Charité bien ordonnée… 1655

Il y a eu un certain nombre de numéro de clowns. Il y a eu l’annonce, puis le report, puis le report à une date ultérieure d’un voyage d’Albert II. On a eu aussi l’annonce, puis le démenti, puis la remise à plus tard du doctorat honoris causa « prématuré » de Joseph Kabila. On a eu droit aussi aux grimaces d’Onze Karel qui, ratant une fois de plus une occasion de se taire a, sous prétexte de commenter une déclaration gouvernementale qui ne le regarde pas, car venant d’un pays souverain, a étalé son ignorance de ses propres dossiers. Au fil de ces pantalonnades, il est devenu clair qu’il y a deux tendances antagonistes, dans la politique belge à l’égard de la RDC.

Il y a les « attentistes » et les « fonceurs », ceux qui veulent « fuir en avant », et ceux qui veulent freiner à bloc. Et il est probable, comme toujours quand on défend des positions extrêmes, que les uns et les autres veulent aller trop loin. Entre fuir en avant et freiner des quatre fers, il devrait y avoir place pour un peu de raison…

En fait, le gouvernement belge sort de six confortables années d’attentisme. De l’assassinat de Laurent Kabila jusqu’à l’investiture de Gizenga, on était dans le provisoire ou, c’est le cas de le dire, dans le « transitoire ». Pendant toutes ces années, quand les « congophiles » houspillaient le gouvernement en clamant qu’on ne faisait pas assez pour le Congo, la réponse était toute trouvée : « ce pays est dans une période transitoire, instable et incertaine, et de ce fait nous ne pouvons pas encore nous y engager à fond ; nous le ferons peut-être quand il y aura un pouvoir stable, après les élections » et quand les « congophobes » apostrophaient le gouvernement parce qu’il ne se dégageait pas totalement des affaires congolaises, la réplique était aisée : « ce pays est dans une période transitoire, instable et incertaine, et de ce fait nous ne pouvons pas encore nous en retirer tout à fait ; nous le ferons peut-être, après les élections, si la ligne du gouvernement qui en sortira nous semble mauvaise ». Cela permettait de répondre à toutes les questions sans jamais donner de réponse claire.

On pouvait même donner de ces réponses équivoques qui contentent tout le monde parce qu’elles sont si vagues que chacun peut les interpréter dans le sens de ses vœux. Bref, on a passé six ans à noyer le poisson. Et il semble bien qu’on avait si bien pris l’habitude que la fin de la Transition congolaise est arrivée, sans qu’une ligne de conduite ait été arrêtée. Il aurait peut-être fallu y penser…

Or, circonstance aggravante, cette absence de ligne clairement définie se produit au moment où la Belgique entre dans une période électorale, ou du moins pré-électorale. Ce qui signifie, dans les usages belges, une période de « surchauffe communautaire ». Appelons les choses par leur nom : à l’approche d’une échéance électorale, les partis politiques belges essaient de faire oublier les vrais problèmes, comme la déglingue sociale, l’appauvrissement croissant de la population, la montée du racisme et du fascisme, en utilisant l’écran de fumée bien connu des Congolais, qui consiste à agiter l’ethnique et le tribal.

A lire un certain nombre de commentaires congolais, on a un peu l’impression qu’ils sont, eux, pleinement tombés dans le panneau car ils distinguent fréquemment les positions en présence comme étant, l’une « flamande », l’autre « wallonne ».

Certes, le communautaire peut expliquer, dans une mesure très limitée, une certaine tendance flamande au « freinage ». Il y a à cela plusieurs raisons.

La première est que, comme tout mouvement « ethnique », le patriotisme flamand peut s’exprimer, très légitimement par la fierté d’appartenir à cette communauté, mais que pour un certain nombre d’individus qui poussent les choses jusqu’à la paranoïa, cette fierté ne suffit pas : il faut aussi haïr tout ce qui est francophone. Cela mènera, par exemple, à une réorientation de la coopération régionale flamande, sous le ministre Bourgeois, en direction de pays africains non-francophones. Cela mène généralement à devoir coopérer en anglais, et à hâter ainsi le jour où le néerlandais disparaîtra de la carte, mais on est là dans le domaine de l’irrationnel.

La deuxième est qu’il est un peu de tradition, dans l’ensemble de la Belgique, de faire peser les suspicions de magouilles, tripotages, détournements et corruption, avant tout sur la famille socialiste. Celle-ci est puissante avant tout en Wallonie et, à certains endroits comme dans le Hainaut, une très longue majorité absolue a engendré chez le PS des attitudes féodales. Il est évidemment facile de fustiger à gauche quelques abus faits aux frais d’entreprises publiques, qui sont de ce fait illégaux, pendant qu’à droite, les cadeaux venant d’entreprises privées sont, eux, tout à fait légaux, bien que faits au détriment des travailleurs. Il peut en être résulté chez certains l’idée que Wallons et Congolais sont deux catégories de tripoteurs qui ne demandent qu’à s’entendre comme larrons en foire. Et outre l’aspect communautaire, toujours payant en période électorale, il est évidemment très facile de chasser la magouille dans l’affaire Immocongo à propos du Centre Wallonie Bruxelles à Kinshasa, en se donnant l’air de croire que le marché immobilier kinois est clair et transparent. La Communauté Flamande n’ayant pas de maison au Congo, il lui est facile d’avoir l’air vertueux !

