La fièvre déclenchée par la question de la nationalité congolaise pendant la période électorale est aujourd’hui retombée. C’est le moment d’aborder sereinement ce problème pour l’éclairer dans toute son ampleur et en dégager les enjeux de profondeur, selon des perspectives qui ne se réduisent ni à des considérations à court terme ni à des intérêts purement émotionnels qui ont été jusqu’ici au cœur du débat.
Pour aborder cette question ici, je tiens à préciser d’emblée que je n’ai actuellement ni une double, ni une triple, ni une multiple nationalité. Je ne suis ni réfugié politique ni apatride perdu dans les méandres des juridictions internationales. Je suis congolais et je me pose les questions suivantes :
– Est-il bon pour notre nation de s’enfermer dans le juridisme d’une nationalité congolaise « une et exclusive » ou faudra-t-il faire évoluer nos lois vers la possibilité de permettre à nos compatriotes qui ont la double, la triple ou la multiple nationalité de participer pleinement à l’exercice de tous les droits et de tous les devoirs politiques inhérents à la citoyenneté congolaise ?
– Devrons-nous réduire l’idée de la nation à un problème d’appartenance au terroir et de revendication généalogique claire ou nous faut-il ouvrir la vision du pays aux possibilités d’enrichissement de notre sol et de notre sang par des énergies humaines venues d’ailleurs et prêtes à construire avec nous le futur du Congo ?
– Convient-il aujourd’hui d’exalter une congolité idéologique frileuse et excluante ou nous faut-il bâtir un nouveau devenir congolais qui exigerait de chacun de nous, qui que nous soyons, une décision et un choix de vivre l’appartenance à la nation comme une responsabilité à assumer en esprit et en vérité, à travers des droits précis à revendiquer et de devoirs concrets à assumer ?
Les visions partiales du problème
Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est la curieuse attitude de l’ensemble de notre classe politique face à ces questions. Une fois les élections terminées et les postes juteux distribués selon la logique partisane et tribalo-politique qui domine la vie politicienne chez nous, personne ne songe plus à mettre en débat les différentes positions défendues pendant la période électorale pour ou contre la double ou la multiple nationalité. Personne ne cherche plus à savoir quelle était la rationalité profonde qui sous-tendait ces positions et en quoi les visions qui s’affrontaient étaient ou non fondées en raison.
Les « Bana Mboka », ces tonitruants « enfants du pays » qui revendiquaient leur congolité splendide et immaculée, ont déposé la hache de guerre. Ils ont rangé leurs épées idéologiques dans les fourreaux du conformisme à la logique de la troisième République. Leurs diatribes sur la nationalité douteuse de certains princes du pouvoir n’ont plus d’écho public retentissant. Mis K.O. par les tentatives d’assassinat de leur leader et sa neutralisation par les pouvoirs en place qui l’ont condamné à l’exil, ils se taisent désormais et errent sans espoir d’avoir de nouveau une boussole pour les guider. Quant aux bénéficiaires de la double, triple ou multiple nationalité dont les ambitions politiques ont été contrariées, ils ont baissé les bras et se murent dans l’impuissance. Ceux d’entre eux qui ont pu trouver des arrangements avec le système de la troisième République n’osent même plus remettre en cause les présupposés de la nationalité congolaise « une et exclusive ». Ils se lovent dans le silence sur cette question et se gardent bien d’ouvrir la boîte de Pandore d’un débat qui pourrait leur faire tout perdre en ce moment où ils ont déjà une place calme et paisible dans la sphère du pouvoir.
