Kä Mana: « Le Congo est encore à inventer ». 1669

« Il y a tellement de personnes qui sentent et vivent déjà ce rêve au fond de leurs quêtes qu’il est impossible qu’il ne prenne pas corps. Contrairement à ce que l’on peut croire, il ne s’agit pas seulement des personnalités qui sont hors du système du pouvoir actuel avec ses princes et ses opposants constitutionnels. Partout, dans l’AMP, dans l’UN, dans la société civile, dans les églises, dans les mouvements des jeunes et les associations des femmes, on trouve des personnes qui rêvent d’un Congo libéré du formatage néo-colonial et de l’étau néo-libéral. Une sorte de souffle transversal relie ces personnes dans le même refus de la mystification que représente la troisième République. Il existe ainsi une forme de République intérieure nourrie par nos quêtes profondes de liberté, de dignité, de bonheur et de prospérité communautaire, loin de toutes les chaînes de l’esclavage politicien que nous vivons maintenant et que nous nous cachons à nous-mêmes, par honte, par désespoir ou par simple faiblesse humaine. Cette République intérieure, ce Congo des profondeurs de notre âme est une immense force de créativité. C’est à cette force que j’appartiens, dans l’espoir qu’un jour ou l’autre, il émergera de nos âmes pour nous rassembler tous et toutes dans la lumière de nouvelles institutions. Je vis avec la conviction que le Congo est encore à inventer. »

Le Potentiel : Professeur Kä Mana, avec la publication de la liste des membres du premier gouvernement de la troisième République, on peut considérer que le processus électoral est terminé et que maintenant commencent véritablement les batailles du redressement et de la reconstruction de notre pays. Comment voyez-vous notre avenir?

Kä Mana : Vous faites bien de poser la question en termes de vision de notre avenir. L’important est effectivement dans les impératifs et les enjeux de notre futur. Ce que nous avons vécu au cours des élections qui se sont succédé devrait nous conduire à des interrogations fondamentales sur nos capacités à gagner les batailles de l’avenir à partir de la situation politique, économique, sociale et culturelle qui est la nôtre. Sur la base de ces interrogations, il faudra imaginer les stratégies d’action pour poser les conditions les plus favorables de la construction d’une nouvelle société chez nous.

Le Potentiel : A votre avis, quelles sont ces interrogations fondamentales à partir desquelles nous devrions maintenant imaginer la construction de l’avenir?

Kä Mana : Je voudrais que nous considérions avec lucidité ce que les élections ont été et à quels résultats elles ont abouti. A mon sens, notre processus électoral est la preuve qu’il est impossible de bâtir une véritable démocratie dans le cadre d’une société enfermée dans un formatage néo-colonial et enserrée dans l’étau néo-libéral comme l’est notre pays. Je crois que nous comprenons maintenant qu’après avoir organisé leur première stratégie de s’emparer de la République du Zaïre par la guerre, les maîtres du formatage néo-colonial et de l’étau néo-libéral ont déployé une deuxième stratégie de pacifier l’espace conquis avec des hommes dont ils ont structuré l’esprit pour leur confier le pouvoir dans une paix factice. Ils ont garanti la légitimité de cette paix qui est la leur par une admirable opération d’aveuglement de notre peuple à travers des élections spécieuses. C’est ainsi qu’une classe politique issue de la guerre d’invasion de notre pays par le Rwanda et l’Ouganda se trouve aux commandes de l’Etat avec la caution d’un processus électoral que des observateurs internationaux ont qualifié, en toute bonne foi, de fiable et de transparent. Notre peuple lui-même a contribué à crédibiliser le système en le dotant de tout l’appareillage d’institutions étatiques modernes, depuis la présidence de la République jusqu’aux structures policières locales. Des Congolaises et des Congolais ont trouvé là l’opportunité de se donner une place au soleil. Nous avons ainsi collaboré nous-mêmes à la mise sur pied d’un ordre néo-colonial qui nous plongera dans un esclavage néo-libéral destiné à faire du Congo une petite nation exploitable et corvéable à merci. Cela avec un gouvernement formaté pour ce type de besogne. La question que je me pose est celle-ci: comment avons-nous pu en arriver là? Comment un peuple comme le nôtre, avec toutes nos capacités de réflexion et nos énergies d’orgueil national, a-t-il pu ne pas voir que la défaite militaire du système mobutiste nous a conduit à la défaite politique dont la troisième République et la transition qui l’a précédée ne sont que des pénibles manifestations ? Cette question me conduit à une autre : pouvons-nous, dans le cadre de notre défaite militaire et politique qui a conduit à la troisième République, imaginer un avenir qui soit autre chose que celui que préparent pour nous les maîtres de notre formatage néo-colonial et de son étau néo-libéral ? Ou plus exactement, comment devons-nous être et que devons-nous faire pour sortir de l’ordre de la défaite, résister aux enjeux de fond de l’ordre politique actuel et poser dès maintenant les bases de la nouvelle société de liberté, de prospérité, de dignité, de bonheur et d’espérance, cette société que nous devons bâtir pour que notre pays puisse vivre à la hauteur de ses atouts naturels et humains? Je pose ces questions parce que je les considère comme capitales pour notre avenir. Tant que nous serons, d’une manière ou d’une autre, sous le joug d’un règne qui n’est pas celui de notre liberté fondamentale, il faudra continuer la bataille de notre indépendance. Depuis l’accession du pays à l’autodétermination, nous ne nous sommes pas encore véritablement autodéterminés. La troisième République n’a pas changé les ressorts de cette situation inacceptable. Nous devons maintenant imaginer des stratégies fertiles pour la vie d’un peuple libre et créateur de sa propre destinée. Tels sont les enjeux de notre destin maintenant.

