Les lecteurs de CongoForum (du 08/07/06) viennent d’apprendre que le Vice- président Yerodia Abdoulaye Ndombasi vient de présenter les Actes de la Conférence Nationale Souveraine traduits en nos quatre langues nationales. « Le vice président Yerodia a profité de la tribune du lancement solennel jeudi dernier de la campagne électorale du Parti du Peuple pour la Reconstruction et la Démocratie (Pprd), pour annoncer la publication, dans quatre langues nationales, des Actes de la Conférence Nationale Souveraine (CNS). »
Ce geste est, en lui-même, grand. Il peut permettre aux jeunes générations d’après la CNS de lire et de juger par elles-mêmes de l’importance de ce grand forum africain pour notre pays et pour notre devenir commun. Il pourra permettre aux compatriotes en parlant par procuration ou par ouï-dire de palper de leur tête la qualité du travail abattu par les fils et filles de notre peuple réunis en conférence. En effet, les détracteurs de ce grand forum africain ont voulu nous faire croire, pendant tout un temps, qu’il n’a été qu’un moment des « conciliabules » pour un partage équitable et équilibré du pouvoir. Sans plus. Que l’on puisse croire aujourd’hui que « la connaissance de ces actes pourra, a indiqué le vice-président, édifier la population, d’une part, sur les fléaux de la dictature mobutienne dénoncés à l’ancien forum national, et, d’autre part, sur les véreux politiciens de l’époque qui recourent à la faveur de la campagne électorale pour se livrer allègrement au dénigrement du président Joseph Kabila et du pouvoir de la transition, afin de se présenter en responsables immaculés dignes de l’alternance politique », cela prouve que cette conférence était allée au-delà des « conciliabules » pour le simple partage du pouvoir. Elle a aussi été un moment où le pouvoir mobutien a été passé au peigne fin de l’évaluation d’autres fils et filles de notre peuple. Donc, recourir aux Actes de ce forum pour que nos populations apprennent « Qui est qui et qui a fait quoi », c’est rejoindre nos compatriotes conférenciers dans leur désir d’évaluation des actes de leurs gouvernants. Cela veut dire qu’il est possible qu’il soit demandé à celui qui a facilité la traduction de ces textes d’aider à la traduction de biens d’autres textes évaluant l’action de nos gouvernants après la CNS.
I. Les Actes de la CNS sont désormais lisibles
Dès qu’un texte est écrit et traduit en des langues autres que celle de ses initiateurs (ou de son auteur), il n’appartient plus à ces derniers. Et nul ne peut dire à quoi il servira. A ce point nommé, le vice-président Yerodia passe à côté de la plaque quand il croit que tout le monde lira ces Actes en vue de voir comment sanctionner les concurrents de Joseph Kabila. Etre héritier de la CNS peut inviter à demander que notre marche vers la libération de la liberté chez nous soit entrecoupée par des moments d’arrêt où nous l’évaluons en commun. Hériter de la CNS ne signifie pas nécessairement sanctionner les mobutistes. Il peut être une invitation à consulter d’autres textes de la même facture que ceux rédigés à la CNS pour voir en quoi « les libérateurs autoproclamés » ont été différents de ceux et celles qui, sous Mobutu, se sont servi « de hautes charges de l’Etat » pour piller, violer et voler nos populations en se servant du clientélisme, de la corruption, de l’imbécilisation et de la crétinisation de la majorité de notre peuple comme méthodes pour lui imposer une dictature-totalisante.
Donc, si nous en savons gré à Yerodia Abdoulaye Ndombasi d’avoir facilité la traduction des Actes de la CNS en nos langues, nous lui refusons le droit de nous en indiquer l’usage. Il aurait eu au moins le mérite de nous aider à dépasser la vision étriquée de ceux et celles de nos compatriotes ayant cru que ce forum n’était qu’ une montagne ayant accouché d’une souris. L’héritage de ces Actes est un secret interne à nos partis politiques, à nos associations et collectifs. Que lui-même puisse croire qu’ils participeront de l’éclaboussement des concurrents maculés de Joseph Kabila « immaculé », c’est un point de vue qui n’engage que lui-même.