Que signifie ce silence sur une question aussi capitale ? Il signifie que la question de la nationalité n’a été qu’un tintamarre dont on s’est servi dans des calculs politiciens, en vue d’invalider certaines candidatures, de décrédibiliser certaines personnalités ou de réduire à néant les ambitions de beaucoup de Congolais et Congolaises de la diaspora qui désiraient se mettre politiquement au service de leur nation d’origine. Lorsque les calculs pour ces invalidations, ces décrédibilisassions et ces neutralisations purement politiciennes ont failli déclencher une opération sérieuse de vérification de la nationalité de tous les candidats et de tous les élus, depuis le président de la République jusqu’au plus simple représentant de la communauté locale, on a vu tout d’un coup s’imposer des arrangements de l’ombre. Les intérêts de courte vue ont noyé le débat dans un soudain refus de regarder les réalités en face pour penser réellement le problème et le résoudre en toute sérénité. C’est comme si le Congolais fuyaient à longues enjambées les implications de la question de leur propre nationalité et se réfugiaient soit dans un juridisme non pensé, soit dans les mailles d’une loi que les autorités politiques ne respectent pas elles-mêmes, soit dans le flou d’un désordre qui permet de tout faire sans qu’aucun contrôle ne remette le train sur les rails d’une citoyenneté consciente de ses enjeux et de ses responsabilités.
On n’en est donc à une situation où la question de la nationalité n’est pas encore analysée dans ses dimensions fondamentales et dans ses implications radicales pour notre pays. Lorsque l’on clame, dans une pure jubilation « juridiste », que la nationalité congolaise est « une et exclusive», qui peut garantir qu’il s’agit-là d’un principe qui régit vraiment la vie de notre nation aujourd’hui pour tout le monde ? Alors que notre situation politique réelle est celle d’un pays vaincu, occupé, réorganisé et formaté désormais selon des intérêts dont il est difficile de dire qu’ils sont les nôtres, qui peut prétendre que l’ordre juridique qui règne chez nous est celui de la nationalité congolaise réellement perçue et vécue par chaque citoyen et chaque citoyenne comme un beau privilège exclusif, un trésor jalousement gardé sans concurrence avec d’autres appartenances nationales quelque part dans le monde ? Ne faut-il pas plutôt penser qu’un nouvel ordre juridique devrait naître à partir du moment où nous nous serions libérés de tous les carcans et étaux politiques et économiques d’un ordre qui n’est pas le nôtre, cette troisième République floue et sans fondements, qui ne peut résoudre aucun de nos problèmes de fond et cherche par tous les moyens à cacher sa véritable nature en tant que système né de l’invasion de notre pays par des armées étrangères meurtrières et prédatrices ? Dans cette République où il est difficile de savoir qui est congolais et qui ne l’est pas, n’est-il pas temps d’inventer des repères qui règlent le problème une fois pour toutes, afin d’imaginer notre avenir à partir de ce que nous voulons être vraiment ?
Parce que nous sommes des vaincus au plus profond de nos esprits aujourd’hui, nous souffrons d’une autre pathologie propre à tous les vaincus :la peur. Nous avons peur de constater que notre pays n’est plus vraiment à nous et nous avons pris l’habitude d’aborder maintenant la question de la nationalité dans cette peur du vainqueur. Un voisin géographiquement insignifiant mais militairement supérieur, qui menace toujours de nous envahir et considère l’Est du Congo comme un butin de guerre ou un champ d’opération militaire de déstabilisation de notre territoire, au nom d’une fallacieuse logique de sa propre sécurité. Depuis un certain temps, chaque fois que nous, Congolaises et Congolais, nous posons la question de notre nationalité, nous le faisons en ayant le spectre des Rwandais et l’épouvantail des Banyamulenge devant les yeux, comme si nous avions décidé que notre nationalité se définirait désormais contre ce spectre et cet épouvantail. Cela est même devenu une obsession nationale qui obscurcit notre intelligence et nous prive de toute lucidité dans la vision de notre propre personnalité.