Le Potentiel : Vous décriez la situation qui est la nôtre aujourd’hui et vous pensez en même temps que nous trouverons dans cette situation des personnes et des forces sociales pour orienter autrement notre destin. De quelle manière cela sera-t-il possible?

Kä Mana : Je suis convaincu que notre défaite ne conduira pas à la ménopause de notre imagination politico-économique ou à la paralysie de notre génie socioculturel. Les forces néo-coloniales nous ont vaincu en 1960 en nous accordant une indépendance de parodie. Elles ont inventé et formaté Mobutu pour vider de sa substance tout l’appareil de notre Etat et toute notre volonté de démocratisation de nos institutions. Dans le nouveau contexte de la mondialisation néo-libérale, ces forces viennent encore de nous vaincre. Nous avons un système inventé et formaté pour conduire la nouvelle phase de privation de notre liberté comme nation capable de conduire son destin. On peut considérer cette deuxième phase de notre défaite comme une calamité. Je ne cède cependant pas à cette tentation. Il ne s’agit pas d’une calamité, il s’agit d’un défi, et tout le problème est de construire une intelligence sociale capable de relever ce défi. Nous le pouvons et nous le devons.

Le Potentiel : Comment imaginez-vous cette intelligence et comment pensez-vous qu’il soit possible de la mettre en place dans les conditions politiques que vous qualifiez vous-mêmes de formatage néo-colonial et d’étau néo-libéral ?

Kä Mana : Nous pouvons faire de nos faiblesses le fondement d’une nouvelle force d’action. C’est dans ce paradoxe que réside la clé de notre avenir.

Le Potentiel : Je ne vous comprends pas, professeur Kä Mana…

Kä Mana : Je m’explique. Aujourd’hui, la troisième République est divisée en trois grandes forces dont nous connaissons maintenant pratiquement les contours. Nous avons d’abord la majorité présidentielle. Quelles sont ses faiblesses? En profondeur, elle est l’émanation d’une volonté étrangère. Celle-ci a imposé au pays les responsables politiques de son choix. Nous avons validé leur choix par les élections et nous sommes entrés dans le système dont le péché originel sera toujours celui d’être issu d’une logique anti-démocratique d’invasion étrangère. De par cette origine, la troisième République sera toujours dépendante de ceux qui l’ont fabriquée de l’extérieur et l’ont formatée pour fonctionner dans le cadre de la mondialisation néo-libérale.

Le Potentiel : Et vous pensez que cette faiblesse peut devenir une force, si je reprends les termes du paradoxe dont vous parlez vous-même?

