«La menace du 30 juin? Dialoguons» 303

Le vice-président du Congo, Azarias Ruberwa, nous a accordé un entretien exclusif.
Chargé de la Sécurité, comment se prépare-t-il
à la menace de soulèvement le 30 juin prochain?
Il répond: encadrement, dialogue et calendrier.

Le vice-président du Congo chargé de la Défense, de la Sécurité et des Affaires politiques, Me Azarias Ruberwa, passait par Bruxelles. Nous l’avons interrogé sur la menace que fait peser sur le processus électoral le projet de changement de régime «le 30 juin à minuit» annoncé par l’opposant, Etienne Tshisekedi, le 2 avril dernier.

Comment évaluez-vous cette menace?

L’avantage est qu’elle a été annoncée 3 mois d’avance. Nous pouvons donc nous préparer. Nous ne dénions pas à l’UDPS (NdlR: le parti de M.Tshisekedi) le droit de s’exprimer, mais il ne faudrait pas que cela dégénère en pillages de la part, notamment, de ceux qui vivent dans la rue. Nous sommes conscients des critiques de l’opposition, qui reproche au gouvernement de n’être pas prêt pour les élections en 24 mois de transition, nous sommes conscients de la menace de l’UDPS. Nous travaillons à ce que le pire n’arrive pas.

Combien de partis ont rejoint l’UDPS dans cette menace?

En général, ce sont les formations qui ne sont pas dans les institutions. Nous avons plus de 200 partis, dont une quarantaine sont représentés dans les institutions. Selon eux, le 30 juin à minuit, on quitte le schéma issu de l’Accord (NdlR: de paix) global et inclusif et on institue un nouvel ordre politique de transition -donc eux aussi prolongent la transition. Ce n’est pas réaliste. On a déjà enregistré beaucoup de progrès dans le processus électoral, tant au niveau du matériel électoral qu’aux niveaux juridique (avant-projet de Constitution à présenter au référendum; projet de loi référendaire que le gouvernement doit adopter incessamment; la loi électorale suivra) et sécuritaire (la troisième brigade intégrée de l’armée est pratiquement prête; on en aura 7 à la fin du mois sur les 15 prévues; la police électorale est en bonne voie). C’est vrai, nous ne pourrons pas avoir d’élections le 30 juin, mais on les tiendra dans les délais prévus par la Constitution, qui autorise deux prolongations de 6 mois, c’est-à-dire avant le 30 juin 2006. Casser ce processus, dans lequel nous et la communauté internationale avons déjà tellement investi, et cela pour sauter dans le vide, ce serait irresponsable.

Ces partis ont-ils formulé des demandes précises?

Ils se positionnent comme des juges et formulent plus de critiques que de demandes. Certains plaident pour un président et un Premier ministre, avec retour à la situation instaurée par la Conférence nationale, en 1992. Mais, entretemps, beaucoup de choses sont survenues, dont deux guerres. Et changer la formule «1+4» (1 président et 4 vice-présidents) met en péril l’accord de paix qui a permis la réunification du pays, même s’il est loin d’être parfait. Leur demande de tout casser est irrecevable. Je préconise le dialogue. Nous pouvons même leur donner le calendrier électoral: en principe, selon les dernières études et concertations au sein de la Commission électorale, on prévoit le référendum en novembre; les élections primaires, provinciales et nationales entre mars et avril 2006 et le second tour des présidentielles en mai.

Comment contrôlerez-vous les manifestants d’opposition et les milliers de misérables qui n’ont rien à perdre?

Nous avons présenté un projet qui prévoit un encadrement policier des enfants de la rue, des étudiants, des militants. Et un dialogue politique.

Des gens de l’UDPS ont été arrêtés dans diverses villes…

Il y a parfois eu des excès localement. Toute manifestation pacifique et annoncée doit être permise. Les forces de l’ordre doivent éviter au maximum d’utiliser des armes; mais elles ne disposent guère de moyens non létaux pour contrôler des débordements. J’ai demandé au gouvernement d’y pourvoir mais sur les 54 millions de dollars prévus pour la sécurité des élections, nous n’avons de promesses que pour une trentaine.

On a l’impression que la menace de soulèvement a réussi à accélérer les préparatifs électoraux…

C’est vrai, je dois le reconnaître. Au cours des deux dernières années, le processus a connu des temps morts, des périodes où les partis au pouvoir se sont surtout opposés les uns aux autres. Depuis cette menace, il y a une prise de conscience.

Azarias Ruberwa espère être désigné candidat à la présidence par son parti, l’ex-rébellion du RCD-Goma.

Azarias Ruberwa sera-t-il candidat à un poste? «Certainement», répond-il avec son calme habituel. Son parti, l’ex-rébellion du RCD-Goma (Rassemblement des Congolais pour la démocratie, qui fut appuyé par le Rwanda) «déterminera des listes». «Je me porterai candidat, bien sûr. Et s’il m’était demandé de briguer la magistrature suprême, je m’y sens prêt.» «Nous souhaitons que la loi électorale consacre le scrutin proportionnel, plus qualifié après une guerre parce qu’il évite les exclusions.»

L’occupation par l’armée rwandaise de l’est du Congo jusqu’en 2003, ainsi que les dérives racistes de campagnes politiques démagogues, laissent néanmoins peu de chances au Tutsi du Sud-Kivu qu’est M. Ruberwa, lui avons-nous fait remarquer. «C’est très subjectif de croire que l’occupation rwandaise ne serait préjudiciable qu’à moi. Le pouvoir des Kabila est un pur produit du pouvoir rwandais: nous sommes arrivés par le biais de négociations; eux ont été installés par la force militaire rwandaise à Kinshasa. Et le RCD n’est pas la seule rébellion à avoir été soutenue de l’extérieur: Bemba le fut par l’Ouganda.»

«Quant au racisme, il faut savoir que la campagne d’intoxication anti-Tutsis pendant la guerre a été telle que la population s’en est imprégnée. Depuis que nous sommes à Kinshasa, nous avons bien rencontré beaucoup de difficultés à être cru, compris et accepté au début, mais c’est en train de changer. Les sondages montrent une nette amélioration. D’abord chez les intellectuels, mais cela commence à changer aussi au niveau des masses. Nos détracteurs continuent à utiliser l’argument raciste contre nous, parce qu’on ne peut pas nous reprocher d’être corrompu, paresseux ou incompétent. Moi je soigne mes dossiers et je fais campagne sur mon intégrité. Tout le monde ne peut pas en faire autant.»

© La Libre Belgique 2005

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