II. Après les Actes de la CNS
Lirons-nous en nos langues, les autres textes aussi « fondamentaux » écrits après les Actes de la CNS ? Nous sera-t-il possible de lire un jour en nos langues, les multiples rapports du Panel de l’O.N.U sur les pillages des ressources du sol et du sous-sol de notre scandale géologique depuis la guerre d’agression rwando-burundo-ougandaise ? Lirons-nous un jour en nos langues le rapport de l’ONG néerlandaise NIZA intitulée L’Etat contre le peuple. La gouvernance, l’exploitation minière et le régime transitoire en République Démocratique du Congo ? Lirons-nous un jour en nos langues le Mémorandum de l’ONG flamande Broederlijk Delen du 27février 2006 ? Lirons-nous en nos langues, avant les élections, le rapport de la Commission Lutundula ? Comment voulez-vous que les concurrents de Joseph Kabila soient évalués à partir des textes rédigés sur la période où ils ont été au pouvoir et que « la virginité présumée » de leur concurrent (Joseph) soit prouvée à partir des mêmes textes pendant qu’il en existe d’écrits sous son règne et non livrés à la sanction d’une conférence donnée ? Si les mobutistes ont « le mérite » d’avoir accepté -malgré eux- la CNS, Joseph Kabila n’a accepté aucun lieu d’évaluation de sa gestion du pays en dehors des cercles des entités et composantes et alliés. Souvent, il s’est auto-évalué à la grande satisfaction de lui-même et de sa famille politique sans qu’il soit placé face à des contradicteurs dignes de ce nom. Donc, prétendre que les Actes de la CNS permettent de juger à la fois Kabila et ses concurrents mobutistes, c’est une aberration. Que les textes évaluant la gestion kabiliste de la transition soient aussi traduits en nos quatre langues et alors nous saurons, les uns et les autres, « Qui est qui et qui a fait quoi. » Il est navrant que cette « question identitaire », « qui est qui », posée par le camp de la majorité présidentielle ne soulève pas autant de passion que quand elle est posée par les autres camps. Elle serait moins xénophobe ! La HAM garde le silence radio. La Monuc et l’Eufor estiment que « cela est civilisé ». C’est injuste ! Qui doit permettre à qui de dire d’un tel qu’il est ou qu’il a été mobutiste et interdire à quiconque, à partir des éléments en sa possession, de dire qu’un tel est kagamiste ?
Arriver à traduire les Actes de la CNS en nos quatre langues dans le but de couler les mobutistes aux élections et être de ceux qui pensent que la rwandité de Kabila n’est qu’une vue d’esprit, c’est peut-être croire qu’on est le seul camp détenteur et/ou falsificateur de la vérité. Franchement, il y a, fondamentalement, quelque chose qui ne va pas chez nous au niveau de l’application de la règle d’or : « Faire à autrui ce qu’on veut qu’il nous fasse. » Qualifier ses concurrents politiques de mobutistes peut encore passer. Mais être qualifié soi-même d’étranger ou de mercenaire devient un crime de lèse majesté. Le comble est que les institutions dites d’accompagnement du processus démocratique acceptent cette vision erronée des choses. Au nom de l’argent !?
III. Lire les textes traduits
Si la majorité de nos populations lisait et comprenait tous les textes écrits sur la gestion politique, sociale, économique, spirituelle et culturelle de notre pays depuis les indépendances jusqu’à ce jour, aucun politicailleur ou « ami » ne résisterait face à « l’insurrection des consciences » qu’elle initierait. Elle serait le fer de lance de son propre devenir. Malheureusement, « otage » de plus de trois décennies d’analphabétisme et de manque de culture politique, elle se recherche encore.
Elle sait attendre patiemment que « monsieur referendum » aille mettre fin à la guerre à l’Est après son vote référendaire. Ses élites politiques véreuses s’arrangent pour la dribbler avec des mots et des expressions qui la crétinisent. Clochardisée, elle n’a accès ni au livre ni au journal ; même quand elle sait lire, son pouvoir d’achat ne le lui facilite pas la tâche. Elle a besoin des collectifs du genre de C2R (Collectif des Intellectuels dans le Peuple pour la Rupture et le Renouveau), de l’église catholique et d’autres hommes et femmes de bonne volonté pour s’engager dans des trajets d’apprentissage où le partage des écrits engageant son devenir l’aide à en devenir maîtresse. (Elle a aussi besoin dans le jeu de distribution des rôles des –bakabulekedi, nansha bidimu biapita nkama-), des veilleurs-protecteurs de sa mémoire historique.) Le jour où ce partage atteindra sa vitesse de croisière, elle n’aura pas besoin d’être orientée dans la lecture et l’interprétation des textes à sa portée pour s’assumer. Ce jour est en train de venir. Même s’il y a encore du travail à abattre. Contrairement à nos compatriotes minimisant la force des mots, des expressions et des écrits au nom « des actions concrètes », nous estimons qu’une culture politique de la résistance ne peut se passer d’une approche conséquente des textes. Ils peuvent être un poison, inciter à des actions d’envergure ou favoriser la création des nouilles. Certains textes lus et approfondis ensemble peuvent mettre un peuple debout. Cela n’est pas une génération spontanée. Cela s’apprend avec et à partir des autres. A court, moyen et long terme.
