ANVERS – Il n’y a guère, la RDC fut en émoi à propos de l’histoire étrange des « 32 mercenaires » qui d’après les autorités auraient eu des « plans de déstabilisation des institutions ». L’affaire fut mise en rapport avec un candidat à la Présidence de la RDC : Oscar Kashala. Maître Bonyi Mukadi, avocat, qui compte Kashala parmi ses clients, est resté quelques temps en détention et a subi des interrogatoires. Finalement, il a été expulsé du Congo. Mukadi, docteur en droit, émet l’hypothèse que d’aucuns ont voulu jeter le discrédit sur Kashala. CongoForum a obtenu de l’avocat, qui possède la nationalité belge ,une interview complète et exclusive.
Bonyi Mukadi est né en 1948 au Kasaï. Il est le seul fils de ses parents, mais il a deux sœurs. « Pour mes études primaires, je me suis retrouvé dans un internat dirigé par les missionnaire scheutistes flamands », raconte l’avocat. « En fait, les missionnaires scheutistes flamands ont joué un rôle essentiel dans l’éducation que j’ai reçue, aussi lorsque je suis allé étudier au Petit Séminaire de Mbuji-Mayi. Ce sont donc des Flamands qui m’ont éduqués, et sous leur influence, je suis resté sur le droit chemin. »
Au Congo Mukadi est un juriste éminent. Après ses études à l’UNIKIN il est engagé en 1975 par l’Université. De 1975 à 1980 il travaille à l’UNIKIN. « Comme j’étais du Kasai les autorités s’obstinaient à me refuser une bourse d’étude. En 1980 j’eu enfin une bourse privée pour la KU Leuven sur base de mes études antérieures. »
Mukadi se sent beaucoup d’affinités avec la Belgique. 3 de ses 5 enfants sont nés à Leuven. De 1980 à 1984 il étudie à la KUL. En 1984 il y conquiert son doctorat en droit, avec le professeur Jef Van Langendonck comme patron de thèse. Mukadi est spécialisé avant tout en droit social et en droit civil. Après son retour au Congo (1985) il a cumulé une carrière d’avocat et d’enseignat à la Faculté de Droit de l’UNIKIN.
Mobutu
En 1986 le président zaïrois Mobutu Sese Seko, prend Mukadi comme conseiller juridique. « Fonction que j’ai gardée jusqu’en 1990 », précise Mukadi. « Dans ce rôle, je me suis fort intéressé au respect de la Constitution et de la légalité en général. Je n’étais pas mobutiste. En tant que spécialiste du droit, je faisais remarquer toutes les violations de la loi. »
Après les troubles estudiantins à Lubumbashi (1990) les relations entre la Belgique et le Zaïre se sont nettement refroidies. « Comme j’avais étudié en Belgique, j’étais suspect à certains. Finalement, j’ai perdu mon poste de conseiller de Mobutu. Je me suis alors concentré de nouveau entièrement sur mon travail au barreau et à l’Université. »
« En outre, quand dans mes notes techniques je faisais des appréciations critiques, Mobutu acceptait cela. Ce qu’il faisait ensuite de mes proposition, c’est une autre histoire. Je me suis un jour exprimé au sujet d’un dossier concernant un des fils Mobutu. Il avait monté une affaire avec des Israéliens et s’était arrangé ensuite pour les exclure. J’ai fait remarquer qu’on ne pouvait agir de la sorte. Mobutu l’ a admis. Quoi qu’on puisse dire de lui, c’était quelqu’un qui respectait ‘les formes’. »
Bonyi Mukadi n’est pas seulement docteur en droit (KUL) avocat auprès de la Cour Suprême de Justice du Congo, il a également son Centre de recherche en droit social (CRDS). Très tôt, au moment de sa rédaction, il a critiqué le projet de nouvelle Constitution congolaise.. En 2005, au milieu de l’année, il a publié un Petit livre sur ce projet de Constitution. « Cette brochure a été cause de tous les maux qui me sont arrivés ensuite », dit Mukadi. « Certains membres du PPRD, le parti du président Joseph Kabila, l’ont lu, avec pour conséquence que les services de sécurité m’ont tenu à l’œil. Certains signes me mirent en garde. On me suivait, mais à part cela il ne se passait rien. De plus, alors que la campagne pour la nouvelle Constitution battait son plein, le texte a encore été corrigé d’après mes recommandations. »
“Des milliers d’étudiants”
Comme professeur, Mukadi a vu passer « des milliers d’étudiants » devant lui sur les gradins. Beaucoup ont aujourd’hui des positions importantes dans les institutions congolaises. « Même le vice-président Azarias Ruberwa a été l’un de mes étudiants”, dit il. De même, le parlementaire Christophe Lutundula, l’auteur du rapport qui porte son nom (sur les attributions controversées d’une série de gros contrats miniers, NdlR), est un ancien étudiant du professeur Mukadi.