Kä Mana : C’est une possibilité envisageable, même si elle n’est pas la plus probable. Ce qui est le plus probable, c’est l’enlisement dans la médiocrité néo-coloniale et la soumission aux impératifs du néo-libéralisme mondialisé pour des intérêts de pouvoir et de jouissance à court terme. Si cette ligne s’impose, nous aurons un pouvoir sans vision ni ambition, une dictature molle et endormeuse, un despotise tropical à visage plus ou moins humain que les parrains étrangers protégeront pour qu’il protège lui-même leur intérêt dans un espace pacifié. Le pays ne profitera pas de cette politique destinée à museler son génie de liberté créative. Il sera ruiné d’année en année, comme le fut le Zaïre de Mobutu. Mais il existe une autre possibilité, qui exige un peu d’intelligence: ce sera celle d’apprendre à jouer à fond la carte du néocolonialisme et du néolibéralisme quand on est porté par les forces néo-coloniales et néo-libérables. La logique est simple : organiser la nation de telle manière que les intérêts néo-coloniaux et les attentes du système néo-libéral puissent, dans une certaine mesure, assurer les bases d’un minimum de prospérité pour les populations, afin que celles-ci puissent satisfaire les exigences essentielles en matière de santé, d’éducation, d’infrastructures de base et de dignité humaine. Il existe en effet un art de se servir du néocolonialisme et du néolibéralisme pour utiliser « l’argent des Blancs » au service de son propre peuple. Si Mobutu avait été intelligent, il aurait développé cet art et le Zaïre n’aurait jamais été un enfer. J’ai en esprit le système de Félix Houphouët-Boigny il y a quelques décennies et celui de Blaise Compaoré aujourd’hui: ces hommes sont la preuve qu’on peut utiliser le peu d’argent que nous laisse le système mondial pour construire quelque peu nos pays. Plus pauvre que le Zaïre de Mobutu, le Burkina de Compaoré s’est pourtant doté d’infrastructures supérieures à celles de notre pays. Potentiellement beaucoup plus riche que la Côte d’Ivoire d’Houphouët, le Zaïre de Mobutu a sombré dans la misère quand la Côte d’Ivoire était présentée comme un miracle. Où s’est située la différence entre ces deux pays: dans la disproportion de l’intelligence entre les dirigeants et les peuples respectifs de ces pays. D’un côté, un chef a su s’entourer d’une élite qu’il a formée pour une gestion intelligente du néocolonialisme, en donnant au peuple le sens de l’utilisation intelligente de ses richesses; de l’autre, il y a eu un autocrate fanfaron, le nôtre, qui a utilisé à ses seules fins l’immense richesse de son pays, en s’entourant d’une classe prédatrice incapable de gérer l’ordre colonial au profit de la nation. En étudiant attentivement la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny et le Zaïre de Mobutu, j’en suis venu à la conclusion qu’il existe un bon usage du colonialisme dans certaines conditions d’intelligence politique et sociale. Ce bon usage consiste à développer en soi, quand on est chef, le sens de sa propre grandeur et le souci de la grandeur de sa nation. Issu de la famille des chefs traditionnels, Houphouët-Boigny possédait ce sens et ce souci de la grandeur. Il en a tiré profit pour devenir un grand sage que le Chef du système néo-colonial français venait consulter. Déterminé par le complexe de ses origines modestes, Mobutu n’est jamais parvenu à s’imposer comme un sage. Bien au contraire, il est devenu la caricature même du despote nègre, incapable de travailler pour le bien de son peuple. J’aimerais aujourd’hui dire au camp de l’AMP: « prenez conscience du fait que vous êtes dans la nasse du système néo-libéral et néo-colonial; apprenez à utiliser votre intelligence pour que les miettes qui tombent de la table de vos maîtres puissent au moins servir votre propre peuple ».

Le Potentiel : Ne trouvez-vous pas que c’est peu comme projet politique?

Kä Mana : Pas du tout. Au début, on croit que c’est peu. Puis, d’année en année, on atteint suffisamment d’assurance intérieure pour apprendre le sens de l’organisation et de la créativité. A la fin, on produit un miracle, comme Houphouët-Boigny, avec sa Côte d’Ivoire.

Le Potentiel : J’imagine que ce n’est pas à ce destin que vous pensez pour le Congo?

