Colette Braeckman et l’avenir du Congo. Où voit-elle les perspectives brillantes ? 1931

A la première lecture, « le Carnet » que C. Braeckman nous offre ce matin sur notre pays surprend. « La spécialiste du Congo » semble rompre avec une certaine vision des choses adoptée depuis la mascarade électorale congolaise de 2007. Les faits parlant d’eux-mêmes semblent avoir eu raison du grand enthousiasme et de l’optimisme qu’elle a affichés à l’annonce de la constitution de l’actuel gouvernement du pays.

I. L’insatisfaction des « Congolais de base » et les questions éludées

Quelques mois après la mise en place des institutions démocratiques formelles au Congo, elle note (elle aussi) que « les « Congolais de base », qui avaient espéré des changements immédiats, ne cachent pas leur déception : le budget de l’Etat qui vient d’être voté est plus que modeste, s’élevant à deux milliards de dollars et les aides internationales, promises à grand renfort de publicité, n’ont pas encore été déboursées car le Congo est toujours en attente d’un accord avec les institutions financières internationales, qui ont remis à septembre le « point de décision » pour des remises substantielles de la dette. » (C. BRAECKMAN, Congo : les premiers pas en démocratie, dans Congoforum du 02 juillet 2007) Abordant la question de l’insécurité sévissant à l’Est du pays, elle affirme que « les rebelles ne sont d’ailleurs pas les seuls à inquiéter les populations civiles : les forces armées congolaises représentent elles aussi un grand élément d’insécurité. » (Ibidem)

Mais une lecture attentive de ce Carnet permet de constater qu’il est (aussi) un éloge de « l’action entreprise » au Congo par la Belgique (par le biais de son Ministre de la défense). Elle a su, la Belgique, s’attaquer au moment opportun, au problème crucial du Congo : l’armée. Elle sera bientôt suivie par d’autres partenaires extérieurs dont le Canada, l’Inde, la Chine et la Grèce. La Belgique a commencé par la formation des quinze brigades intégrées est son œuvre. Une œuvre mal entretenue par la suite comme le relèvent les équipes mixtes de dix évaluateurs européens et congolais : « déficit en jeunes soldats et pléthore d’officiers et de sous officiers, trop grandes différences entre les effectifs administratifs et opérationnels, absence de fonds de fonctionnement, absence de système de retraite, absence de prise en compte des familles qui vivent dans le sillage de la troupe et ne bénéficiant d’aucune médicale, sanitaire ou solaire, charroi insuffisant, mauvais état de l’armement individuel, absence de chaîne de commandement cohérente… » De ce constat, Colette Braeckman tire cette conclusion : « Ce dossier d’évaluation démontre que, si des institutions démocratiques ont été mises en place, le Congo ne dispose pas encore de forces armés dignes de ce nom. »

Mais cette conclusion ne va pas au fond des choses. Elle ne remet pas en cause la qualité des animateurs de ces institutions, leur amateurisme, leur foncière dépendance vis-à-vis l’extérieur, leur impossibilité à rompre avec le tutorat. Comment parler « des brillantes perspectives » pour le Congo avec des gouvernants infantilisables à souhait ?

