Il est révoltant d’assister impuissant à la perpétuation de l’esclavagisme et du néocolonialisme au Congo. Face à cet état des choses, l’une des réactions possibles est de crier au complot international contre notre pays, de trouver des boucs émissaires, d’accuser l’Occident comme étant l’auteur de nos souffrances et de nos misères. C’est un secret de polichinelle que d’affirmer que la communautarisation de l’Occident-bourreau et de l’Afrique ou du Congo-victime est une recette dont la frivolité devient de plus en plus évidente au regard des faits.
Tenez. Un « honorable député », Christophe Lutundula Apala, « éminent juriste » préside une Commission qui se penche sur la mise en coupe réglée de ressources de notre sous-sol et cite nommément certains membres de l’entourage de la présidence provisoire du pays comme étant impliqués dans la bradage de nos minerais. Quelque temps après, ce monsieur et un autre, jadis président de l’assemblée nationale ayant décidé de la mise sur pied de cette Commission- Olivier Kamitatu- se retrouvent aux côtés de ceux qu’ils avaient jurés de livrer en pâture à la vindicte populaire pour former l’AMP (Alliance pour la Majorité Présidentielle). Le rapport de la Commission Lutundula est jeté aux oubliettes, les individus qui y étaient cités battent, en toute impunité, leur campagne électorale ; et la vie va son cours ! Ce rapport dont certaines ONG belges, hollandaises et anglaises se sont servi pour prouver combien l’Etat (de la transition) s’était dressé contre le peuple risque de disparaître de nos archives comme certains dossiers des biens mal acquis de la Conférence Nationale Souveraine. Et demain, les prédateurs qui y étaient cités reviendront aux commandes du pays ; nous nous continuerons à crier au complot international !
Que le capitalisme en tant que « flux mouvant et réorganisateur » soit un système se servant de certains de nos fils et certaines de nos filles comme « petites mains », il n’y a pas à en douter. De là à croire qu’il n’y a que le Congo qui en souffre et à dédouaner ces « brebis galeuses » de leur responsabilité éthique et politique, il y a un pas à ne pas franchir. Comme en Afrique et au Congo, il y a des « minorités occidentales », combattantes farouches de la prédation capitaliste, très peu écoutées au Nord comme au Sud. Un exemple. Aux applaudissements d’un Yerodia Abdoulaye Ndombasi lors de la cérémonie de la passation de la Gécamines à Katanga Mining, Robert Crem, un sujet belge, élève la voix « parce qu’on a pas tiré les leçons du passé », et « plus grave encore, on n’a pas le droit de gâcher, estime-t-il, les réserves minières les plus importantes au monde ; le monde aura besoin de ces minerais et ils constituent pour le Congo la garantie par excellence du financement de la reconstruction. » (Lire l’article Mines : Robert Crem ne veut pas être le complice d’une négligence coupable dans www.mediacongo.net/popuprint.asp?doc=3341).
I. Les dangers d’une vision manichéenne du monde
Depuis le 11/09/2001, après la destruction des tours jumelles de World Trade Center, nous semblons lire de plus en plus les événements du monde de façon manichéenne. Il y a d’un côté « les bons » (autoproclamés) et de l’autre les mauvais (désignés par les bons autoproclamés). « Les bons » luttent contre les mauvais pour que triomphes la culture démocratique. Les mauvais, attachés à leurs traditions, sont des voyous, amoureux des états voyous. A cette vision du monde des « bons », les « mauvais » réagissent en accusant les « bons autoproclamés » d’être les « barbares », les responsables de leurs misères et de leurs souffrances innombrables. Cette vision manichéenne du monde met entre parenthèses tous ces interstices où les hommes et les femmes, au Sud comme au Nord, au Sud et au Nord, luttent ensemble pour un autre monde possible. Elle est oublieuse de ces collectifs minoritaires et/ou minorisés où, dans un coude à coude fraternel, ces hommes et femmes luttent sans que les barrières de la couleur de leurs peaux, de la différence soient des freins à la construction partagée et progressive du monde commun.