De l’autre côté, les Wallons, eux, n’ont pas de barrière à franchir pour communiquer avec les Congolais, puisqu’ils disposent d’une langue commune. En outre, la Wallonie est très attachée à son passé industriel. Or, ils étaient avant tout mineurs et métallurgistes, ce qui leur donne un sentiment de proximité avec les Congolais qui est peut-être un peu naïf. Quand on leur parle d’exploitation et de répression, ils savent de quoi on parle. A l’époque de Léopold II, toutes les cruautés ne se commettaient pas au Congo. A plusieurs reprises, la troupe a tiré et tué lors de manifestations ouvrières. Les enfants travaillaient dans les mines des quinze heures par jour, et l’ouvrier belge était payé quatre fois moins que les autres travailleurs d’Europe occidentale. Le résultat en a été d’enrichir la bourgeoisie belge et de financer le développement de la Flandre. Il en résulte une beaucoup plus forte propension à un certain sentiment de solidarité avec les exploités du Congo. Et, malgré toutes les limites de la social-démocratie, des années de propagande en faveur de la solidarité internationale des travailleurs ont quand même laissé quelques traces.

Enfin, les partis flamands se sentent tous menacés par le VB. Celui-ci, comme chacun sait, est un parti xénophobe et raciste. Sans aller jusqu’à dire que l’on fait de la surenchère par rapport à lui, disons que le succès du VB inspire à d’aucuns qu’une attitude réservée sur tout ce qui touche les Noirs et les Bronzés pourrait être payante.

Il faut d’ailleurs relativiser. La pression du VB en Flandre n’est forte que du fait que cette organisation est SEULE à occuper en Flandre le terrain de l’extrême-droite. Les fascistes francophones et wallons recueillent aussi pas mal de voix, mais elles se dispersent entre une nuée de groupuscules antagonistes. D’autre part, si le ministre fédéral de la coopération, Armand De Decker, est francophone, les 195 millions dont question lors de sa visite à Kinshasa font partie d’un budget voté par les chambres fédérales, où il y a, fatalement, plus de flamands que de francophones !

Ceci dit, à côté de ces préoccupations belgo-belges, en dépit et peut-être parfois malgré elles, il arrive tout de même, quand on discute de la politique congolaise de la Belgique, que l’on émette quelques considérations sur le Congo et sur les Congolais. Encore faut-il discerner, dans ce qui se dit, le discours explicite des arrière-pensées implicites, souvent moins avouables.

Le discours des « attentistes », de ceux qui ont sans cesse le pied sur le frein est, à peu près : « Il est exact que la Congo vient d’avoir enfin des élections pas trop opaques, relativement libres et à peu près démocratiques. Mais il reste une quantité de signes fort inquiétants. Nous ne pouvons engager le prestige et la Haute Valeur Morale de notre Vieille Tradition Démocratique avant d’avoir vu ces signes disparaître ou du moins s’atténuer. Il faut attendre de voir le gouvernement Gizenga travailler, et travailler bien. Le gouvernement congolais se conduira d’autant mieux qu’il se saura surveillé avec vigilance. En outre, nous obtiendrons des avantages et nous laissant désirer !». Il y a là une autosatisfaction rare, une attitude de donneur de leçon et de « gendarme du monde » qui seraient insupportables si elles n’étaient ridicules. Restons simplement pratiques ! Le point faible de cette position est que, bien sûr, on propose de laisser Gizenga montrer s’il sait conduire une voiture, en laissant celle-ci sans essence… Juger un gouvernement sur ses actes, c’est bien. Encore faut-il qu’il ait les moyens d’agir. On semblerait l’avoir finalement compris !