Ce Carnet est aussi une critique de « l’immédiatisme » dont font montre « les Congolais de base » dans la mesure où ils se limitent aux apparences. Et pourtant, pense Colette Breackman, les perspectives d’avenir sont « brillantes » quand on considère « le boom de l’industrie minière et l’expansion de l’industrie pétrolière » auxquels travaillent les gouvernants actuels et la décision du gouvernement Gizenga d’en finir avec les forces rebelles de Laurent Nkunda. Pour C. Braeckman, « au-delà de la lenteur apparente et du déficit de communication de la part des autorités, des décisions importantes ont été prises : un appel d’offres a été lancé à l’issue duquel, sur base de leurs capacités, seront désignés les nouveaux gestionnaires des entreprises publiques, ce qui représente une initiative peu fréquente en Afrique sinon en Europe…D’autre part, les autorités ont ordonné un réexamen des contrats miniers conclus durant la transition, souvent dénoncés comme léonins. En effet, ils ont systématiquement sous estimé les apports de l’Etat congolais, qu’il s’agisse des concessions minières, des ressources du sous sol ou des infrastructures encore disponibles, tandis que les apports étrangers étaient surestimés et outrageusement avantagés : possibilités de rapatrier des bénéfices, faible taux d’imposition fiscales. D’ici fin août, avec l’aide de la Fondation Carter et du groupe Rotschild, les contrats les plus importants auront été réexaminés, ce qui devrait ouvrir la voie à une renégociation. » (Ibidem) Ces « brillantes perspectives » d’avenir posent problème eu égard à leurs fondements. Comment un gouvernement conseillé par la Banque mondiale et ayant voté un budget modeste, sans y associer « les Congolais de base », pour un pays aux dimensions d’un continent, pourra-t-il mener une politique économique volontariste dans les domaines basiques tels que l’emploi, la santé, l’éducation, le logement et les infrastructures de base ? En comptant sur la manne des IFI et d’autres « bailleurs de fonds » ? Fait-on les premiers pas en (et de) démocratie en traitant beaucoup plus avec les IFI qu’avec « les Congolais de base » ? Et, au sujet de ces IFI, il est de plus en plus prouvé que « la Banque mondiale et d’autres poussent à l’emprunt les riches et les puissants des pays pauvres, ces prêts à risques rapportent de gros intérêts, et, quand le système craque, des programmes d’ajustement structurel transfèrent les coûts aux pauvres, qui n’avaient jamais emprunté au départ et n’ont guère profité de l’argent, et aux contribuables du Nord. Le FMI sert d’ « agent de police de la communauté des créanciers », selon la formule de son directeur exécutif aux Etats-Unis. » (N. CHOMSKY, Les Etats manqués. Abus de puissance et déficit démocratique, Paris, Fayard, 2007,p.330) S’enfermer dans cette logique de « la dette odieuse » et faire croire aux naïfs d’entre nous que les perspectives d’avenir sont « brillantes » est une illusion. Et quand Gizenga estime qu’il peut mettre en déroute les rebelles de Nkunda, il ne nous dit pas ce qu’il fera des accords signés entre ce dernier et « un envoyé spécial » de Joseph Kabila, John Numbi ; et avec quelle armée cette attaque d’envergure pourra être menée ? N’est-ce pas là des propos soporifiques, destinés à assoupir les faibles d’esprit Congolais ?

Colette Braeckman est émerveillée face à « l’appel d’offres » pour la désignation de nouveaux gestionnaires des entreprises publiques… Comment veut-elle que les oligarques ayant, pour la plupart, accéder à leurs charges politiques actuelles sur fond de la corruption, du clientélisme, du népotisme et de l’achat des consciences puissent, tout à coup, recourir aux critères objectifs pour désigner les gestionnaires des entreprises publiques ? Le constat amer fait par les évaluateurs des forces armées prouvent à suffisance qu’ils n’ont pas renoncé aux antivaleurs !

Au sujet des contrats léonins, il y a des questions que Colette Braeckman élude : « Qui les a conclus du côté Congolais ? Quelle est la place de la justice dans la récupération du manque à gagner congolais ? Pourquoi le débat sur ces contrats n’a-t-il toujours pas eu lieu à l’Assemblée Nationale ? Pourquoi cette question a-t-elle été traitée à « huis clos » par une minorité de « représentants du peuple » ? Pourquoi « les Congolais de base » concernés par ces contrats sont-ils exclus de leur réexamen et de leur renégociation ? »

II. L’ouverture à l’économie mondialisée de la prédation

A notre humble avis, les méthodes et les procédures suivies par nos oligarques au pouvoir engagent, lentement mais sûrement, notre pays sur la voie de l’ouverture souhaitée par « les maîtres du monde » à l’économie mondiale de la prédation. Celle-ci passe par la libéralisation, la privatisation et la déréglementation. La signature des contrats léonins est à situer dans ce contexte. Le texte de Colette Braeckman partage en filigrane les points de vue des journalistes propagandistes de cette « bonne nouvelle ».

