiste ! 921

Un certain « canard » court, dans les média congolais, au sujet de Louis Michel. On peut le résumer ainsi : « Pour des raisons d’intérêt personnel, LM a décidé de tout faire pour imposer
Joseph Kabila comme Président à la RDC ». Cela s’accompagne parfois de révélations concernant, tantôt les liens étroits qu’il aurait avec le Groupe Forrest, tantôt de juteuses concessions diamantifères. Le spectre de Léopold II est, en toile de fond, abondamment évoqué. On n’a pas encore eu droit à la photo du Commissaire Européen en short et casque colonial, équipé du barda du parfait chercheur d’or, mais cela ne saurait tarder !

Tout cela est amusant, mais ne faudrait-il pas réfléchir un peu ?

Première remarque : Une différence notable entre le Congo et la Belgique (et d’ailleurs l’Europe, en général), est le rôle différent des personnes et des organisations en politique. Un Congolais arrivant en Europe a tendance à chercher partout « l’homme important qui a tout à dire », cependant que, à l’inverse, le Belge débarquant au Congo cherche sans les trouver des partis structurés et ne trouve, au mieux, que des coalitions de supporters derrière une personnalité prépondérante. Ceci (dont je concède que c’est caricatural) pour dire qu’il faut sans doute accorder moins d’importance aux liens et aux intérêts personnels d’un homme politique européen, et en accorder davantage à la ligne politique de la famille auquel il appartient. En l’occurrence, Louis Michel pourrait être suspecté à juste titre d’incliner vers les intérêts, disons du groupe Forrest, par exemple, et ceci sans avoir à rechercher s’il possède, ou non, des actions de ce groupe. Tout simplement parce que Louis Michel est un Libéral, et qu’il est donc sur une ligne politique très favorable à tous les intérêts d’affaire. Ce faisant, il est d’ailleurs honnêtement fidèle à la conception qu’il se fait du bien général. Et il intervient, dans l’affaire congolaise, non en tant que Belge, mais en tant que commissaire de l’Union Européenne, organisation non moins favorable à ces mêmes intérêts…

Deuxième remarque : Il est toujours agréable pour les Belges, de lire les commentaires congolais, même critiques. On en retire l’impression que la Belgique doit être, sinon une grande puissance, du moins une puissance moyenne. Quand on a, le plus souvent, l’impression d’être un confetti sur la carte du monde, cela fait du bien !
Compte tenu des comparaison récurrentes faites, soit avec Léopold II, soit avec les événements de 1960, il me paraît bon de relever qu’au XIX ° siècle, la Belgique était la deuxième puissance industrielle du monde, alors qu’on en est loin aujourd’hui, et qu’en 1960, la souveraineté voulait encore dire quelque chose, ce qui n’est plus guère le cas.
La situation actuelle est différente. L’autonomie de la Belgique (ou de n’importe quel état, y compris par exemple la France qui aime tant les « cocoricos ») est fort mince par rapport à l’Union Européenne, à l’ONU, à la communauté internationale ce qui revient, finalement, à dire « par rapport à la volonté impériale des USA ». Certes les Belges, au nom de l’expérience et des « liens historiques » ont en général un rôle de conseillers, d’experts ou de coordinateurs dans ce qui se fait au Congo. Mais ce rôle est dû aussi à l’habituelle docilité de la Belgique aux vues de l’Empire. Bref, s’il y a des plans ou des conspirations, ou, comme on dit des « agendas cachés » concernant le Congo, ils sont moins belges qu’internationaux, et si les Belges y jouent un rôle, c’est, hélas, celui, peu glorieux, du garçon de course !

Or, précisément, Louis Michel, pour revenir à lui, agit comme représentant de l’UE, à l‘intérieur d’un cadre défini par l’Onu et par la Communauté Internationale. Cela le détermine en grande partie dans ses actes encore qu’on puisse supposer que, comme Libéral, il n’a pas trop à y forcer sa nature. Cette situation doit-elle le mener à « rouler pour » Joseph Kabila. Je pense honnêtement que l’Empire n’en demande pas tant ! Du point de vue des grands intérêts alléchés par les richesses congolaises, l’affaire est dans le sac depuis un bon moment. Exactement depuis que le gouvernement et le Parlement de la transition ont adopté, dans une indifférence quasi générale, les nouveaux codes minier, forestier et pétrolier. On peut les résumer ainsi : « Art 1 : Servez-vous !; Art 2. Les Congolais vous diront encore : Merci ». Ces codes sont si favorables aux investisseurs que le Congo leur donne pratiquement sa chemise. Pour le slip, on verra plus tard !