Le Dr. Oscar Kashala, dont Mukadi a été l’avocat, est une vieille connaissance du juriste. « Je connaissais Kashala alors qu’il étudiait à la faculté de Médecine de l’UNIKIN “, explique Mukadi. « Kashala était un étudiant brillant. Il est devenu assistant à la Faculté de Médecine, s’est spécialisé, a étudié à Genève et est revenu au Congo. Plus tard, il a abouti aux USA, dans des institutions prestigieuses comme l’Université de Harvard et le Massachusetts Institute of Technologie (MIT). Kashala est Kasaïen, comme moi, mais il a grandi au Katanga. »
En 2004, Oscar Kashala a voyagé au Congo avec un groupe d’hommes d’affaires pour examiner des possibilités d’investissement. « C’st alors que je l’ai revu, et nos contacts se sont maintenus. Kashala m’apprécie et m’a demandé à un certain moment d’âtre le conseiller juridique de son parti : l’Union pour la reconstruction du Congo (UREC). D’ailleurs, des tas de politiciens s’adressaient à moi pour avoir des explications sur la Constitution, la Loi électorale et sur leurs propres droits. Il ya plusieurs candidats-présidents dans ma clientèle. » Mukadi précise encore qu’il travaille pour Kashala, mais n’est pas membre de sa campagne électorale.
Il y a quelques temps, les autorités congolaises ont arrêté 32 “mercenaires” Sud-Africains, Américains ou Nigérians. Finalement, les “mercenaires” ont été expulsés du pays.
Mercenaires: “invraisemblable”
Bonyi Mukadi parle d’une “affaire invraisemblable”. L’avocat reçut un beau jour une demande de la société de sécurité américaine Securidex, de rédiger les statuts d’une nouvelle filiale congolaise. “Securidex voulait s’établir au Congo pour y assurer la sécurité d’intérêts américains. Mes cliënts américains demandaient si, compte tenu de la situation d’insécurité, ils pourraient être armés. Je leur ai expliqué ce qui pouvait se faire et quelles armes ils pouvaient porter. Mon collaborateur, Victor Lumbala, a écrit une lettre au Ministre de l’Intérieur, Théophile Mbemba Fundu, pour demander un permis de port d’arme. Mbemba est mon collègue à l’UNIKIN. Le ministre n’a jamais répondu à cette lettre. Mais on s’est mis à écouter les Communications de mon gsm, et les filatures ont continué.”
“Enfin? Trois de mes clients américains sont venus au Congo. Ils voulaient se renseigner sur les possibilités d’investissement dans le secteur minier et prendre des contacts en vue de la reprise d’une banque. Le jour où ils ont voulu regagner les USA, les autorités les ont appréhendés dans l’avion. En même temps que les Sud-Africains et Nigérians, qui travaillaient pour Omega, ils étaient accusés d’être des mercenaires.”
“Samba Kaputo, conseiller spécial du président Kabila, a formé une commission pour interroger les soi-disant mercenaires. Cette commission était entièrement composée de gardes du corps du Président, de collaborateurs de Kaputo, de représentants de l’ ANR, des gens des Affaires Intérieures et d’ officiers de police judiciaire. On avait pensé aussi à des interprètes, des informaticiens, des chauffeurs et même à un geôlier. Les interrogatoires ont eu lieu à la DRGS de Kin-Mazière.”
Secret professionnel
Au bout du compte, M° Mukadi fut également appréhendé pour interrogatoire. On le tint en détention du 8 au 15 juin 2006. “J’ai demandé à la commission spéciale om de me montrer le décret qui l’établissait Cette requête n’eut aucune suite. Je m’abritai également derrière le secret professionnel. Comme avocat, je ne puis rien dire de ce qui concerne les affaires de mes clients. J’ai souligné qu’il ne fallait pas me confondre avec mes clients, même si je travaillais pour eux; Tout cela tomba dans l’oreille d’un sourd.”
