La République au Village, un livre de Maurice Agulhon. 274

Cet ouvrage est passionnant. Savant certes, puisque élément d’une thèse de doctorat, mais au service de la compréhension des hommes. Ces paysans de la première moitié du XIXe, que la crèche a figés dans leurs costumes de travail ou de fête, ces forestiers, ces bouchonniers, Agulhon les restitue comme des Hommes, que le conte “folklorique” caricature ou travestit. Comme ils sont loin des fadeurs de la pastorale, ces insurgés de 1851 qui marchaient au combat, écharpes rouges et tricolores en tête. Ils voulaient la “Bonne”, la bonne république du peuple, non le pouvoir des riches et de Napoléon.

Comment 1848 révèlera-t-il démocrate et socialiste le peuple royaliste de 1815, voilà le problème qu’étudie Agulhon. Le cadre, c’est le village varois, petite ville, où se serrent les “travailleurs”, artisans, petits paysans propriétaires, métayers, ouvriers agricoles, masses pauvres, vivant au contact des notables qui assurent les cadres de la vie sociale, et souvent en opposition avec ceux-ci ; les nobles possèdent encore des terres et bien des forêts, les bourgeois tiennent de gros domaines, sont pépinière de médecins, notaires, avocats… Un seul secteur s’industrialise, les Maures, avec l’industrie du liège.

Agulhon présente les tensions traditionnelles : le bois, nécessaire à l’économie du pauvre, mais source de profit pour le propriétaire : liège, caisses, tan, charbon de bois sont touiours plus demandés. D’où de fréquents et parfois violents conflits entre paysans, attachés aux droits d’usage, et propriétaires ou administration forestière. Cette tradition d’indocilité contre l’État, cette tension avec les notables se renforce de litiges concernant les domaines communaux non boisés, (que les paysans veulent cultiver, et les grands propriétaires consacrer à leurs troupeaux), les eaux, moulins et banalités. Autre conflit, l’opposition à l’impôt, communal ou direct, mais surtout à celui sur les boissons. Sur ce fond traditionnel se détache La Garde Freinet, où apparaissent les bouchonneries industrielles, et le mouvement ouvrier. En quinze ans, les ouvriers agricoles ou paysans pauvres devenus bouchonniers font l’apprentissage de la coalition patronale et, en riposte, de l’organisation et de l’action. Corollaire politique : en 1848, les ouvriers seront tous “rouges” et les patrons “blancs”. Analyse qui peut paraître sommaire, mais en réalité très fine. On lira avec un intérêt particulier les pages consacrés à la vieille bourgeoisie locale, conservatrice mais qui souvent penche vers les ouvriers, cependant que la nouvelle bourgeoisie des patrons émerge d’un artisanat attaché au souvenir de la grande révolution, et que les fils de ces patrons, étudiants, portent chez les ouvriers la parole démocrate socialiste.

L’analyse passionnante d’une mutation dans les faits, par là dans les esprits, où bien souvent rien n’est plus faux que l’idée que la société, comme les individus, se font d’eux-mêmes.

Agulhon amorce alors une recherche sur les processus de prise de conscience. La vie populaire, “drue, fervente , forte”, connaît l’apogée de la vitalité folklorique : multiplicité des fêtes, des pratiques collectives (carnaval , charivaris). Situation ambiguë, et analyse très intéressante : certes, les pratiques superstitieuses attestent l’implantation profonde, archaïque, de la piété populaire. Le clergé est gêné : tel ce curé de Brignoles qui déclenche une émeute pour avoir refusé de bénir les bœufs à la Saint Éloi. Mais cette piété est ébranlée en profondeur. Le folklore en témoigne. La farandole n’est pas celle de Daudet : au son du tambour, elle entraîne la collectivité dans l’émotion populaire. La farandole de Cuers épouvante le bourgeois, quand les paysans armés la dansent. L’incroyant, bourgeois anticlérical, est assez rare, mais le peuple le respecte s’il fait le bien. Contre le clergé, le peuple veut imposer, pour tous, les obsèques religieuses, ou substitue des pompes laïques au rituel refusé. Ainsi l’idiot du Luc, déshérité, meurt de misère. La foule suit son cercueil et porte sur sa croix : “Ci-gît un pauvre”. Haussmann, préfet de la république bourgeoise, sévira contre cet anarchisme évangélique.

