Dans une conférence à laquelle nous n’avions malheureusement pas pris part, le professeur Ndaywel, éminent historien congolais que nous respectons beaucoup, a tenté de donner son point de vue à cette question cruciale. Nous avons réçu le texte de son exposé et la partageons avec vous car il nous semble très interessant à lire et à garder en mémoire.
Conférence à Bruxelles, le 1 mai 2005, au VUB :
Voilà une question importante qui ne peut être éludée. Les élections mettront-elles fin à la guerre ? Il n’est pas aisé de se livrer à un exercice de prospective sur le Congo. Affirmons toutefois que d’aucuns pensent, puisque cette opinion a été exprimée par des voix autorisées en Belgique, que les élections pourraient mettre fin à la guerre, à la condition qu’elles conduisent à la mise en place d’un gouvernement dit « d’union nationale ».
En réalité, l’impensé de cette opinion serait d’éviter qu’à l’issue des élections, la minorité des congolais d’_expression kinyarwanda ne soit écartée du pouvoir ; il serait indiqué, pense-t-on, de réserver d’autorité à ce groupe quelques strapontins au sein de l’exécutif futur. Impératif de sécurité obligerait ! Histoire d’apaiser les inquiétudes, réelles ou présumées telles, de nos « cousins » de Kigali ; en tout cas, de leur arracher le prétexte d’introduire une fois de plus la guerre au Congo, au motif de voler au secours des kinyarwandophones en insécurité chronique.
En réalité, cette formule de gouvernement d’union nationale, apparemment providentielle, ne serait qu’un leurre. D’abord, continuer à « particulariser » cette catégorie de la population, c’est, en dépit des apparences, inscrire dans la durée sa marginalisation dans l’histoire du devenir national. De plus, la dynamique politique congolaise a dépassé, depuis des lustres, les clivages régionaux et ethniques au point qu’aujourd’hui, même le RCD, malgré son histoire particulière, ne se veut pas un regroupement des seuls kinyarwandophones, mais un parti politique d’envergure nationale. Par ailleurs, la perspective d’un gouvernement d’union nationale est, par définition, celle d’un gouvernement faible, perméable à toute forme d’incohérences, parce que constitué sur la base de la cohabitation des « intouchables », une cohabitation, à l’instar de celle qui prévaut de nos jours, où le Chef de l’Exécutif dispose de si peu de marge de manœuvre, qu’il est parfois condamné, malgré lui, à la léthargie, puisque chaque minorité disposerait de la capacité de blocage de l’ensemble de l’action gouvernementale.
Au demeurant, l’expérience ne serait pas nouvelle, comme le donne à constater la trajectoire particulière du gouvernement Lumumba en 1960 et celui de Cyrille Adoula issu du Conclave de Lovanium, en août 1961. Prenons le cas de celui de Lumumba en 1960. Ayant été sommé à l’époque, par le ministre Ganshof van der Meersch, de former un gouvernement de cohabitation avec son opposition, celui-ci, en tant que chef de la majorité parlementaire, n’avait réussi qu’à faire le constat de la paralysie de son action, paralysie qui a conduit, trente jours plus tard, à sa ruine totale. Il n’y a qu’à revisiter cette page d’histoire pour connaître les détails de cette odyssée. Rappelons que le coup d’état de Mobutu de 1965 n’a été accueilli favorablement que parce qu’il mettait en cause ce mode de gouvernement.
