BICHKEK (AFP) – L’opposition kirghize s’est emparée jeudi du siège de la présidence à Bichkek, symbole du pouvoir, pris d’assaut par des milliers de manifestants, et se disait sûre de la prochaine démission du président Askar Akaïev, dont on ignorait où il se trouvait en fin de journée.
Des milliers de partisans de l’opposition exigeant la démission du chef de l’Etat s’étaient rassemblés dès le début de la matinée dans le centre de Bichkek, la capitale kirghize, jusque-là épargnée par la protestation qui s’était concentrée dans le sud et l’ouest du pays après les élections législatives contestées de février-mars.
Des heurts ont eu lieu, qui ont fait une trentaine de blessés de part et d’autre, avec des coups de matraque, des jets de pavés et une charge à cheval des policiers. Mais aucun coup de feu n’a été échangé, alors que des armes et des caisses de munitions avaient été stockées par les soldats à l’intérieur du bâtiment.
En début d’après-midi, alors que les policiers, munis de boucliers, s’écartaient — et que certains passaient même du côté des manifestants — l’opposition a pris d’assaut le bâtiment, le drapeau national du Kirghizstan a été brandi aux fenêtres et les portraits du président Akaïev ont volé au dehors.
Quelques heures plus tard, des manifestants entraient au siège de la télévision d’Etat, qui toute la journée n’avait diffusé que des danses et des chants. Et très vite, l’opposition annonçait l’avoir pris sous son contrôle. Les premières images des événements passaient alors aux informations.
Le directeur général de la télévision avait quitté les lieux dans la matinée.
« Le président doit voir combien de gens demandent sa démission et partir de lui-même », a lancé Kourmanbek Bakiev.
« Akaïev va devoir démissionner. Il n’y a plus rien à négocier », renchérissait un autre responsable de l’opposition, Diouchen Choponov, depuis Och, une ville du sud passée aux mains de l’opposition depuis le début de la semaine.
Un leader de l’opposition kirghize, Felix Koulov, ancien vice-président, a été libéré de prison par des manifestants et est apparu jeudi à la télévision nationale, s’adressant à la population.
M. Koulov a exhorté le président Akaïev à accepter une passation pacifique et « constitutionnelle » du pouvoir. Il a appelé la population au calme et a promis de prendre « toutes les mesures nécessaires » pour assurer l’ordre dans le pays.
L’ancien vice-président, qui était emprisonné depuis 2000, a toujours affirmé que son emprisonnement était motivé par des raisons politiques.
Après avoir quitté la « Maison blanche » jeudi en début de matinée, le président Akaïev ne s’est pas montré.
L’agence russe Interfax a annoncé, sans citer ses sources, que la famille de M. Akaïev était partie en hélicoptère pour le Kazakhstan, mais que le président lui-même ne se trouvait pas à bord.
Elle avait auparavant affirmé que M. Akaïev était parti pour le Kazakhstan, avant d’affirmer, toujours sans préciser ses sources, qu’il se rendait par avion en Russie.
Le service de presse de M. Akaïev a assuré ne pas savoir où il se trouvait et s’il était parti pour le Kazakhstan. Le porte-parole du président était introuvable.
Des rumeurs circulaient selon lesquelles il se serait réfugié à la base militaire aérienne russe de Kant, non loin de Bichkek.
Des sources au ministère khirgiz de l’Intérieur ont assuré que M. Akaïev était dans une de ses résidences, sous la protection des forces spéciales, et qu’il rencontrait un représentant de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), qui tentait une médiation.
Mais l’OSCE a déclaré dans un communiqué ne pas savoir où se trouvait M. Akaïev.
Dès le début de la matinée, un proche du président avait décidé de quitter le navire: le secrétaire d’Etat, chargé de « l’idéologie » au sein du pouvoir, Osmonakoun Ibraïmov, avait démissionné, pour protester contre « la rigidité inutile du président » Akaïev face à l’opposition.
Il a souligné sur la radio russe Echo de Moscou la nécessité de « s’asseoir à la table des négociations avec les leaders de l’opposition, de limoger le gouvernement ainsi que les gouverneurs des régions du sud, afin de donner une solution politique à la crise, et non celle de la force ». Et il a ajouté craindre une « guerre civile ».
La veille, le chef de l’Etat avait limogé son ministre de l’Intérieur et le Procureur général pour nommer de nouveaux responsables qui ont immédiatement prôné la plus extrême fermeté face au « coup d’Etat ».
M. Akaïev, 60 ans, au pouvoir depuis 1990 dans ce pays pauvre de l’Asie centrale, avait exclu dès mardi des négociations avec des « révolutionnaires » qui sont selon lui « financés et dirigés de l’étranger ».
La vague de contestation au Kirghizstan peut encourager les mouvements démocratiques dans les républiques voisines d’Asie centrale, dirigées par des leaders autoritaires, mais comporte aussi le risque d’une déstabilisation dangereuse dans cette région explosive.
Le ministère russe des Affaires étrangères a appelé jeudi à « ramener la situation sur le terrain de la légalité » au Kirghizstan et à appliquer la Constitution.