Kä Mana : Je ne suis pas membre du camp présidentiel et je suis opposé de tout mon être au projet que ce camp incarne et propose à la nation aujourd’hui. Je suis d’autre part opposé à l’aventurisme de la violence militaire et des guerres comme celles qui ont ruiné la nation pour nous conduire à la maudite transition politique. Je ne veux pas de solution armée et je ne veux pas non plus d’un gouvernement qui donnera au monde entier l’image d’une équipe sans intelligence dans la situation néo-coloniale et néo-libérale dont je suis convaincu que nous devons impérativement sortir. Comme le gouvernement sera incapable de nous sortir de cette nasse, autant lui indiquer le chemin du bon usage du néo-colonialisme et du système néo-libéral.

Le Potentiel : Avez-vous l’impression que l’équipe gouvernementale qui vient d’être mise sur pied pourra suivre cette voie de l’intelligence?

Kä Mana : Les Lulua du Kasaï disent: « Mapassa mpa tua amuena pa luanda », les jumeaux, c’est quand on les voit dans le panier qu’on sait qu’ils sont là. Je ne veux pas juger ce gouvernement sans l’avoir vu à l’œuvre. Mais je sais tout de même qu’il est mal parti et qu’on peut dès le départ douter de l’intelligence stratégique de ceux qui l’ont constitué. Pourquoi? Un: le temps qu’on a mis à élaborer ce gouvernement prouve que les acteurs de l’AMP sont incapables de réfléchir dans l’urgence et de penser aux intérêts supérieurs de l’Etat avant les intérêts inférieurs des partis et des individus. Les tractations de l’ombre ont révélé un manque de responsabilité de la part des décideurs. Deux: la composition du gouvernement a montré à quel point le chef de l’Etat et son premier ministre sont sourds aux attentes de la nation. Toutes les personnes qui réfléchissent sur le destin du pays avaient préconisé une équipe restreinte, composée de personnes dont la compétence est avérée, capables de penser aux exigences de la reconstruction nationale avant tout autre intérêt. Au lieu de cela, on a une assemblée gouvernementale vraiment éléphantesque au lieu d’avoir un gouvernement. On a des personnes dont les fonctions se chevauchent dans une incohérence fastidieuse; des ministres dont on ignore sur quelles bases de compétence ils sont nommés; des militants qui se trouvent récompensés tout simplement parce qu’ils sont militants, sans aucune autre lette de noblesse. Là, on zingue dans le Ginzenguisme comme marre politicienne, sous l’œil d’un président de la République qui donne l’impression de n’avoir aucune autorité sur ses lieutenants. Trois: la constitution du gouvernement s’est faite sans considération pour la représentativité de chaque région du pays dans les instances dirigeantes. Cela signifie qu’il ne s’agit pas du gouvernement de la nation. Tout le monde le dit aujourd’hui: le drôle de couple Kabila-Gizenga a accouché d’une nouvelle division du pays entre les régions acquises au président et au premier ministre d’un côté, et de l’autre des régions qui ne le sont pas. Le président et son premier ministre ont ainsi forgé un pays divisé contre lui-même. Je crains que ce pays ne s’effondre un jour ou l’autre entre leurs mains.

Le Potentiel : Je peux conclure que vous ne croyez pas en la possibilité du bon usage du néocolonialisme et du néolibéralisme par nos dirigeants actuels.

Kä Mana : Concluez plutôt que ce bon usage n’est pas ma ligne de vision politique ni mon option pour la construction du futur de la nation.

Le Potentiel : Quelle est votre ligne? Quelle est votre option?

Kä Mana : J’aimerais d’abord parler de la deuxième force politique du pays: celle qui se désigne par l’expression d’opposition constitutionnelle. Je voudrais, comme je l’ai fait pour l’AMP, montrer en quoi cette opposition a des faiblesses qu’elle peut transformer en force d’intelligence pour transformer notre pays.

Le Potentiel : De quelles faiblesses s’agit-il?