Les interrogatoires de Mukadi ont eu lieu dans “un environnement dont la courtoisie n’était pas le souci principal”, pour reprendre l’expression diplomatique du juriste. “Je n’ai pas subi de violences physiques, mais verbalement traité avec avec beaucoup de dureté. Mes interrogateurs m’accusaient d’incompétence. J’ai gardé mon sang-froid. Comme professeur j’ai donné cours à des milliers d’étudiants, que m’importait alors l’avis d’une telle commission.”
Bonyi Mukadi était hébergé, dit on, dans une “cellule -VIPl”, à l’usage des “gens importants”. “J’y étais enfermé dans de peu agréables conditions. Tout un temps, je n’ai rien reçu à manger ni à boire. La lumière était allumée en permanence. Un gardien venait régulièrement contrôler ma cellule. Quand j’ai fait remarquer à la commission que je n’avais rien reçu à boire ni à manger, on voulut m’envoyer manger tout près, à l’hôtel Memling. J’étais sale et trouvais indécent d’entrer ainsi au Memling. A la fin on a pu m’envoyer, de mon cabinet, un croissant et de l’eau.”
L’interrogatoire de l’avocat se prolongea trois jours. “Mes interrogateurs s’obstinaient surtout sur ma lettre au Ministre de l’Intérieur et aux frais d’érection de la filiale de Securidex. Ils posaient aussi des questions sur mes rapports avec le dr. Kashala.”
La famille de Mukadi n’apprit que la 10 juin, par la radio belge l’arrestatio de Bonyi Mukadi à Kinshasa. Ils prirent aussitôt contact avec la KUL, qui s’adressa à son tour à l’ambassade de Belgique à Kinshasa. “Le Consul Benoît Standaert, un autre ancien étudiant de la KUL, est venu me voir dans ma cellule. Je lui expliqué les choses. Standaert m’a donné du courage et m’a dit qu’une solution serait trouvée bientôt. Un jour après sa visite, les autorités m’ont expulsé, direction : la Belgique.”
Passeport belge
Mukadi dit que ses conditions de détention se sont brusquement améliorées quand les membres de la commission d’enquête se sont aperçus que leur détenu avait la nationalité belge. “J’ai tout à coup eu un ventilateur dans ma cellule, un produit répellent pour les insectes et un rideau pour me laver plus discrètement. Mon passeport belge m’a certainement bien aidé. Sans lui, j’aurais sûrement été détenu plus longtemps.”
Victor Lumbala, l’assistant de Mukadi, a été détenu du 13 au 19 juin. Lui, est Congolais. “On a menacé mes collaborateurs”, dit encore Mukadi. “Jusqu’à aujourd’hui, ils sont filés. Victor Lumbala doit se présenter 3 fois par semaine aux “services spéciaux”.
Le interrogateurs de Mukadi accusaient ses cliënts de vouloir déstabiliser les institutions congolaises. “Aucune preuve de cela au dossier”, dit Mukadi. “On ne voulait qu’impliquer Oscar Kashala.”
Mukadi affirme que de nombreux candidats à la présidence du Congo sont approchés, pour voir si, en échange d’une certaine somme d’argent ou d’autres avantages, ils se retireraient de la compétition. “Les candidats qui refusent, s’aperçoivent alors qu’eux et leurs proches deviennent des cibles. L’un de mes clients, le candidat Jonas Mukamba, a été menacé par un membre du PPRD de poursuites en Haute Cour, sous prétexte d’avoir été un des tortionnaires de feu Patrice Emery Lumumba.”
La question qui se pose est si Oscar Kashala a de toute manière quelque chance d’être élu. “Mon opinion personnelle est que Kashala aurait de sérieuses chances, en cas d’élections vraiment libres, démocratiques et transparentes. Les Candidats n’ont d’ailleurs pas tous également accès aux média. Le Président Kabila, c’est clair, apparaît bien plus souvent à la télévision d’état, RTNC.”
Processus électoral
Mukadi trouve que son déroulement n’est pas loyal. “Les résultats électoraux ne seront pas crédibles”, pense-t-il. “Y a-t-il bien près de 26 millions d’électeurs inscrits? Il y a aussi les étrangers qui ont obtenu une carte d’électeur. Dans les fiefs de certains politiciens, le nombre d’électeurs a été artificiellement « gonflé ».
La CEI est, de l’avis de Mukadi, à la botte des détenteurs actuels du pouvoir. “Le président de la CEI, Apollinaire Malu Malu, est un prêtre catholique. Cet homme ne connaît pas grand chose à la politique et pense que les politiciens sont, comme lui, des enfants de chœur. Malu Malu est souvent victime de sa propre bonne foi. Lors de la proclamation des résultats du referendum constitutionnel, on voyait nettement qu’il n’était pas à son aise.”