Je vois dans cette obsession le résultat d’un complexe de vaincus, d’une peur qui nous rend de plus en plus fragiles et nous empêche de bâtir nous-mêmes, à partir de notre volonté et de nos capacités d’organisation, une armée congolaise en mesure de défendre son territoire. Capable de nous libérer une fois pour toutes des menaces qui nous viennent de l’Est depuis notre indépendance. Considérant les Banyamulenge contre notre cheval de Troie parce que nous les prenons comme des Rwandais se servant de la nationalité congolaise qu’ils trahissent pour leur nationalité d’origine, nous croyons qu’il suffira de déclarer que notre nationalité est « une et exclusive » pour résoudre le problème. C’est un vaste leurre. Un peuple qui ne pense son identité que par la peur de son voisin sera toujours faible, comme nous le sommes aujourd’hui devant le Rwanda. Le vrai problème, c’est de sortir de ce complexe de la peur pour construire une nouvelle idée de la nationalité fondée sur la volonté d’une nouvelle puissance congolaise, d’une nouvelle prospérité nationale, d’un nouveau bonheur d’être congolais par la solidarité de tous ceux et toutes celles qui, partout dans le monde, se considèrent comme Congolaises et Congolais et sont prêts à s’engager dans la reconstruction de notre pays, sans aucune crainte des voisins malveillants ni aucune envie de développer une mentalité guerrière pour déstabiliser la région des Grands Lacs.
A mes yeux, ce n’est ni pour des raisons électoralistes ni par peur des ennemis venus de l’Est qu’il faut poser la question de la nationalité congolaise. Nous devons la poser en fonction de notre projet de reconstruction nationale et de nos intérêts géostratégiques en tant que peuple confronté à la tâche de sa libération face aux forces d’agression et d’invasion qui sont à l’origine de notre troisième République et face à l’esprit que les maîtres actuels de cette troisième République promeuvent pour leurs intérêts et pour les intérêts de ceux qui les soutiennent dans l’ordre néocolonial dont l’étau nous empêche de respirer et de libérer nos propres possibilités d’invention de l’avenir.
Pour repenser la nationalité congolaise
Dans la situation actuelle, je suis étonné de voir que la question de la nationalité n’est posée que dans une perspective de revendication du sol et du sang. On veut savoir qui est congolais et qui ne l’est pas à partir d’ancrages spatiaux précis et de références généalogiques claires. On imagine d’emblée qu’il suffit d’être né quelque part ou d’être descendant de telle ou telle personne pour revendiquer réellement une nationalité. On appelle cela droit de sol et droit de sang. Ces droits font de la nation quelque chose de consubstantiel à notre être, sans que cet être s’inscrive dans un vrai projet moral, social et politique de la construction d’une communauté de destin, pour parler comme Malraux.
Sans remettre en cause cette vision « juridiste » qui a cours dans tous les esprits aujourd’hui, on peut aussi poser la question de la nationalité dans une autre perspective : qui veut être Congolais et qui est prêt à en assumer les exigences de libération et de construction du futur ?
Alors que le juridisme du sang et du sol fait de la nation une donnée naturelle sans aucune condition préalable d’engagement dans un projet national clair, la perspective de la nationalité selon l’esprit et la volonté est un choix et une ambition, une nouvelle naissance, pour ainsi dire, un acte moral et sociopolitique pour une orientation précise de l’être et de ses possibilités au sein d’une communauté des destin. Ce sont ce choix, cette ambition et cette nouvelle naissance pleinement assumée qui peuvent permettre à ceux ou celles qui ne sont ni du même sol ni du même sang que les autochtones de devenir Congolaises et Congolais dans un pacte vital de l’esprit. Un pacte aussi fondamental et aussi radical que le pacte du sol ou du sang.
Je suis même enclin à croire que la vraie nationalité se définit par la capacité de l’appartenance au sol et au sang à devenir un choix de l’esprit et une volonté de construire une communauté de destin avec d’autres personnes, dans un même projet social et politique où l’on se sent intégré comme citoyen. Il ne suffit donc pas d’être « Muana Mboka », enfant du terroir local et du sang généalogique, pour être citoyen d’un pays. Il faut s’engager à faire de la terre à laquelle on appartient et du sang que l’on partage avec les autres, ses compatriotes, une vraie destinée politique, c’est-à-dire une vision des exigences de l’être-ensemble, du vivre-ensemble et de l’agir-ensemble pour le bonheur solidaire. De même, le choix d’être congolais par l’esprit et par la volonté peut conduire à nouer un véritable pacte de sang et de sol avec ceux dont on partage le destin, même si on n’appartient pas à la même généalogie biologique et historique qu’eux. On devient quelque part, eux, comme eux-mêmes, quelque part, deviennent une partie de nous-mêmes, selon une logique typiquement morale et politique, pour une même ambition de construction d’une même nation.