Parallèlement, l’horizon culturel des masses s’élargit : on apprend à lire. Fait significatif : en 1848/51, les analphabètes, et conservateurs viennent surtout des “bastides” écartées, alors que l’habitant du village connaît l’école et la démocratie. On parle plus et mieux le français, les goûts littéraires et musicaux des classes dominantes gagnent le peuple. Situation complexe et dialectique. L’horizon intellectuel des masses s’enrichit et s’aiguise, cependant que l’imitation du modèle bourgeois est facteur d’intégration sociale du peuple (la bourgeoisie s’en félicite).”Toujours à l’imitation de la bourgeoisie, la sociabilité populaire développe les “chambrées”, pendant populaire du “cercle” bourgeois. La chambrée consacre la séparation traditionnelle des sexes, puisqu’elle réunit, par couches d’âges, les hommes après le travail ou le repas du soir. Mais elle favorise la cohésion populaire et la diffusion des idées nouvelles. Cependant, le notable est extrêmement populaire s’il est “brave”, “pas fier”, à plus forte raison s’il se dit démocrate. L’influence du protecteur et du notable demeure sur les individus comme sur les communes, comme est grande l’influence des jeunes bourgeois, libertins et oisifs, sur certaines couches de la jeunesse. La loi électorale de 1831 oblige les bourgeois censitaires à compter avec les travailleurs, dont la masse se politise. Alors les idées les plus avancées pénètrent le village, souvent par les artisans. Le cordonnier de Tourves, “l’utopiste” Lafont à Belgentier, implantent le communisme fortement parmi les ouvriers et les paysans.

Aussi la République de 48 est-elle adhésion électorale des ruraux aux idées démocrates et socialistes. Agulhon montre comment ont été vécues ces années 48-51 : Montmeyan où la collectivité villageoise détruit les plantations d’un bourgeois sur un fragment racheté des bois communaux ; La Garde Freinet où l’euphorie ouvrière est d’abord liée au droit de vote, à la coopérative. Mais la lutte de classe, la répression du préfet, Haussmann, (le vrai), ouvrent les yeux des masses. Honneur aux ouvriers de La Garde Freinet, qui, à la différence des paysans, tinrent pour égales dans le combat les femmes, égales au travail, qui conserveront le sens de la collectivité, dans le travail, la coopération, la grève, l’insurrection et la répression. Voici Le Luc, “pays des bourgeois rouges et cœur de l’insurrection”, et l’analyse très riche du bourgeois démocrate, participant au mouvement pour freiner son caractère avancé, et poussé par les masses “en raison de ses aptitudes morales et intellectuelles” ; voici Baudinard , unanime derrière ses “rouges” contre le marquis de Sabran, où “l’unanimisme des masses tend à passer de l’institution communale à l’institution du parti”, phénomène capital. Voici donc les masses rurales déçues par la république officielle, attendant tout du vote de 1852, et se levant contre le coup d’état de 1851 : la jacquerie de Cuers est mort née, mais de La Garde Freinet, la colonne des insurgés rallie par milliers ouvriers des villages, artisans et paysans pauvres, formés en collectivités mal armés de fusils de chasses volontaires, ou villageois disciplinés par l’appel du tambour communal, colonne à ce double titre archaïque – à sa tête les emblèmes rouges et tricolores. Image saisissante de l’idée qui saisit alors nos campagnes : la démocratie et le socialisme doivent vaincre ensemble. Ce fut la grande idée des communards de 1871, mais ils n’eurent pas le temps de gagner les masses rurales. L’histoire de notre pays avait franchi un carrefour décisif.

Pareil condensé ne peut que donner sommairement idée de la richesse du livre, des réflexions qu’il peut susciter. Tous ceux que l’histoire, la vraie, passionne, y trouveront matière à réflexion sur le rapport des individus et des déterminismes sociaux, comme sur le rapport des individus et de ces masses qui font l’histoire.

R.MERLE

Professeur Lycée au Beaussier

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