D’après Mukadi les élections au Congo ne doivent pas être “une fin en soi”. “Dans les circonstances actuelles, on ne peut pas procéder à des élections. Aller aux urnes maintenant, comme c’est prévu, c’est risquer une nouvelle spirale de violence. Il est vrai que la population congolaise veut des élections, mais pas dans n’importe quelles conditions, ni à tout prix. D’ailleurs, des maintenant on entend dire partout que Joseph Kabila gagnera de toute façon, d’une manière écrasante.”
Un gouvernement de technocrates
Le juriste propose une alternative. “Le 30 juin tous les candidats présidentiels ou parlementaires qui détiennent une fonction officielle devraient démissionner. On nommerait alors un premier ministre capable de diriger une équipe de techniciens. Ces technocrates devront être des hommes dépourvus d’ambitions personnelles. Ce nouveau gouvernement provisoire pourrait alors préparer convenablement les élections. De la manière dont les choses se passent actuellement, tous les observateurs objectifs craignent des fraudes massives.”
Seul ce scénario, prétend Mukadi, permettrait de “rendre le Congo à sa population”. “il appartient à la communauté internationale de trouver un tel premier ministre et de tels technocrates. Elle est bien placée pour ça. La communauté internationale s’est déjà fortement engagée.”
A la Monuc et à l’UE, Mukadi voit “beaucoup de gens qui sont de bonne volonté”. “Mais il y en a aussi d’autres qui ne cachent pas leur préférence pour tel ou tek candidat président. Il n’y a pas longtemps j’ai vu à la RTBf que le commissaire européen Louis Michel (Coopération) décrire Kabila comme ‘le candidat de l’espoir. D’après Michel le leader de l’UDPS Etienne Tshisekedi a laissé passer sa chance. Je ne suis pas d’accord. Au début de 2006, Tshisekedi s’est montré pret à prendre part au processus électoral. Mais on a refusé d’en passer par les conditions qu’il posait.”
Karel De Gucht
“Une bonne partie de l’opinion publique congolaise est braquée contre Louis Michel”, estime Mukadi. “Mais les Congolais voudraient bien que la Belgique s’engage davantage. Lorsque l’actuel ministre des Affaires Etrangères, Karel De Gucht, s’est exprimé de façon critique à propos des dirigeants actuels de Kinshasa, ç’a été très au goût de certains Congolais. Quelqu’un comme De Gucht n’a pas besoin de gardes du corps pour se promener dans un quartier populaire congolais; on le verra arriver avec plaisir. Mais pour l’instant la population congolaise se sent abandonnée à son sort.”
Quels sont, d’après Bonyi Mukadi, les grands défis de la RDC? L’avocat réfléchit un instant, avant d répondre: “Combattre la corruption et la misère. Pour que la misère diminue, il faut un meilleur accès à l’instruction et aux soins de santé. L’indépendance du pouvoir judiciaire aussi est un défi important. Un pouvoir judiciaire indépendant pourrait aider à faire reculer l’impunité.
Il y a peu, des militaires ont été condamnés à Mbandaka pour des crimes graves, dont des viols. A LA Haye, la CPI poursuit le Seigneur de la Guerre Thomas Lubanga. Gédéon, cet autre seigneur de la guerre, qui a semé mort et désolation au Katanga, sera peut être aussi traduit en justice.
“Ce ne sont que des cas isolés”, commente Mukadi. “Il faut approcher l’impunité d’une manière beaucoup plus globale. Je plaide en fait pour un tribunal spécial pour le Congo chargé de poursuivre une série de crimes, commis entre 1996 et 2002. Les pays occidentaux ont sévèrement condamné les crimes de guerre et les génocides, mais quand même on passé sous silence la mort de quelques 4 millions de personnes au Congo. Les coupables (présumés) des crimes du Congo, on ne les empoigne qu’avec des gants de velours. Le Rwanda a reçu de l’aide pour poursuivre un certain nombre de crimes. Cela doit pouvoir se faire aussi pour le Congo ”
Et Mukadi conclut: “Il faut montrer aux gens qu’on ne peut pas tuer, violer et piller impunément. L’une des conséquences de la nouvelle Constitution sera que les élus ne pourront être poursuivis pour les crimes d’autrefois. Et pour la président et le premier ministre, cela ne pourra se faire qu’à la majorité des deux tiers à la Chambre et au Sénat.”
© CongoForum – Denis Bouwen, 25.06.06 traduit du Néerlandais par Guy De Boeck