Kä Mana : La faiblesse de croire au système politique tel qu’il veut fonctionner dans la troisième République. En même temps, la faiblesse de croire à la bonne volonté des maîtres du monde pour qu’ils pacifient le jeu politicien dans notre pays. Si on ajoute à cela l’absence d’un leadership clair et crédible qui mettrait au service de l’opposition constitutionnelle une masse de militants vraiment organisée et déterminée, on ne peut pas ne pas voir que nous sommes devant une coquille vide qui ne servira qu’à cacher la nudité de notre dictature naissante par le cache-sexe de quelques déclarations aussi stériles qu’intempestives. On l’a vu après les massacres du Bas-Congo, que je considère comme le fondement sanglant de la troisième République, exactement comme la pendaison spectaculaire de Kimba, Mahamba, Anani et Bamba par Mobutu fut l’inauguration de sa deuxième République de barbarie. Qu’a fait l’opposition dite constitutionnelle après la tragédie du massacre des membres de Bundu dia Kongo? Elle a, si l’on peut dire, « aboyé » une condamnation lyrique et tonitruante du crime et pris la décision d’organiser une journée de deuil national. Le pouvoir de la troisième République a vite réagi par des menaces de représailles, en indiquant clairement qu’il n’était pas question de laisser à l’opposition un quelconque champ d’action concrète. Cela veut dire que l’opposition constitutionnelle risque de n’être qu’une opposition de la salive. Autant dire une opposition pour rien du tout.

Le Potentiel : Et vous pensez que cette faiblesse peut devenir une force, selon la logique de votre paradoxe?

Kä Mana : Oui, si l’opposition constitutionnelle décide de devenir une opposition intelligence.

Le Potentiel : Dans quel sens?

Kä Mana : Dans la mesure où il lui faut dès maintenant insérer sa dynamique dans les réseaux politiques internationaux des mouvements qui luttent pour les droits humains et qui voient bien le jeu que joue la fameuse communauté internationale dans notre pays. Isolée, l’opposition constitutionnelle ne peut rien du tout. Liée à d’autres forces d’action dans le monde, elle peut se faire entendre. La même démarche d’intelligence devra la conduire à fonder sa stratégie sur l’alliance avec la société civile congolaise et avec les églises pour disposer d’une force crédible dans l’opinion publique. Au lieu de s’engager précipitamment dans la politique de la salive, elle devrait refonder sa crédibilité en organisation une démarche de proximité auprès des citoyens, surtout maintenant où notre peuple commence à voir qu’il a été abusé dans sa crédulité par des politiciens qui ne travaillaient que pour leur intérêt. Le temps est propice pour une éducation politique en profondeur de notre peuple. Cette éducation est possible dans le cadre juridique et sociopolitique des institutions de la troisième République, si les acteurs de l’opposition constitutionnelle se décident à agir plus en profondeur pour former l’esprit de notre peuple en vue de prochaines échéances électorales, au lieu de jouer aux grenouilles qui gonflent face aux éléphants de la dictature. L’intelligence de l’opposition constitutionnelle devra être dans la réorganisation de tous les partis de l’opposition à partir de leurs bases locales, de manière à éviter la prochaine fois les fraudes qui ont permis à l’AMP de rouler nos populations dans la boue des mystifications électorales. Pour ce faire, il faudra un esprit de sacrifice de la part de leaders, afin qu’ils soient capables de constituer un fonds important pour la réorganisation de leurs partis, l’éducation du peuple, la mise sur pied des projets de développement au service de la nation et la préparation de prochaines échéances. Sans cela, tout ce qui pourra se faire sous le label de l’opposition constitutionnelle ne servira à rien. Un conseil à donner à cette opposition qui n’est pas la mienne: il conviendra d’agir de telle manière que le peuple se rende compte que les membres de l’opposition constitutionnelle sont meilleurs que les caciques du gouvernement et de touts notre système du pouvoir. Il faut gagner la bataille du sérieux et de la moralité avant les prochaines élections. En plus, il faut des projets sociaux labellisés « opposition constitutionnelle », des projets impressionnants et visibles, portés par des hommes dont tout le monde verra qu’ils sont au service de leur peuple. C’est la seule voie de l’intelligence. Elle sera différente de l’agitation de buffle enragé que Jean-Pierre Bemba veut imposer comme marque à l’opposition constitutionnelle. Au lieu de s’agiter, il faut réfléchir, s’organiser, monter des projets et les réussir partout dans le pays, travailler plus que le gouvernement dont nous ne tarderons pas à percevoir bientôt les limites et les incompétences.

