Préfacé par le célèbre géostratège français, Gérard Chaliand, le dictionnaire, paru aux éditions Michalon, à Paris, se présente sous la forme d’un who’s who de la politique internationale dans lequel sont répertoriés notamment les seigneurs de la guerre – d’hier et d’aujourd’hui – les points chauds du globe, les mouvements rebelles et autres guérillas. L’Afrique des Grands Lacs en général, et la RD Congo en particulier, figure en bonne place à travers Jean-Pierre Bemba, Roger Lumbala, Azarias Ruberwa et John Tibasima qui ont pris pour leur grade. Dans la lettre » K » comme Kabila, l’ouvrage s’attarde sur les origines de l’actuel numéro 1 congolais. Bien que n’étant pas un scoop, l’information pourrait relancer le débat sur ce sujet à plus ou moins 18 mois de l’organisation des élections générales.
Au début de la lettre » K » on tombe pile sur » Kabila Joseph « . On peut lire, d’entrée de jeu, que la RD Congo est dirigée par un » ancien rebelle » tout comme le Rwanda, le Congo-Brazzaville et l’Ouganda. L’ouvrage adopte aussitôt un ton polémiste en soulignant que contrairement aux dirigeants de ces pays, la biographie de Joseph Kabila Kabange constitue une » énigme » pour son propre peuple. Les Congolais, ajoute-t-il, ont dû attendre le 16 décembre 2002, » soit près de deux ans » après son avènement au pouvoir, pour découvrir une » biographie officieuse « , diffusée par l’Agence France Presse. Que dit cette biographie ? Joseph Kabila est né le 5 juin 1972 à Lulenge (Sud Kivu). Il serait parti, par la suite, en exil en Tanzanie, où, après ses études primaires et secondaires dans une école française, il aurait suivi une formation militaire à Mbeya, en Tanzanie. Il s’inscrit avec sa jumelle Jaynet à l’université de Makerere à Kampala en faculté de droit en 1996 mais la quitte dès le déclenchement de la guerre de libération en septembre 1996. Il évolue dans l’ombre de James Kabarebe, officier rwandais détaché auprès de l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre). Il est nommé général-major et envoyé en Chine pour un stage de formation interrompu lors du déclenchement de la seconde guerre, le 2 août 1998. Alors qu’il dirigeait les forces terrestres au Katanga, l’assassinat de son père le 16 janvier 2001 le propulse sur le devant de la scène politique. » Dico rebelle « , note que » cette version de la biographie » est contestée d’abord par le » fils aîné » du » Mzee » et ensuite par l’UDPS laissant entendre que Joseph Kabila » ne serait que le fils adoptif de Laurent Kabila, issu, ironie cruelle dans le contexte de la guerre avec le Rwanda, d’un père biologique rwandais dénommé Christopher Kanambe et qui plus est, dont l’oncle ne serait autre que celui qui est devenu chef d’Etat-major de l’armée de Kigali : James Kabarebe. » Et de conclure que les détracteurs de Joseph Kabila soulignent également le rôle » proéminent » qu’il occupait dans l’armée de libération lors du massacre des réfugiés hutus par les forces coalisés de l’AFDL et de l’armée rwandaise au printemps 1997.
Un sujet tabou
Ce n’est pas la première fois que le parcours de la vie de Joseph Kabila soit évoquée avec suspicion. Il faut dire que le principal intéressé – par son incapacité ou répulsion à communiquer avec la population – n’a pas peu contribué à alimenter le doute ambiant. Trois années après l’accession au pouvoir du successeur du » Mzee « , la question relative aux zones d’ombres qui jalonnent son » CV » est en passe de devenir un sujet tabou comme dans le film » Je sais tout mais je ne dirais rien » du comédien français Pierre Richard. Aujourd’hui, tout Congolais qui ose soulever cette affaire ne peut être perçu que comme un » hérétique » ou un » anti-kabiliste « . Soit. Dans une interview accordée au magazine parisien » Jeune Afrique Economie » n°323 daté 15 janvier 2001, soit deux semaines après le meurtre de LD Kabila, l’ancien conseiller spécial du président Mobutu, Honoré Ngbanda Nzambo Ko Atumba, déclarait le premier : » Joseph Kabila n’est pas Congolais « . Et d’ajouter : » Il est le fils d’un certain Kanambe, de nationalité rwandaise, et collaborateur de Kabila « . Selon Ngbanda, après la mort de Monsieur Kanambe dans le maquis, Kabila a pris, sa veuve, d’origine rwandaise, elle aussi, pour épouse. Celle-ci avait un fils orphelin de père. » Ce fils, Rwandais de naissance, n’est autre que Joseph Kabila « . Il poursuit : » Le prétendu fils de Laurent-Désiré Kabila n’est donc pas son fils. (…) . Il est peut être le fils adoptif du défunt Kabila, à condition qu’il y ait eu, et j’en doute fort, un acte juridique d’adoption « . A en croire Ngbanda, LD Kabila » ne s’est pas empressé de le reconnaître publiquement comme son » fils « . C’est lorsque la guerre de » libération » avançait sur Kinshasa que » les autorités rwandaises ont fait pression sur Kabila afin qu’il le reconnaisse publiquement comme son fils « . » Dans quel intérêt ? », s’interroge-t-il.La journaliste Colette Braeckman du quotidien belge » Le Soir » – qui couve » Joseph » comme une mère poule – n’a pas manqué, au tout début, de bafouiller sur la question. Dans un article daté 19 janvier 2001, elle écrit que la mère du nouveau chef de l’Etat congolais est une » tutsie « .