Les « fonceurs », eux, disent à peu près : « Malgré tout ce qu’on peut dire au sujet des élections congolaises, elles ont au moins eu lieu. Les Congolais aussi bien que la Communauté Internationale ont décidé de s’en contenter. Ce n’est pas à nous, minuscule Belgique, de dire le contraire. En outre, pendant que vous faites attendre le gouvernement, vous allez aussi laisser se prolonger la souffrance du peuple. Montrons clairement que nous voulons une politique d’amitié et de coopération. Encourageons le gouvernement congolais par quelques cadeaux pas cher. Même si nous avons des critiques à formuler, on nous écoutera mieux si nous sommes amis ! Et être les premier à manifester notre reconnaissance internationale finira bien par nous valoir l’un ou l’autre avantage !». C’est bien sûr apparemment plus généreux, encore que l’on puisse quand même se demander si c’est totalement désintéressé ! Et cette position a, elle aussi, son point faible… Jusqu’où faut-il pousser la tolérance vis-à-vis des « bavures » du nouveau régime congolais. Les droits de l’homme, en principe, ne sont pas négociables…

Remarquons que le clivage entre les deux attitudes ne passe pas exactement entre les groupes linguistiques. S’il est vrai que les « attentistes » se recrutent surtout en Flandre, le VLD (parti du Premier Ministre) pencherait plutôt, si pas pour le « Oui, allons-y franchement !», au moins pour un « Oui, mais… », où le « mais » est assez petit. Par exemple, dans l’affaire ubuesque du « doctorat honoris causa », ce qui semble surtout avoir heurté Verhofstadt, c’est que visiblement le ministre Flahaut a joué cavalier seul.

Par contre, les partisans les plus flamboyants de la « fuite en avant » se recrutent chez les socialistes wallons, ainsi qu’au MR. Notons que dans ces deux partis, de « grands amis du Congo », MM Elio di Ruppo et Louis Michel, voient aussi dans les prochaines élections fédérales l’occasion d’un retour wallon à la Primature (comme on dirait au Congo). Il y a en effet trente ans que le 16 Rue de la Loi voit se succéder les locataires flamands.

Voilà pour les grands principes politiques. Il est logique de se poser ensuite la question des intérêts qui pourraient se profiler derrière eux.

Il va de soi que si le Congo ne reçoit ni aide ni appui (et, disons le platement, on ne parle pas ici de titres honorifiques ou de visites touristiques, mais de moyens, c’est-à-dire d’argent), il restera faible, impuissant, donc à la merci des prédateurs internationaux, et de leurs relais congolais. Faute de moyens pour faire face à des besoins vitaux et devant se les procurer à tout prix, il n’aura d’autre choix que de brader ses richesses. Il sera comme un homme affamé aux abois, qui en désespoir de cause échangera sa montre en or contre une tartine. Une attitude trop attentiste, trop réservée à l’égard du Congo ne peut que le pousser dans cette direction.

Les contrats « léonins », on le sait, portent sur des produits minéraux. Parmi ceux-ci il y a notamment les diamants, pour lesquels une des grandes places internationales est à Anvers. Dans le domaine des métaux non ferreux, d’autre part, la seule société d’envergure, en Belgique, est la Métallurgie Hoboken Overpelt. Voilà donc deux bénéficiaires d’une prolongation du chaos congolais, qui se trouvent en Flandre ! On est dès lors amené à se demander si un certain « attentisme » est vraiment basé uniquement sur des conceptions exigeantes de démocratie et de bonne gouvernance !

Si l’on fait, à l’inverse, la supposition que le Congo reçoive, de Belgique ou d’ailleurs, suffisamment d’aide et d’appui pour que les fameux « chantiers » démarrent et soient plus qu’un vœu pieux, que peut-on prévoir ?

Certainement, pendant des années, le Congo sera un gigantesque chantier. Toutes les routes sont à refaire, les chemins de fer ne valent guère mieux et leur matériel roulant est usé, déglingué, à bout. Là où il y a encore des ponts, ils ne tiennent debout que par la force de l’habitude… Les centrales électriques qui ne sont pas totalement arrêtées tournent avec moins de la moitié de leurs turbines, à commencer par Inga. Quantité de bâtiments de première nécessité (hôpitaux, écoles, prisons, même…) devraient être totalement reconstruits ou subir des rénovations « lourdes ». Et ceci, non seulement n’est pas une énumération exhaustive, mais c’est à peine un hors d’œuvre. Un Congo capable de payer ses factures serait un client de rêve pour une région qui produit des rails, du fer à béton, du matériel de chemin de fer, tout ce qui relève de la construction métallique et du génie civil… Encore qu’il y ait quelques entreprises de ce genre en Flandre, c’est en Wallonie que se situe le gros du bataillon dans ce domaine. Il faut ajouter que la Wallonie pourrait fournir non seulement les machines, mais l’encadrement, les francophones pouvant être immédiatement opérationnels au Congo.

Est-ce être vraiment méchant de trouver qu’il y a une convergence des plus curieuses entre les grands principes politiques et un certain nombre d’intérêts immédiats, et cela , au Nord, comme au Sud du pays. Le souci qu’on y affiche de la solidarité née des « liens historiques » et la recherche du « bien des Congolais » semblent curieusement s’inspirer du proverbe : « Charité bien ordonnée commence par soi-même ».

© Guy De Boeck mardi 6 mars 2007

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