Le Potentiel : Vous prodiguez des conseils à une famille politique que vous affirmez n’être pas la vôtre. Peut-on savoir pourquoi?

Kä Mana : Nous sommes devant des enjeux de la construction de l’avenir de la nation. Il est utile que même nos mauvais choix puissent être récupérés et rectifiés tant qu’il est possible de s’en servir pour sauver la nation. L’opposition constitutionnelle est, de mon point de vue, un mauvais choix idéologique dans le contexte d’un pouvoir de mystification et de prestidigitation pouponné par des forces de l’ombre qui ne travaillent que pour leurs intérêts. Le mal étant déjà fait, nous devons chercher la voie de l’intelligence pour le faire concourir, d’une manière ou d’une autre, au bien de la nation et à la construction de notre avenir à tous et toutes.

Le Potentiel : Etes-vous en train de donner raison à Etienne Tshisekedi et à l’UDPS de s’être mis à l’écart du processus qui a conduit à la troisième République?

Kä Mana : Tshisekedi a vu le vrai problème, mais il n’a pas su lui donner une solution juste. Il a saisi le jeu profond des forces de l’ombre qui possèdent notre pays entre leurs mains. Il a perçu la dimension nocive des élections organisées par ces forces. Il a compris qu’on voulait lui faire jouer le rôle du dindon de la farce. Il a eu raison de refuser ce rôle. Dans ce sens, il a évité le piège du ridicule. Au fond, il a su ce qu’il ne fallait pas faire, mais il n’a pas imaginé ce qu’il fallait faire, faute d’un profond sens de créativité politique. Demander aux militants de ne pas aller aux élections, ce n’est pas proposer un projet politique. Or, ce qu’il fallait, c’est un projet politique qui aurait permis de dénoncer les mascarades et les mystifications du pouvoir non pas en abusant de la salive, mais en organisant nos populations autour des initiatives locales de transformation sociale guidées par l’idée d’une politique à la base, une politique de créativité, de responsabilité et de dignité, coupée de l’inutile jeu des politiciens manipulés par des forces de l’ombre. Parce qu’il n’est pas un parti organisé et formé à la discipline de la créativité dans la réflexion et dans l’action, l’UDPS a manqué l’occasion historique de devenir une opposition novatrice, une force innovante dont la réussite spectaculaire en matière de politique citoyenne locale aurait montré à tous et toutes comment on peut vivre et s’imposer sans être des caniches de la politique politicienne et de ses agitateurs de foire. J’en veux à Tshisekedi et à son parti de ne pas avoir fait ce qu’il fallait faire. Déjà au temps de Mobutu, quand le pouvoir était à sa portée face à la déliquescence du système du Mpr, Tshisekedi a montré le même aveuglement face aux enjeux des actions à entreprendre: il a manqué d’imagination et d’organisation, il a manqué de créativité et d’engagement; il s’est réfugié dans un admirable courage et n’a voulu rien de plus que la primature. Nous savons tous que le courage ne suffit pas pour produire un projet politique national. Nous savons aussi qu’on ne peut pas changer un pays à la dérive en travaillant sous les ordres de celui qui orchestre cette dérive. Le Leader de l’UDPS, lui, ne le savait pas. Ajourd’hui, il est temps d’imaginer ce que Tshisekedi n’a pas pu imaginer, il faut organiser ce qu’il n’a pas pu organiser, il faut faire ce qu’il n’a pas pu faire.

Le Potentiel : Quoi exactement?