Le lendemain la journaliste enfonce le clou en soulignant que la nomination de Joseph Kabila » a mécontenté de nombreux Congolais » car » le fils du président défunt est à moitié tutsi, ce qui n’améliore pas sa popularité à Kinshasa : de nombreux Kinois détestent les Tutsis, assimilés aux Rwandais, agresseurs honnis du Congo « . Le 26 janvier, les lecteurs du grand quotidien belge francophone ont eu droit à une nouvelle version. Sous le titre » Joseph K. gagne son premier procès « , la journaliste affirme urbi et orbi que la mère de Joseph » est bien une Congolaise « . Son nom est Sifa Mahanya, membre de l’ethnie Bango-Bango du Maniema.
Un homme sans passé
Dans son ouvrage » Histoire du Congo – Les quatre premiers présidents « , Célestin Kabuya Lumuna Sando, professeur de sociologie politique à l’université de Kinshasa, éprouve du mal à dissiper le doute dans le chapitre consacré au quatrième président en l’occurrence Joseph Kabila. Et pourtant, lors de la présentation de son livre le 28 mars 2002, à Bruxelles, l’auteur avoue, dans son mot d’introduction, avoir bénéficié du » soutien moral » du président de la République. L’auditoire espérait qu’il a pu ainsi obtenir des informations de première main voire exclusive. Que dit-il dans son bouquin ? » Fils de Laurent-Désiré, Joseph Kabila est né à Hewa Bora (Ndlr : et non Lulunge comme indique l’AFP), en plein maquis de son père, le 4 juin 1971 (Ndlr : l’AFP parle de 5 juin 1972) « . Il poursuit : » Pour des raisons évidentes de clandestinité, il s’est aussi appelé Kabange, Mtwale, Hyppolite. Sa mère Sifa Mahanya est originaire du Maniema « . Pas un mot sur le cursus scolaire et professionnel du jeune président avant qu’il n’ait rejoint les troupes de l’AFDL en octobre 1996, soit à l’âge de 25 ans. Pour combler le vide, Kabuya retranscrit l’arrêt de la Cour suprême du 25 janvier 2001 portant investiture du nouveau chef d’Etat ainsi que l’arrêt de prestation de serment. Le reste de l’ouvrage reprend le discours d’investiture, les éphémérides des activités présidentielles durant la première année d’exercice ainsi que le » discours bilan » sur les premiers douze mois de pouvoir. Cela voudrait-il dire que l’homme qui dirige, depuis trois ans, l’immense pays qu’est le Congo-Kinshasa serait sans passé ?
Etienne Kabila Taratibu
Sun City, Afrique du Sud, le 15 avril 2002. En plein travaux du Dialogue intercongolais, un message est transmis, de bouche à oreille, aux délégués les invitant à la conférence de presse organisée par un certain Etienne Kabila Taratibu. D’où vient-il ? Qui a financé son voyage et son séjour en Afrique du Sud ? Mystère. Certains analystes y voyaient un coup politico-médiatique de Raphaël Katebe Katoto, qui ne cachait pas ses ambitions présidentielles. N’empêche. Tout le monde accourt sur le lieu désigné. » Je m’appelle Etienne Kabila Taratibu, fils aîné » biologique » du vénéré président de la RDC, feu Laurent-Désiré Kabila, assassiné mardi 16 janvier 2001 (…). » » Je suis né le 22 décembre 1965 à Kigoma, en Tanzanie, dans un camp des réfugiés congolais « . L’homme se met à contester la filiation de » Kanambe Joseph « , selon ses propres termes, à LD Kabila. Etienne d’assener : » L’actuel président de la RDC Monsieur Kanambe Joseph et sa sœur jumelle Jenny Kanambe furent adoptés par Mzee Laurent-Désiré Kabila, après le décès de leur père en Tanzanie « . La compagne de » Mzee « , Sifa Mahanya, que l’on présente comme la mère de Joseph » n’est donc qu’une mère adoptive « . A en croire Taratibu, Joseph et sa sœur auraient grandi à Tunduma en Tanzanie. Selon lui, fatigué de faire le taximan à Kigoma, Joseph jugera bon de regagner le Rwanda, son pays de naissance, en 1995, d’où il sera enrôlé dans l’armée patriotique rwandaise. Vérité ou intox ? Dans un article daté 6 mai 2002, intitulé » Les fils ennemis de Laurent-Désiré Kabila « , Caroline Dumay, envoyée spéciale en Afrique du Sud du quotidien français » Le Figaro » publie une réaction plutôt timorée du ministre congolais de l’Information d’alors, Kikaya bin Karubi : » Le président Joseph Kabila préfère l’ignorer que de répondre aux accusations d’Etienne « . Kikaya de qualifier les propos d’Etienne Kabila de » supercherie « . Pour le ministre, ce dernier est manipulé par l’opposition. Dans un communiqué publié le 26 août 2002, l’UDPS, qui n’a jamais dissimulé son aversion à l’égards de Joseph Kabila, donne sa version : » Joseph Kanambe a été taximan à Dar es salam. Rentré dans son pays le Rwanda, il a été sous-logé par son oncle James Kabarebe et dormait dans une boyerie derrière la résidence principale de son oncle « . C’est grâce à son oncle, ajoute le document, qu’il a pu entrer dans l’armée patriotique rwandaise. Et » c’est en tant que Rwandais, militaire de l’APR, qu’il est arrivé à l’AFDL aux côtés de son oncle chargé de commander les troupes rwandaises qui devaient encadrer les soldats congolais « . Il faut espérer que Joseph Kabila prendra un jour la résolution de dire toute la vérité à ses concitoyens pour mettre fin à cette controverse. Un homme public, à fortiori un chef d’Etat, peut-il invoquer le droit à la vie privée pour taire certains aspects de sa vie antérieure ?