Or, ne l’oublions pas, la politique de la Communauté Internationale est basée sur le respect apparent de la démocratie, donc de l’élection des dirigeants (tant qu’elle ne donne pas de mauvais résultats). Ce qui veut dire que l’on peut autoriser les Congolais à choisir qui ils veulent, du moment que parmi les « présidentiables », il n’y ait personne qui ait la volonté de revenir sur des dispositions telles que ces fameux codes. Pour le reste, à savoir la sauce à laquelle ils seront mangés, on veut bien laisser aux Congolais l’embarras du choix. Or, jusqu’ici, sur 33 candidats en liste, on ne voit guère qui serait la « brebis galeuse » susceptible d’avoir de telles aspirations !
Au contraire, tous font profession d’ultralibéralisme, en utilisant pour le vanter des dialectiques différentes qui ne sont que des variations sur la manière d’accommoder le même mets de base… Et, par conséquent, les USA, l’ONU, l’UE, la Belgique et, en dernier ressort, Louis Michel qui ne pèse pas bien lourd dans tout cela, ont toutes les raisons de laisser les Congolais voter librement et de respecter le verdict des urnes.

Car, s’il y a une « opportunité » dans tout ceci, c’est qu’en même temps qu’elle a pratiquement imposé aux Congolais les accords de Sun City, la fameuse « communauté internationale » leur a aussi signé ce qu’on pourrait presque appeler un chèque en blanc : les discussions, qui duraient depuis de longues années, sur la légitimité du gouvernement congolais, cesseraient une fois pour toutes. Or, le drame du Congo est précisément qu’il y eu constamment une opposition radicale entre la volonté populaire et la volonté internationale (étant entendu que celle-ci désigne celle des états et des gouvernements, nonobstant ce que les peuples pouvaient en penser). Ou bien les Congolais élisaient librement des dirigeants « inacceptables », comme Lumumba. Ou bien la « communauté internationale » s’obstinait à maintenir en place un Mobutu dont les Congolais ne voulaient plus. Il a fallu un extraordinaire concours de circonstance, en .1996-97, pour que, une unique fois, il y eût accord entre les Congolais et l’Empire sur le fait que le Maréchal avait fait son temps… C’est donc un fait rare et quasiment unique dans l’histoire du Congo, que cette promesse de soutien, faite à l’avance, au gouvernement qui sortira des urnes.

Ces urnes, d’ailleurs, font dans la rengaine de « l’amer Michel » l’objet de quelques couplets accessoires.car on soupçonne aussi le matériel de la CEI, matériel hautement technologique et acheté très cher à l’étranger, d’être truqué… Comme l’on n’est jamais, à « Radio Trottoir » à une contradiction près, ce matériel qui serait infaillible pour truquer les votes en faveur de Joseph, serait en même temps d’une rare inefficacité contre les doubles inscriptions et les enrôlements d’étrangers… Et tout cela, sans doute, aussi par la faute de Louis Michel, qui prend petit à petit des airs de Roi de l’Illusion.
Concédons toutefois à ces critiques qu’elles ont quelque chose de vrai. On ne voit pas trop en quoi l’expression de la Volonté du Peuple Souverain a besoin d’aquariums en plastique transparent, quand il y a au Congo des arbres et des menuisiers… Evidemment, si on avait prié ces artisans de confectionner des urnes, le prix eût été plus bas, mais l’argent de la Communauté Internationale serait resté au Congo. L’acquisition de matériel sophistiqué, par contre, permet de dépenser beaucoup pour le Congo (ce qu’on ne laisse pas ignorer des Congolais), mais de le faire d’une façon saine, c’est-à-dire de la poche de la Communauté Internationale à celle d’une quelconque Multinationale. L’argent dépensé « pour » le Congo, ce n’est pas forcément de l’argent dont les Congolais voient la couleur (on le dit très rarement aux Congolais). Il y a donc bien eu truquage, mais il concernait le marché, non les élections.

Enfin, il y a le cas particulier de l’UDPS et de Tshisekedi, à propos desquels le malentendu a atteint des proportions énormes. Car le Commissaire européen a fait jusqu’à des entorses à la manière normale et ordinaire d’agir, pour essayer de les remettre « dans le jeu ». Il n’est pas normal ; ni habituel, qu’une personne en mission diplomatique rencontre dans un pays d’autres personnes que ses homologues, c’est-à-dire, en l’occurrence, les membres du gouvernement congolais. Bien entendu, je parle ici de rencontres officielles, annoncées, et inscrites à l’agenda. Ce qui peut se passer en privé est une autre histoire. Et il est encore moins habituel que cette rencontre ait lieu sous forme d’une visite rendue à cette personne à son domicile. Certes, il n’est rien sorti de cette rencontre, mais il demeure qu’en agissant ainsi, Louis Michel s’est bel et bien « mouillé » pour Tshisekedi. Ce n’est pas de sa faute s’il a dû constater qu’on n’obtient pas de jus en pressant une pierre ! Si la politique était affaire de bons sentiments, l’amer Michel aurait des raisons de soupirer que l’on est bien ingrat avec lui !

© Guy De Boeck, lundi 29 mai 2006
www.congoforum.be

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