Kä Mana : Une opposition intelligente, cohérente, innovante, déterminée à produire un projet politique crédible, hors de toute compromission avec ce qui se passe aujourd’hui dans notre pays. Une opposition responsable et consciente de ses responsabilités comme force capable de se doter de ses propres moyens d’action grâce à l’engagement de ses militants. Une opposition qui travaille le cœur, les entrailles, l’imagination et l’intelligence de la nation, pour ouvrir les yeux de tous et toutes, en vue d’un Congo qui cesse d’être insignifiant et ridicule pour devenir la grande nation que nous rêvons de construire. Pour moi, cette opposition dont je parle a un défaut, c’est de ne pas encore exister. Ou plus exactement, de n’exister que dans la tête des personnes sans liens entre elles ni principes communs d’action. Depuis la fin du processus électoral, beaucoup de personnes savent que la troisième République est une triste comédie. Nous savons tous et toutes, au fond de nous-mêmes, qu’elle est mal partie et qu’elle fait fausse route. Le problème est de faire de cette connaissance, de ce désenchantement, une force d’action communautaire avec des ancrages locaux porteurs de nouveaux rêves et de nouvelles espérances pour notre peuple. Je sais que quelque chose est en train de se structurer petit à petit dans nos consciences et qu’un nouveau mouvement prendra bientôt corps. Je ne sais pas encore qu’elle forme il prendra. Je ne sais pas encore qui seront ses leaders. Je sais seulement qu’il représente, dans son inexistence même, ce dont nous pouvons rêver de plus fécond et de plus créatif, hors des sentiers battus de la politique politicienne. Je suis porté par ce rêve et je sais que nous sommes de plus en plus nombreux à être portés par ce rêve magnifique et désirable. Il faudra maintenant lui donner corps dans une nouvelle politique d’engagement responsable.

Le Potentiel : Vous pensez vraiment que l’incarnation de ce rêve est possible à court terme?

Kä Mana : Il y a tellement de personnes qui sentent et vivent déjà ce rêve au fond de leurs quêtes qu’il est impossible qu’il ne prenne pas corps. Contrairement à ce que l’on peut croire, il ne s’agit pas seulement des personnalités qui sont hors du système du pouvoir actuel avec ses princes et ses opposants constitutionnels. Partout, dans l’AMP, dans l’UN, dans la société civile, dans les églises, dans les mouvements des jeunes et les associations des femmes, on trouve des personnes qui rêvent d’un Congo libéré du formatage néo-colonial et de l’étau néo-libéral. Une sorte de souffle transversal relie ces personnes dans le même refus de la mystification que représente la troisième République. Il existe ainsi une forme de République intérieure nourrie par nos quêtes profondes de liberté, de dignité, de bonheur et de prospérité communautaire, loin de toutes les chaînes de l’esclavage politicien que nous vivons maintenant et que nous nous cachons à nous-mêmes, par honte, par désespoir ou par simple faiblesse humaine. Cette République intérieure, ce Congo des profondeurs de notre âme est une immense force de créativité. C’est à cette force que j’appartiens, dans l’espoir qu’un jour ou l’autre, il émergera de nos âmes pour nous rassembler tous et toutes dans la lumière de nouvelles institutions. Je vis avec la conviction que le Congo est encore à inventer.

Le Potentiel : A quelles conditions pensez-vous que nous inventerons ce nouveau Congo?

Kä Mana : Un travail de fond devra être fait pour mettre en lien, en réseau, en synergie et en ordre d’action toutes les forces sociales qui portent le rêve du nouveau Congo et que ce rêve nourrit en profondeur. Dans la diaspora congolaise, ce travail se fait timidement, mais fermement. Même s’il n’a pas encore atteint la hauteur d’organisation et de décision en mesure de l’imposer comme force politique d’action à la base de notre société, il se structure déjà. Dans le pays même, nombreuses sont des personnalités déjà disposées à s’engager dans une nouvelle orientation politique. Il existe maintenant des franges de nos populations qui sont déçues par le système actuel. Il est dommage que les leaders qui étaient dans la campagne électorale ne pensent pas à lancer dès maintenant une nouvelle campagne pour mobiliser toutes ces forces. On dirait qu’ils n’ont travaillé que dans la perspective d’une campagne à court terme, sans imaginer que l’action politique est une action à long terme, qui exige du souffle et de l’imagination pour engager les forces sociales dans une longue marche pour transformer leur destin. Pour moi, les conditions psychiques et émotionnelles pour l’émergence d’une nouvelle politique sont là. Il reste à poser les bases d’une action qui soit mobilisatrice autour de quelques personnalités qui auraient le courage d’appeler le peuple à entrer dans une démarche de rationalité organisatrice et d’engagement mobilisateur pour le rêve d’un nouveau Congo.

Le Potentiel : Connaissez-vous de telles personnalités?

Kä Mana : Je sais qu’elles existent et j’en appelle aujourd’hui à leur sens du courage politique et de l’intérêt national.

Entretien avec Freddy Mulumba Kabuayi

©Le Potentiel

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Scroll to Top