Notre indépendance nominale nous a été octroyée « en français » sans que nous prenions le temps de questionner les concepts. Mais aussi les mécanismes mis en place pour que l’indépendance nominale remette aux calendes grecques l’indépendance réelle, celle que les faits prouvent.
Pour rappel, notre pays a accédé à son indépendance nominale au cours de « la guerre froide ». C’est-à-dire au moment où une lutte acharnée est livrée contre toutes les tentatives d’échapper à l’institutionnalisation du « nouvel ordre mondial » tel que décrété par Washington. Toute tentative d’autodétermination et/ ou d’autogestion sur le modèle étasunien était d’office qualifiée de « communisme » et étouffée dans l’œuf par « l’éternel gendarme du monde » : il avait peur (et a toujours peur) que le virus de la démocratie contaminant les peuples épris d’esprit d’autodétermination ne puisse porter atteinte à ses visées expansionnistes. Les alliés de « l’éternel gendarme du monde » l’ont soutenu dans ce combat d’arrière-garde pour que toute volonté d’indépendance des pays ex-colonisés ne connaisse pas un début de réalisation. Tous ont eu, sous les décors de la rhétorique fortement médiatisée d’indépendance, de développement et de la démocratisation du monde, des visées économiques et économicistes : avoir accès aux ressources stratégiques, aux sources d’énergie et aux marchés cruciaux des autres peuples tout en pratiquant le patriotisme économique chez eux. La réalisation de ces visées s’est effectuée moyennant la vassalisation des hommes et femmes liges des pays ex-colonisés.
Pour le cas du Congo dit démocratique, ces hommes et femmes liges ont été utilisés pour que le Père de notre émancipation soit assassiné comme un truand afin que M. Mobutu, pion important de la fameuse « guerre froide » accède au pouvoir. Depuis la mort de Patrice Lumumba jusqu’à ce jour, « le gendarme du monde », ses clients et ses alliés mènent, avec la complicité des indignes filles et fils du Congo, une lutte implacable contre toute velléité d’autodétermination.
Depuis les années 1970, l’usage de certains concepts participant de l’expansion de la pensée unique de « ceux qui ont peur de la contagion du virus de la démocratie » sape tout effort de créativité, d’inventivité et d’imagination pour des alternatives crédibles à la marchandisation du monde et à la crétinisation des peuples du Sud.
Progrès, développement, aide, lutte contre la pauvreté font partie de ce vocabulaire avilissant les peuples du Sud. Leur usage répété finit par plaire aux peuples du Sud au point de les pousser à les adopter. Rares sont ces peuples du Sud (Venezuela, Brésil, Bolivie, Equateur) qui arrivent à questionner les mécanismes, les procédures et les méthodes utilisés par les protagonistes de la pensée unique du néolibéralisme pour que la régression, le sous-développement, l’endettement à outrance et l’appauvrissement soient les réalités cachées sous la rhétorique de « bonnes intentions libératrices » des « petites mains du capital ».
L’indépendance fait aussi partie de ce vocabulaire. Elle cache mal notre dépendance mentale, économique, culturelle et politique vis-à-vis de « ceux qui ne peuvent pas vivre sans voler le Sud ». Leurs vassaux dont font partie la plupart des hommes et femmes politiques du Sud les nomment « partenaires » pour éviter le mot « maîtres ». En effet, le partenariat à sens unique a fini par saper toute idée de refondation des pays du Sud sur des bases saines telle la participation des masses populaires à « l’autodirection » de ces pays.
Ce partenariat à sens unique a sa petite histoire. Il est la résultante de la décision prise dans les années 1960 par une commission trilatérale (Amérique du Nord, l’Europe et le Japon) pour en finir avec « l’excès de démocratie » ; c’est-à-dire l’implication des femmes, des personnes âgées, des jeunes, des syndicalistes et des autres minorités composant « la population du dessous » dans la gestion de la res publica. (Sur ce point, il est très intéressant de lire le sixième chapitre du livre de Noam CHOMSKY intitulé Les Etats manqués. Abus de puissance et déficit démocratique, Paris, Fayard, 2006, p.277-338)
Donc, nos carriéristes politiques font la lutte contre ce que « leurs maîtres » considèrent comme étant « l’excès de démocratie ».Chez nous, les huis clos utilisés comme méthodes de gestion des questions d’ordre publique (Bundu-dia-Kongo ; Kahemba ; carrés miniers,ect.), la mise en œuvre des codes (minier et forestier) de la gestion de la politique économique édictés par la Banque mondiale et le FMI (mécanismes de l’impérialisme), la reconduction des dettes odieuses utilisées comme arme contemporaine de la domination du Sud par le Nord, etc. sont des preuves suffisantes du frein que les chiens de garde du « nouveau désordre mondial » tiennent à imposer à la contagion du dangereux virus de la démocratie. Le recours au mensonge répété, à la mobilisation de grands noms scientifiques et des médiasmensonges sert un même projet : confisquer le bien-être collectif au profit des minorités d’affairistes et de leurs clients, au grand dam des masses populaires exclues des lieux de débat public.
Dans ce contexte, fêter le 30 juin, au Congo, est une folie : l’indépendance nominale n’a pas été suivie d’une indépendance réelle. Ce jour devrait être un jour de méditation et de réflexion sur les nouveaux concepts à inventer, des nouvelles méthodes et des nouvelles procédures à créer pour remettre « la population du dessous » dans la lutte qui vaille la peine d’être encore menée aujourd’hui : celle de l’autodirection du Congo.
De toutes les façons, ce n’est pas cette lutte qui constitue le souci primordial de l’actuel gouvernement du Congo. Il suffit de lire les mesures vantées par l’actuel ministre des finances lors de son dernier passage au Sénat pour s’en convaincre. Le journal L’Avenir ne va pas par quatre chemins pour souligner que ce gouvernement a opté pour le néo-libéralisme. (Lire Face aux ajouts de l’Assemblée nationale, budget 2007 : FMI s’inquiète, le gouvernement pour une révision, dans L’Avenir du 23 juin 2007).
La vassalisation de notre pays par les carriéristes politiques interposés ne nous contraint pas à la démission. Elle provoque notre sens de fabrication d’un autre Congo. L’impulsion de la résistance donnée par certaines associations citoyennes, par les partis politiques acquis à cette cause et par les mouvements sociaux ayant franchi le pas de l’organisation du Forum Social Congolais est un signe visible du désir inextinguible d’un autre devenir commun. Et il est heureux de constater que de plus en plus des Congolais(es) soient en train de se lever pour affirmer qu’ils (elles) sont les responsables incontournables de leur destinée commune.
Du fruit de cette impulsion naîtra un jour l’an 1 de notre indépendance réelle. Alors, nous fêterons.
En attendant, fêter le 30 juin, c’est mimer la joie des « esclaves heureux dans leurs chaînes » ; cela est une insulte à la mémoire de nos dignes héros dont le Père fondateur de notre lutte d’autodétermination, Patrice Emery Lumumba. En attendant, il y a du boulot : relire et réécrire notre histoire avec « les maîtres du monde » du point de vue des résistants de notre monde commun et des Congolais de tous les temps tout revisitant en profondeur les concepts par lesquels l’indépendance formelle nous a été octroyée et ceux de notre actuel appauvrissement anthropologique.