La situation du moment est encore plus complexe, car les élections, dont on parle tant, sont en réalité l’otage de plusieurs ambiguïtés dont les plus importantes sont au moins de deux ordres différents. La première est celle qui laisse croire que ce prochain scrutin serait la solution à tous les problèmes congolais, y compris ceux, si épineux, d’ordre social et économique. (« La population a trop souffert ! », rappelle-t-on s’agissant des élections, comme si ces dernières seraient porteuses, du jour au lendemain, de la garantie du relèvement spontané du niveau de vie générale et, comme si, avant qu’elles ne se tiennent, on serait exempté de l’effort de s’attaquer à ces équations socio-économiques !). Est-il nécessaire de rappeler que les élections, qui constituent bien entendu une étape importante dans le processus de réhabilitation de l’Etat au Congo, ne serait en rien une panacée ? Cette mise au point est indispensable. Autrement, le gouvernement issu des élections congolaises serait piégé d’avance, puisque sa mise en place ne pourra hélas s’accompagner d’une prospérité « clé en main ». En décevant sur ce point l’attente générale, le régime postélectoral, une fois en place, risque fort bien de sombrer dans une grande impopularité et susciter de nouveaux appels au changement brutal, par voie des faits.
La seconde ambiguïté, plus immédiate encore, porte sur le long chemin de croix conduisant aux élections, qui serait loin d’être terminé. La « peur- panique des élections du Congo ! », est, à l’observation, une réalité qui affecte tout le monde, gouvernants, opposition, communauté internationale la MONUC y compris. J’ai le sentiment que toutes ces instances politiques, nationales et internationales, auraient été toutes, consciemment ou inconsciemment, complices du « retard » connu dans l’exécution du calendrier électoral au Congo, chacune prenant prétexte des manquements des autres partenaires, pour justifier les siens propres.
Face à cette « peur de l’inconnu », la tentation est grande à chercher à gagner du temps et à rêver d’une énième édition de la transition. Si tel était le cas, ce serait officiellement la troisième transition, mais en réalité, la quatrième, qui démarrerait. La première transition, née avant la lettre, avait commencé en 1977, à la suite du discours dit « d’autocritique et d’annonce des reformes profondes » de Mobutu, discours qui se voulait l’amorce des réformes dans le sens de la démocratisation des institutions, et qui avait conduit, en son temps, non seulement à la nomination d’un Premier Commissaire d’Etat, mais aussi, à l’organisation des élections, d’où étaient sortis les députés du « groupe des treize », ceux-là même qui allaient être à la base de la création de l’UDPS, le premier parti d’opposition sur le territoire du monopartisme. Empêtré dans le cycle des changements sur mesure, le vrai changement n’avait aucune chance d’aboutir à sa pleine éclosion. La deuxième transition, née en avril 1990, a conduit à la CNS et à ses acquis, sans pour autant parvenir à la finalité d’organiser les élections. La troisième transition, amorcée en mai 1997 avec Laurent-Désiré Kabila, n’a pu aboutir, elle non plus, aux élections générales et à la préfiguration d’une 3è République. Trois tentatives successives de « sortie » de l’héritage du coup d’Etat de 1965, pour revenir à une normalité institutionnelle ; trois tentatives non couronnées de succès.
Recycler, à partir de juillet 2005, le régime de la transition qui totalise déjà un quart de siècle, par l’amorce d’une cinquième, à la suite de la quatrième née des Accords de Sun City, serait finalement, pour la RDC, un aveu d’impuissance, de surcroît, une sorte de fuite en avant qui ne résoudrait rien fondamentalement, puisque même ce nouveau cycle de transition ne pourrait s’octroyer un objectif inédit, en dehors de l’urgente nécessité d’organiser les « premières élections pluralistes, transparentes et démocratiques », étape précisément où l’on se situe, aujourd’hui. La RDC a donc intérêt, pour le bien-être de sa population, à faire l’économie des solutions en trompe-l’œil, pour saisir, une fois pour toutes, le taureau par les cornes, c’est-à-dire, se décider à quitter, une fois pour toutes, le champ de la rhétorique sur les élections, pour oser aborder celui de la pratique des élections. Il n’est donc pas indispensable de faire du débat sur ce qu’il faudrait faire ou ne pas faire le 30juin, un nouveau prétexte pour perdre un temps si précieux.