Ainsi peut se construire une vision globale de la nationalité comme lieu d’action et de promotion communautaire, comme dynamique de concrétisation d’un choix à vivre en pleine conscience des responsabilités qu’il implique. Il ne s’agit pas d’un simple d’acquisition d’une nouvelle nationalité, mais d’un engagement dans un projet qui implique toutes les énergies de l’être et toutes les forces de la créativité au service de la nation comme cause, ou plus exactement : la nation comme volonté et comme représentation, si l’on veut parler comme Schopenhauer.
Je connais beaucoup de Congolaises et Congolais qui sont intégrés dans d’autres nations selon les perspectives de pacte de l’esprit avec leur pays d’accueil ou d’exil. Ce pacte a fait d’eux des Américains, des Français, des Britanniques ou des Australiens. Ils ont à l’égard de leur nouvelle nation des engagements citoyens et politiques. Ayant quitté leur propre pays que d’autres Congolaises et Congolais ont détruit et complètement ruiné, ils ont noué des liens avec d’autres sols et d’autres terroirs, soit par choix moral et sociopolitique clair, soit par des mariages qui ont mêlé leur sang au sang de leurs nouveaux compatriotes. Ces hommes et ces femmes ont-ils cessé pour autant d’être Congolaises et Congolais ?
Jusqu’à ce jour, je n’en ai pas encore rencontré un seul ou une seule qui prétende avoir renoncé à sa nationalité congolaise. Du simple fait du droit du sol ou du sang, de l’évidence d’être né quelque part et d’être inscrit dans une généalogie biologique et historique, tous et toutes revendiquent leur appartenance à notre nation. Ils ne renoncent pas au fait brut d’être congolais, malgré leur nouvelle nationalité. Plus encore, et cela mérite d’être souligné, je n’en connais pas un seul ou une seule qui ne considère pas le destin du Congo comme son propre destin. Ils ont le Congo dans tous leurs rêves et ils sont portés par le Congo dans toutes leurs espérances et toutes leurs exubérances vitales. Leur esprit est nourri par la volonté de reconstruire notre nation et de participer à tous les enjeux politiques de notre avenir.
Ce sont ces Congolaises et Congolais que le juridisme de la nationalité « une et exclusive » condamne à ne plus être Congolaises et Congolais. C’est à tous ces hommes et toutes ces femmes qu’on enlève le droit du sol et le droit du sang en même temps qu’on casse leur volonté et leur choix d’être toujours liés à leur terre natale.
Au nom de quoi ? D’une option juridique faite à un moment de notre histoire où les enjeux de l’indépendance n’avaient rien à voir avec les enjeux actuels de notre destinée. En ces temps-là, on avait besoin d’une identité nationale de sol et de sang, selon la volonté du colonisateur et le désir de nouvelles autorités du pays. Aujourd’hui, la tragédie de notre nation pendant quarante ans nous a mis sur toutes les routes du monde. Nous nous sommes installés dans des pays différents. Nous y avons pris racines et nous y vivons des destins heureux ou moins tolérables, sans que notre esprit n’oublie ni la terre de nos ancêtres, ni la langue de nos pères, ni le souvenir de nos morts. A partir de là où nous vivons, nous continuons à entretenir des liens avec les nôtres et nous couvons des projets de vie pour le pays qui nourrit tous nos rêves : notre pays natal.
Est-il rationnel et raisonnable que ce pays ne soit plus le nôtre juste parce que des intérêts électoralistes et des peurs irrationnelles habitent certains de nos concitoyens qui s’accrochent à une législation obsolète et stérile d’une congolité définie rien que par le sol et le sang, ou d’une congolité exclusive qui vous prive de votre sol et de votre sang parce que vous êtes aller « vous chercher » ailleurs, comme on dit au Cameroun ?