La vision manichéenne du monde ne fait pas justices aux prophètes du Nord et du Sud. Elle peut faire louper la chance d’apprendre de l’autre, des autres dès que nous les avons classifiés dans la catégorie des « mauvais ». Revenons à l’exemple de Robert Crem. Interrogé sur son opposition à la privatisation de la Gécamines en faillite, il répond : « C’est la Banque mondiale qui a lancé la privatisation. Et à juste titre, car l’Etat congolais n’a ni les moyens financiers, ni les capacités de gestion pour exploiter ses réserves minières. Mais une telle privatisation doit se faire dans l’intérêt du Congo et de ses partenaires privés. Or, la privatisation en cours, menée par un gouvernement de transition non élu, n’est pas transparente et ne profite qu’aux fortunes privées. » Il va plus loin quand il affirme : « On est en train de creuser dans ces réserves minières sans se préoccuper le moins du monde de ce que pourrait appeler une saine gestion économique des mines, c’est-à-dire, la manière dont il faut planifier et réaliser cela à plus long terme de la manière la plus professionnelle et la plus rationnelle possible. On a totalement découpé la Gécamines, sans tenir compte des caractéristiques géologiques des minerais pour lesquels un traitement métallurgique adapté est chaque fois indispensable. Les concessions minières n’ont pas été attribuées en fonction de critères techniques, mais bien dans des circonstances discutables. A des opérateurs qui ne possèdent pas pour ce faire les capacités technologiques et financières. »
Celui qui parle est un « ancien professeur chargé de la formation des ingénieurs en Belgique et au Congo », ce n’est pas un profane ; c’est « un ingénieur des mines ». Qu’est-ce qu’il nous apprend ? Que l’incompétence et l’amateurisme des gouvernants provisoires profitent aux prédateurs de tous bords et aux « amis » et non aux Congolais et à leur pays. Que pouvons-nous retenir de ce qu’il nous dit ? Qu’ « un temple du capitalisme » nommé Banque Mondiale décide de l’avenir de nos matières premières à sa guise et échappe au contrôle de l’Etat (ou l’Etat est son complice ?). Robert Crem nous apprend, après coup, que le refus de compter les titres académiques parmi les critères rentrant dans le profil du futur président de la république était un geste prémonitoire. Il nous apprend aussi que les amis, « bailleurs de fond » du PPRD, gagnent déjà les marchés des minerais chez nous. Alors, nous comprenons que la hiérarchie du PPRD soit en train de mettre en pratique les recommandations de son bureau du conseil provincial du Katanga entretenant « des rapport de confiance avec toutes ces personnalités (intéressées par leur Parti et plus spécialement, celle qui sortait du lot pour les avoir accompagnés, pas à pas, dans la campagne d’implantation du Parti, George Arthur FORREST) et ayant besoin de l’apport de cette hiérarchie pour soutenir les intérêts réciproques et préserver les ouvertures. » (Lire le rapport de l’ ONG néerlandaise NIZA intitulé L’Etat Contre le peuple. La gouvernance, l’exploitation minière et le régime transitoire en République Démocratique du Congo. Appendice II : lettre PPRD/Katanga)
Si nous nous fions à la vision manichéenne du monde, nous risquons de classer toutes ces études et tous ces rapports sur le compte de l’Occident-mauvais et de refuser d’apprendre. Nous risquons de nous fermer aux appels des « prophètes occidentaux », « honnis par l’establishment » mais respectueux de la réciprocité dans la gestion des intérêts entre les peuples. Que Robert Crem nous apprenne par exemple que « le nouveau code minier a été soufflé par les opérateurs miniers concernés. (Que) Cette législation a en fait été taillée sur mesure pour sécuriser leur position privilégiée. (Que)Ce code minier est incohérent et incompatible avec une saine attribution des concessions, de l’exploitation et du contrôle des exportations », cela nous conforte dans notre remise en question de la propension à la juridisation de la politique pendant cette période transitoire. Cela veut dire que les lois, beaucoup de lois taillées sur mesure nous ont été imposées comme étant des garde-fous juridiques de la politique transitoire, au grand dam d’un devenir commun, fruit d’une création politique collective. Si répondant à la question sur l’actuel code minier, Robert Crem estime« une correction de cette loi indispensable », et pense qu’ « il est temps de faire examiner de très près tous les contrats en cours par une instance indépendante avec l’expertise et la neutralité nécessaire », il émet par ailleurs de sérieuses réserves quant à l’éventualité d’une pareille correction. A son avis, « l’incertitude demeure grande car tant de choses se trame dans l’ombre. Les institutions financières internationales et les pays dits ‘amis’ du Congo portent une lourde responsabilité. » Cela étant, est-il sérieux de continuer de prôner la politique de la victimisation des Congolais-tous-innocents et de la bouc-émissairisation de l’Occident-mauvais ?
