A Kinshasa, la population contient sa colère 46

Dans les rues de Kinshasa, le mécontentement s’exprime vivement. Rien ne
marche… Les Congolais placent tous leurs espoirs dans les élections de juin 2005.
Mais une représentante de la société civile s’inquiète: la situation est explosive.

« Regardez comme la ville est sale. Rien ne fonctionne et tout est cher. Nos dirigeants, ce sont des bandits voleurs. » Dans la vieille Mercedes au pare-brise fendillé qui roule lentement
vers le quartier de Limete, Mbenza se lamente.«Le peuple souffre, souffre, et ils s’en moquent. Et ici, ça va encore… Imaginez ce que c’est à l’intérieur du pays. C’était bien mieux quand les blancs étaient là.

Mais ils sont presque tous partis parce qu’il y a trop de bruit dans notre pays.» En voyant des partisans de Jean-Pierre Bemba se
rassembler pour le sixième anniversaire du MLC, son visage plissé esquisse une grimace. «C’est le diable. Jean-Pierre, jamais il ne pourra améliorer notre sort.»

Aucun des leaders actuels ne trouve grâce aux yeux de ce quinquagénaire qui a traversé toutes les crises du Congo en faisant le gros dos.
«Même Tshisekedi, il profite du système. J’espère que les élections pourront changer quelque chose, mais pour l’instant, il n’y a personne de compétent.»

Il n’y a pas d’Etat

Limete. Dans ce quartier où réside l’éternel opposant Etienne Tshisekedi, un peuple impatient esquisse les gestes de ses tourments.
Quémander un peu d’argent, s’exprimer avec un zeste d’agressivité,regarder passer les convois officiels en maugréant…

Au numéro 445 de la huitième rue, Jeanne Mujing perçoit au jour le jour cette détresse des siens, à Kinshasa et ailleurs. Responsable de
programme pour le Conseil national des organisations non gouvernementales de développement (CNONGD), elle est une des représentantes de cette «société civile» reconnue par le processus de transition.«Mais nous, nous ne sommes pas entrés au pouvoir, précise-t-elle. Notre rôle consiste à être vigilants.»

Son constat est dur. «Rien ne fonctionne pour l’instant, que ce soit dans le domaine social, de l’éducation, de la santé… Personne ne sait comment on se sortira de cette situation. Nous sommes très inquiets. Rien n’a bougé depuis la fin de la guerre. L’administration n’encadre plus rien. Les gens ne mangent presque pas et il y a actuellement une nouvelle flambée des prix. Ce sont les parents qui supportent avec leurs
revenus dérisoires tous les frais de l’éducation, y compris le salaire des enseignants. La plupart ne savent pas le faire. En réalité, tout se résume en une phrase: au Congo, aujourd’hui, il n’y a pas d’Etat.»

Sur le fond, avoue-t-elle, le ministre belge des Affaires étrangères n’avait
pas tort. Même si la forme était maladroite.

Une politique du pire?

Un petit rire impuissant, et elle poursuit: «Le seul espoir, c’est qu’il y ait des élections afin que l’on ait enfin un gouvernement
légitime qui commencerait réellement le travail. Personne ne réclame rien en attendant ce moment fatidique, prévu en juin 2005. Les Congolais
contiennent leur colère. Mais nous sommes en décembre et rien n’avance.

Les hostilités viennent de reprendre à l’Est parce que le Rwanda a intérêt à ce que le chaos perdure. Et nos dirigeants ne savent pas
réagir. Franchement, je ne sais pas si la situation pourra rester contrôlable.» Volontaire mais lucide, cette jeune femme avoue: tout lui semble possible, y compris des violences, une politique du pire…

«Faire pression»

La société civile, dit-elle, «peut faire pression. Mais jusqu’où?». «Nous venons de rassembler tous nos représentants de tout le pays.
Tous expriment la même inquiétude. Nous travaillons sur un programme visant à stimuler la participation dans le processus électoral. Nous avons des
contacts avec la commission électorale indépendante. Nous commençons à former la population, à éduquer des observateurs… Mais on peut tout faire pour encadrer un processus, encore faut-il qu’il ait lieu!»

La communauté internationale, dit-elle, doit être ferme. Et éviter aussi que le pays ne brûle à nouveau à l’Est. Faute de quoi, le volcan
s’embrasera.

Vendredi, la première réunion du conseil des ministres depuis deux mois et demi a eu lieu. Pour sceller un constat de désaccord. Dans les rues du centre-ville, des marchands se sont organisés pour vendre des copies de «Tintin au Congo». Comme un acte de nostalgie et un pied de nez aux nantis pour assurer l’essentiel: survivre.

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