Les journalistes propagandistes de la privatisation en particulier et du néolibéralisme en général font comme s’ils ne savaient pas que celui-ci, quand il s’installe dans un pays, tient à atteindre une de ses cibles privilégiées : l’autonomie nationale. Et celle-ce ne s’épanouit qu’en régime démocratique. Or la démarche entreprise par les gouvernants congolais corrode le rôle des processus représentatifs et participatifs en privilégiant « les accords secrets » conclus entre « les cosmocrates », les oligarques au pouvoir et leurs clients. Elle participe du transfert du pouvoir décisionnel à des « dictatures privées » n’ayant de comptes à ne rendre qu’à elles-mêmes. Donc, le réexamen et la renégociation des contrats léonins confiés aux « experts » participent des méthodes utilisées par le système néolibéral pour retirer à la population toute influence potentielle sur la politique économique du pays. Que la question des contrats léonins signés entre les gouvernants congolais et les multinationales du Sud et du Nord soit traitée à « huis clos », cela ne peut surprendre que les propagandistes du néolibéralisme qui n’en connaissent ni les tenants ni les aboutissants. Cela rentre dans la logique même du système dont les trios armes préférées sont : la force, la ruse et le mensonge. (Cfr B. Maris, Antimanuel d’économie. 2 les cigales, Rome, Bréal, 2006, p.73). Les pays ayant étudié et approfondi de plus près le fonctionnement de ce système sont en train d’y renoncer au nom d’une démocratie revisitée et participée. L’exemple du Brésil avec le budget participatif appliqué par la capitale de l’Etat du Rio Grande do Sul, Porto Alegre est éloquent à ce sujet. Dans le budget participatif, la population participe à l’identification des problèmes à régler, à l’établissement de la hiérarchie des urgences et des investissements, à l’examen de leur compatibilité avec les ressources disponibles (…). » (R. PETRELLA, Désir d’humanité. Le droit de rêver, Bruxelles, Labor, 204, p147) En plus de ce budget participatif, il y a « le focus délibératif » dont la pratique enrichit les institutions classiques de la démocratie. Ils les « démocratisent ». Certains pays de l’Europe occidentale comme le Danemark et la Suède expérimentent « le focus délibératif » permettant aux citoyens d’être les sujets actifs de leur destinée.

Donc, eu égard aux méthodes et procédures (secrètes et extraverties) utilisées par nos gouvernants actuels, parler de « brillants perspectives » pour l’avenir du Congo n’est qu’un leurre. Le pays est engagé sur une très mauvaise voie. Il peut réajuster le tir en rompant avec ces méthodes et procédures mortifères et la tutelle des partenaires extérieurs induits en erreur par les oligarques au pouvoir et notre ex-métropole afin de (re)habiter autrement les institutions actuelles. En plus de cette rupture, il devra se refonder sur les valeurs de la justice (réparatrice des préjudices causés au pays par les réseaux d’élite prédateurs), d’autonomie réelle, de liberté d’action et de pensée, de liberté d’esprit et de cœur, de promotion de la participation citoyenne aux débats et décisions engageant notre devenir commun, etc.

Ceci ne se décidera pas d’en haut, de surplomb. Mais dans les interstices (de lutte) que les résistant(es) Congolais(es) et leurs véritables ami(e)s épris(es) de paix fabriquent et fabriqueront. Telle doit être leur raison de vivre et de mourir.

A ce point nommé, les analyses de Colette Braeckman ne nous avancent pas beaucoup. Serait-ce une atteinte à sa liberté d’expression que de lui demander de se taire sur le Congo et de laisser aux Congolais(es) les soins de penser leur devenir commun ? Elle leur rendrait un meilleur service…

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