Nous vivons une époque où la politique semble avoir divorcé du réel. Une époque où des décisions aux conséquences tectoniques pour la vie de tous sont prises sur un coin de table, non pas pour répondre aux lois de la physique ou de la géopolitique, mais pour satisfaire des calculs électoraux à court terme. Ce phénomène porte un nom : l’absurdité technocratique. Pour en comprendre la genèse, il faut remonter à un traumatisme industriel majeur : le sacrifice de Superphénix.
L’archéologie de l’absurde : Le précédent Superphénix
En 1997, la France possède une longueur d’avance technologique mondiale avec Superphénix, un réacteur à neutrons rapides capable de produire massivement de l’électricité tout en réutilisant les déchets nucléaires. Une technologie qui coche toutes les cases de la modernité écologique et de l’économie circulaire avant l’heure. Pourtant, cette année-là, le Premier ministre Lionel Jospin decides de le débrancher.
La raison n’est ni technique, ni scientifique. C’est le prix du troc politique pour sceller la « Majorité Plurielle » avec Les Verts et sécuriser le pouvoir. On liquide un outil industriel de pointe sur l’autel de la politique politicienne. Le contribuable paiera des milliards pour démanteler un outil en parfait état de marche et pour indemniser les partenaires étrangers. C’est l’acte de naissance d’une gouvernance moderne qui préfère le symbole au concret, et le storytelling à l’ingénierie.
Le grand court-circuit contemporain : Électricité vs Souveraineté
Trente ans plus tard, la même mécanique absurde est à l’œuvre à l’échelle continentale. L’Europe a décrété la fin programmée de la voiture thermique au profit du 100 % électrique. Mais là où l’absurde vire à la contradiction systémique, c’est dans la simultanéité des choix : on impose une transition ultra-dépendante de l’électricité tout en décidant de fermer les centrales nucléaires au profit des énergies renouvelables.
Le résultat est un chef-d’œuvre de sabordage géopolitique. Pour alimenter ces millions de véhicules, l’Europe mise massivement sur des sources intermittentes (éolien, solaire) dont aucune industrie européenne ne contrôle la chaîne de production. Nous remplaçons notre dépendance au pétrole par une dépendance absolue aux terres rares et au raffinage contrôlés à 80 % par la Chine. On détruit notre fleuron automobile historique pour subventionner l’industrie asiatique avec l’argent du contribuable européen.
La révolte du réel contre la classe des « rentiers »
Comment en est-on arrivé là ? Ces décisions sont prises par une élite de technocrates que l’on peut qualifier de rentiers du système. Ils ignorent tout de l’origine de leur propre rente. Élevés hors-sol, dans le confort d’infrastructures énergétiques et industrielles héritées des générations précédentes, ils gèrent le monde depuis des tableurs et des concepts abstraits.
Pour cette classe managériale, l’industrie lourde est perçue comme une anomalie, une pollution intrinsèque. Pire, ils perçoivent le travail productif comme une punition du passé, qu’il suffirait d’effacer par des décrets et des normes. Ils oublient simplement une loi immuable : la nature se moque des postures morales. On ne fait pas rouler des voitures avec de la communication, mais avec des mégawatts et des métaux.
Le miroir africain : Briser le mythe du « modèle occidental »
Vu d’Afrique, ce spectacle européen n’est pas seulement absurde, il est profondément révélateur. Depuis des décennies, on répète au continent africain que le modèle unique à suivre, la boussole de la modernité et du développement, c’est l’Occident. C’est la France.
Aujourd’hui, le roi est nu. Le lecteur africain regarde cette Europe s’asphyxier elle-même et y voit une formidable opportunité historique : celle de refuser de copier un modèle en plein suicide industriel. Pourquoi l’Afrique s’imposerait-elle les lubies de transition énergétique d’une élite européenne hors-sol alors que le continent a d’abord besoin d’une industrialisation massive, d’une énergie abondante, stable et bon marché pour sortir ses peuples de la pauvreté ?
Le véritable impératif de l’Afrique est celui de sa souveraineté absolue. Elle doit assumer sa différence et agir exclusivement pour l’intérêt de son peuple, loin des diktats moraux de Paris ou de Bruxelles. Pour cela, il faut couper, petit à petit, cette rente historique versée aux héritiers des colons. Une rente économique, monétaire et intellectuelle qui maintient le continent dans une dépendance psychologique.
Ces élites occidentales bien-pensantes se complaisent dans l’illusion d’une supériorité civilisationnelle, polissant une vitrine de gérant de fortune, verte et numérisée. En réalité, ce décor de carte postale dissimule une faillite structurelle profonde : la perte des compétences techniques, une dépendance industrielle totale envers l’Asie et le déclassement programmé de leurs propres classes populaires. L’Afrique n’a aucun intérêt à sacrifier son avenir pour importer un mirage en phase de décomposition.
Une Génération Z désabusée : la démocratie selon Socrate
Face à ce naufrage global, la jeunesse – qu’elle soit européenne ou africaine – jette un regard désabusé sur la politique spectacle. En Occident, on demande à la Génération Z de renoncer au confort pour « sauver la planète » pendant que les dirigeants liquident la souveraineté. En Afrique, la jeunesse observe des dirigeants locaux parfois encore trop soumis aux injonctions d’anciens maîtres qui ne savent plus eux-mêmes où ils vont.
Il est temps d’arrêter avec les étiquettes politiciennes. « Gauche », « Droite », « Écolo », « Libéral »… ces vieux badges ne servent plus qu’à masquer l’incompétence. Le vrai clivage oppose désormais ceux qui vivent dans le symbole et ceux qui se confrontent au réel.
Cette évolution de la démocratie donne cruellement raison à Socrate. Dans La République de Platon, le philosophe comparait la cité à un navire. Si vous devez entreprendre un voyage en mer périlleux, demandait-il, préférez-vous confier le gouvernail à n’importe quel citoyen populaire, ou à un capitaine qui connaît la navigation, les vents et la mer ? Socrate prédisait que sans exigence de compétence, la démocratie glisserait inévitablement vers la démagogie : le pouvoir irait à ceux qui savent flatter les désirs immédiats de la foule, et non à ceux qui comprennent la complexité du monde. Nous avons mis à la barre des professionnels de la flatterie électorale, analphabètes en sciences physiques et en réalités géopolitiques.
Est-ce réversible ?
Oui, mais le traitement sera chirurgical et s’adresse désormais aux deux rives de la Méditerranée :
- Le retour des techniciens et du concret : Réintroduire massivement les ingénieurs, les scientifiques et les bâtisseurs dans les cercles de décision. Que ce soit pour reconstruire l’industrie en Europe ou pour bâtir les infrastructures souveraines en Afrique, la physique doit reprendre ses droits sur le dogme et la communication.
- La fin de l’impunité et de la dépendance : Rendre les décideurs politiques comptables des conséquences à long terme de leurs choix. Pour l’Europe, cela signifie la fin de l’impunité des technocrates. Pour l’Afrique, cela signifie la fin de la complaisance envers les dirigeants qui bradent les ressources locales pour complaire aux agendas extérieurs.
Il est temps de débrancher l’idéologie et le mimétisme colonial, avant que le réel ne s’en charge brutalement.
