En ce moment où l’intelligentsia congolaise se divise dans un débat creux pour ou contre la réforme ou la révision de la constitution, laissez-moi rappeler à chacun de cesser de se raconter des histoires. On s’habille en costume, on brandit des diplômes, on cite des lois écrites en français chic, et on fait semblant d’avoir un « État moderne ». Mais la vérité, elle est sur le macadam. Notre vie officielle est une pièce de théâtre ; notre vraie vie est informelle. Moins de 10% des Congolais paient des impôts ou ont une activité économique officielle. Pourtant, les gens vivent ! Ils causent des embouteillages monstres, ils consomment, ils paient des loyers, ils achètent et vendent des biens à longueur de journée. Et si on arrêtait l’hypocrisie ? Si la vraie solution, c’était de liquider ce système formel qui ne marche pas pour officialiser ce que le peuple fait déjà pour vivre et prospérer ?
Regardons les choses en face : le « social » est devenu l’alibi parfait pour masquer notre fainéantise intellectuelle. Dès que ça ne va pas, on pleure, on crie à la misère, et on attend un politicien « sauveur » ou un opposant miracle. Mais quand on demande : « Qu’est-ce qui ne va pas concrètement et quelle est l’alternative ? », personne ne sait dire précisément. Compliqué de donner une réponse à une question vide… Le peuple est infantilisé. On passe notre temps à dire « c’est la faute des dirigeants », comme des enfants qui boudent face à leurs parents, en oubliant que nous sommes tous complices du désordre général.
Le triomphe du « Moto aliaka na mosala na ye »
Pour comprendre ce chaos, il faut revenir à la racine. En 1960, le colon a donné les clés de l’État aux Congolais, mais sans le mode d’emploi. Ignorant quoi faire avec ces clés, les tiroirs ont été cassés, l’État a été déstructuré de l’intérieur tout en maintenant tant bien que mal la façade, à coup de slogans politiques auxquels personne ne comprenait rien. Soixante ans après, on essaie toujours de faire fonctionner ce Titanic alors qu’on sait tous qu’il n’a plus de moteur…
Puisque cet État de façade a démissionné, le Congolais a créé sa propre loi : l’Article 15. Débrouillez-vous. C’est devenu notre unique boussole, au point qu’on a développé une double vie schizophrène. D’un côté, il y a la vie officielle : le boulot reconnu, le matricule, le statut social, la veste bien repassée. De l’autre, il y a la vraie vie : le petit commerce, l’immobilier de la débrouille, le transfert d’argent, et le petit détournement de bureau.
Le drame, c’est que le statut officiel ne sert plus à produire de la richesse pour le pays : il sert de « blindage », de bouclier pour protéger la mafia de l’informel. Nos médecins ont un contrat avec l’État, mais ils passent leurs journées dans leurs propres cliniques privées. Nos professeurs, c’est pareil : ils sont payés par le public mais réservent leur énergie pour les cours particuliers ou les écoles privées. Pourquoi ? Parce que le principe du « moto aliaka na mosala na ye » fonctionne à fond. L’État fait semblant de les payer, ils font semblant de travailler pour l’État, et ils se débrouillent à côté en utilisant leur titre officiel comme un label de crédibilité.
Et le sommet de cette hypocrisie, c’est le grand théâtre de la moralité. On adore crier « Au voleur ! » sur les réseaux sociaux ou dans la rue. On pointe du doigt le politicien avec ferveur, mais souvent, ce n’est qu’un écran de fumée. On crie au voleur pour dissimuler son propre vol, son propre petit détournement quotidien qui nous permet de boucler le mois. Tout le monde est impliqué, du sommet à la base. Cela va tellement loin qu’on a fini par oublier qu’on pouvait vivre autrement. On a naturalisé le chaos.
Les Wewas et les artistes : La rue crée ses propres lois
Prenez l’exemple des wewas. Comment ces motos ont-elles envahi nos villes ? Est-ce qu’un ministre a pondu un plan de transport ? Est-ce qu’il y a eu une décision politique, des mesures d’accompagnement ? Rien du tout. Le transport public était mort, le peuple avait faim, des jeunes ont acheté des motos, et le phénomène a explosé. Aujourd’hui, les wewas gèrent le transport de millions de Congolais, créent des milliers d’emplois, mais dans une dérégulation totale. C’est l’anarchie utile. Les wewas sont la preuve par neuf que le peuple n’attend plus rien d’en haut.
C’est exactement la même chose dans notre industrie musicale. Elle fonctionne à 100 % dans l’informel. Les relations entre les artistes, les mécènes et les producteurs sont codifiées par les musiciens eux-mêmes, selon les règles de la rue. Mais c’est là que le piège du « formel » se referme sur les plus faibles.
Aujourd’hui, nos jeunes créateurs de l’ombre sont systématiquement victimes de leurs patrons ou chefs d’orchestre. Ces derniers, qui maîtrisent la paperasse, vont officialiser le vol de l’œuvre en déposant la création à leur propre nom à la SABAM ou au bureau des droits d’auteur. Si le jeune artiste veut se défendre, la procédure judiciaire formelle multiplie les obstacles, exige des contrats écrits et des preuves juridiques que le petit musicien n’a pas. Alors que dans la rue, tout le monde sait qui a écrit quoi ! La parole et le témoignage des collègues musiciens suffisent pour rétablir la vérité. Le formel protège le voleur en costume ; l’informel connaît le vrai propriétaire.
Cesser de condamner, commencer à protéger
Alors, on fait quoi ? On continue à jouer cette pièce de théâtre dont nous sommes les seules victimes ?
Formaliser l’informel, ce n’est pas forcer les Wewas ou les musiciens à entrer dans les cases de vos lois coloniales et hypocrites. Formaliser l’informel, c’est cesser de condamner ces pratiques pour enfin les comprendre et en protéger les acteurs. C’est forcer l’État à adapter ses lois à la réalité du peuple. Si la parole et le témoignage des pairs suffisent à la rue pour identifier le vrai créateur d’une chanson, alors la loi doit valider ce témoignage face aux voleurs de droits d’auteur.
Ne croyons pas que cette démarche soit une folie. Regardons les États-Unis d’aujourd’hui, la première puissance mondiale : leur système s’est en grande partie bâti en calquant ses premières lois sur le code des pirates de l’Âge d’or. Face à la tyrannie du roi d’Angleterre, ces hors-la-loi avaient inventé dans l’informel le vote du capitaine, le partage des gains au rendement et la première assurance maladie pour les blessés. L’Amérique moderne n’a fait qu’officialiser la débrouille de ses premiers rebelles pour en faire la loi du monde. Si les USA ont fondé leur puissance sur un code de pirates formalisé, pourquoi la RDC s’obstinerait-elle à suivre des textes importés qui nous condamnent à la double vie ?
Le système est verrouillé, c’est vrai. Mais chaque serrure a sa clé. Les profiteurs de la mafia officielle ne lâcheront rien par patriotisme ou par morale. Ils ne bougeront que si on leur propose un nouveau système où ils « se retrouvent ». Il faut rendre la transparence et la légalité populaire plus rentables, plus simples et moins risquées pour tout le monde que la corruption et le vol quotidien.
Liquidons ce formel de façade, officialisons la débrouille, et le Congo commencera enfin à parler vrai.