Concrètement, je suis des ceux qui pensent qu’on a pas d’autres choix que d’assumer, aujourd’hui, l’interpellation des élections, activer ses préparatifs, s’organiser pour mieux gérer le délai de grâce de ces « deux fois six mois », qu’autorise l’article 196 de la Constitution de la transition, en son alinéa 2, afin de finaliser ce grand projet politique
Pour ce faire, les Congolais sont donc confrontés au défi de s’entourer de toutes les garanties indispensables, politiques, psychologiques et logistiques, pour réussir cette entreprise électorale gigantesque, de cinq scrutins, sur une quarantaine de bureaux de vote. Cela passe par la mobilisation, dans un large consensus national, de toutes énergies disponibles, celle de la classe politique toutes tendances confondues, mais aussi, celle de la société civile, y compris celle de la diaspora congolaise qui ne peut s’offrir le luxe de ne pas s’inscrire dans cette dynamique.
Bien entendu, les Congolais ont raison de compter sur le soutien des partenaires internationaux, bilatéraux et multilatéraux. Encore faut-il tous veiller, Congolais et amis du Congo, à ce que ce soutien ne conduise pas à l’infantilisation de la classe politique congolaise, ni à la marginalisation de l’expertise spécifiquement nationale, encore moins à la négation du droit légitime de la RDC à la différence, en conformité avec son expérience historique propre. Ce serait la manière la plus sûre d’éviter de tomber dans des aberrations et de construire dans la durée. « Il y a, quelques années, me rappelait un ami, pour travailler au Congo, comme « coopérant » ou missionnaire, on s’efforçait d’apprendre les langues nationales pour communiquer avec la population. Quelques années plus tard, on estimait que cette exigence n’était plus indispensable et qu’il suffisait de l’aborder en français, cette population, pour saisir ses aspirations les plus profondes. Aujourd’hui, il n’est même pas nécessaire de savoir parler français, mais de venir s’installer à l’hôtel à Kinshasa, pendant trois ou quatre jours, de circuler dans une voiture vitrée dans les grandes artères de la capitale, pour s’estimer autorisé de parler avec compétence du Congo ! ». Puisqu’on n’arrête pas le progrès, il est possible qu’il suffira, à l’avenir, de « survoler » en avion, l’espace congolais, pour comprendre à suffisance ce qui s’y passe !
Il est un autre défi auquel il faut se préparer d’ores et déjà. Celui du lendemain électoral. Il faut miser sur l’hypothèse que les résultats des élections du Congo seraient d’avance contestés, suivant la logique que, pour chaque candidat, le scrutin ne sera jugé bien organisé que dans la mesure où le résultat correspondrait à ses propres prévisions. Ce qui est mathématiquement impossible : tout le monde ne pourra pas être vainqueur des urnes. Il n’est pas exclu, dans cette perspective, que ceux qui seraient déçus prennent les armes et qu’une énième guerre éclate. Aussi est-il important, d’ores et déjà, que l’unanimité nationale et la communauté internationale puissent conjuguer leurs efforts pour défendre la légitimité institutionnelle qui se dégagera des urnes.
Car le succès aux élections ne constitue pas une garantie absolue, s’il n’est pas appuyé par une volonté ferme de traduire un tel résultat en acte politique concret. Moïse Tshombe, en 1965, au terme des élections, détenait la majorité parlementaire et était appelé à être Chef d’état, puisque le Président devait être élu, quelques semaines plus tard, par ce même Parlement. Cela n’a pas empêché que ce processus électoral soit interrompu brutalement par un coup d’état, qui, en son temps, ne fut condamné par personne dans le monde! Donc, à la question : « les élections mettraient-elles fin à la guerre ? » Je répondrai, « Probablement pas ! Elles pourraient même constituer le point de départ d’une autre guerre, la guerre ultime !». Mais prévoir l’éventualité de cette nouvelle guerre, c’est évidemment inciter à se donner les moyens nécessaires pour l’éviter.