II. Notre responsabilité historique
Robert Crem n’est pas le premier occidental à tirer la sonnette d’alarme au sujet de la compromission de l’avenir des ressources minières au Congo. Le rapport de l’ONG NIZA susmentionnée, le Mémorandum de Broederlijk Delen du 27 février 2006 ayant pour concerne Bonne gouvernance et transparence dans le secteur minier en République Démocratique du Congo et les différents rapports de l’O.N.U sur le pillage des ressources du Congo ont abondé dans le même sens. L’interview de Robert Crem a peut-être l’avantage d’être faite à la veille des élections. Sera-t-il possible que les Congolais appelés à voter massivement en tiennent compte ? Au vu de ce qui se passe chez nous, la réponse à cette question n’est pas facile. Que l’un des « honorables » ayant travaillé à la Commission Lutundula ait rejoint le camp impliqué dans la gestion opaque des contrats léonins avec à ses côtés l’ex-président de l’assemblée nationale, cela suscité des doutes quant à la justesse des choix d’un bon nombre de nos compatriotes aux prochaines élections. Tenez. Christophe Lutundula et Olivier Kamitatu sont responsables des formations politiques. Donc, ils représentent une certaine frange de l’électorat congolais…
Quand, dans un pays ravagé par la guerre de prédation, la campagne électorale se transforme en « campagne de séduction » et qu’une femme arrête Ben-Clet pour lui confier : « Sans lire le texte, je suis simplement amoureuse de la belle photographie là-bas » (Ben-Clet, Affiches, torchons et…dans Le Potentiel du mardi 04 juillet 2006), cela suscite des doutes quant à la capacité de nos compatriotes à établir le lien entre la prédation et l’usage de l’argent ponctionné à l’amélioration de l’image des prédateurs afin d’opérer des choix qui vaillent la peine. Dans un pays où les soins accordés à sauver les apparences l’emportent sur ceux à accorder aux « cœurs et aux esprits », l’accusation de l’Occident-mauvais, en bloc, peut être un faux-fuyant. Elle sert de subterfuge à ceux et celles qui, croyant naïvement que « tout pouvoir vient de Dieu », lui laissent le soin de sonder les cœurs et les reins et s’arrêtent aux apparences en oubliant qu’elles sont souvent trompeuses.
Quand, dans un pays ravagé par plus de trois décennies d’analphabétisme, on organise les élections dans la précipitation sans expliquer « les textes fondamentaux » au commun des mortels, cela suscite des doutes quant à la capacité des compatriotes « sans culture politique » de choisir l’homme et/ou la femme qu’il faut à la place qu’il faut.
Nous sommes à l’une des périodes charnières de notre histoire où il paraît judicieux d’aider une bonne frange de notre peuple à comprendre qu’il y a un lien entre le politique, le juridique, l’économique,le social et le culturel. La juridisation du politique pendant la transition et sa mise au service de la prédation multinationale. Pour dire les choses autrement, la politique de la transition a été faite sur fond des lois taillées sur mesure. Elles ont facilité « un pillage propre » de nos ressources naturelles et humaines au profit d’un petit cercle d’ « amis ». Elles ont facilité une prolongation indue de la transition et contribué à l’appauvrissement de ce peuple. Ces lois ont été taillées sur mesure par les gouvernants provisoires, aidés par leurs « amis » dans le but inavoué de partager les dividendes qui résulteraient de leur application discriminatoire. L’une des dividendes à venir, c’est la programmation de leur maintien au pouvoir pour la pérennisation du « partage amical ».De ce cercle amical, la majorité de nos populations est exclue. Même si, pour un temps, avec des promesses farfelues, les « nouveaux prédateurs » vont essayer de la convaincre qu’elle fait partie de leurs préoccupations quotidiennes. Ce n’est que du baratin électoraliste. Sans plus. « Les nouveaux prédateurs » ont déjà choisis leur camp : celui des esclavagistes et des néocolonialistes jouisseurs.
Il serait sage que des textes comme celui de Robert Crem , de la NIZA ou celui de la Commission Lutundula soient traduits en nos langues, soient lus et étudiés dans les associations, les collectifs et les partis politiques soucieux d’un devenir collectif autre que celui que « les amis » voudraient nous imposer en menant leur « campagne de séduction ». Tant que nous serons nombreux à ne pas voir le lien entre la prédation, l’enrichissement sans cause, les soins accordés aux apparences, le soutien « des amis » et la « campagne de séduction » des pauvres et faibles de cœur et d’esprit, nous subirons encore pour de longues années le diktat des esclavagistes et néocolonialistes modernes. Hélas, une chose est voir, une autre est de faire du vu une question qui rassemble pour aller ensemble lire au-delà des apparences. Et peut-être nous rendre compte que « tout ce qui brille n’est pas de l’or ». N’est-ce pas peut-être à ce travailler d’apprentissage en commun que nous devrions nous livrer avec « les prophètes » du Sud et du Nord au lieu de nous complaire dans une politique victimaire inoffensive ? Seule la lutte en commun libère malgré tout. Personne n’en répondra à notre place. Telle est notre constante responsabilité historique : lutter ensemble pour nous réapproprier, de façon toujours provisoire, notre marche en commun. Debout congolais. Ensemble, nous sommes forts !