Je crois qu’il est temps de repenser les réalités à partir d’une nouvelle perspective : celle du choix d’être congolais, pour un projet congolais de reconstruction et de libération en profondeur, dans une communauté d’esprit qui réintégrerait dans l’action politique tous nos compatriotes dispersés dans le monde et accueillerait dans notre projet national tous ceux et toutes celles, hommes et femmes venus d’ailleurs, qui désireraient nouer avec nous un pacte moral et politique, un pacte d’esprit pour bâtir une grande nation : le Congo en esprit et en vérité.
Refondation
Depuis que j’ai vu comment des Congolais et des Congolaises de souche ont détruit notre pays sous la dictature de Mobutu tout en exaltant une idéologie du nationalisme authentique ; depuis que j’ai vu des compatriotes anéantir le tissu économique de notre nation en dilapidant nos richesses pour des intérêts privés d’enrichissement insensé ; depuis que j’ai vu des Congolais et des Congolaises tuer, violer, piller et massacrer d’autres Congolaises et Congolais sous les ordres des seigneurs de la guerre qui sont devenus peu après nos chefs de la « transition » vers la démocratie, j’ai un sérieux doute sur la définition de la nationalité par la seule référence au sol et au sang. La loi du sol et la loi du sang, quand elles ne sont pas nourries par un choix moral et une responsabilité politique d’œuvrer pour l’intérêt commun et le commun destin de ceux qui ont décidé de vivre ensemble, sont des coquilles vides. Des cymbales qui résonnent dans le néant. Les revendiquer comme fondement absolu de l’appartenance à une communauté humaine est une vision étroite du problème, surtout lorsqu’il s’agit des enjeux politiques de la gestion d’un pays.
Je pense qu’on peut aller plus loin dans la clarification du problème et poser la question en termes spirituels, c’est-à-dire en termes de nationalité comme espace de construction d’un « sens commun » à donner à l’existence commune. L’essentiel à ce niveau n’est pas ce que dit la loi ni ce que stipulent les normes juridiques à un moment ou à un autre de l’histoire humaine, mais la force de la conscience que les citoyens vivant ensemble ont du sens de cet être-ensemble, des valeurs ultimes par rapport auxquelles ils structurent leur vision d’eux-mêmes et de leur devenir. Si le mot âme pouvait être compris dans toute sa force créatrice, j’aurais dit que la nationalité a pour enjeu la construction d’une âme commune pour fertiliser un destin commun.
Selon cette perspective, il ne suffit pas d’être né des parents congolais sur le sol congolais pour être congolais. Il ne suffit pas de se réclamer d’une ethnie habitant le territoire congolais à l’accession de notre pays à l’indépendance pour être congolais. Il faut plus, beaucoup plus : faire le choix de construire la destinée du pays selon des valeurs de vie et des options sociopolitiques qui rendent chaque Congolais responsable de ce que le Congo doit être comme nation parmi les nations.
Sous cet angle, beaucoup qui se targuent d’être congolais et qui brandissent leur congolité plantureuse et magnifique pour pouvoir accéder aux hauts postes de responsabilité ne sont que des imposteurs.
Ce type d’imposteur, notre pays en regorge depuis l’indépendance. Mobutu en fut un, de même que tous ceux et toutes celles qui ont détruit notre pays avec lui. Les seigneurs de la guerre qui ont fait couler le sang de nos compatriotes ne peuvent pas non plus se réclamer d’une nationalité qui ne soit rien d’autre qu’une nationalité d’imposture. Même s’ils ont le droit du sol et du sang avec eux, ils ont contre eux la loi de l’esprit et la norme du sens, ces deux piliers d’une nationalité de responsabilité et de construction d’une communauté de destin.
Face au problème de la nationalité, il convient aujourd’hui d’affirmer la primauté et la priorité de l’esprit et du sens sur le sol et le sang. Ou plus exactement, il faut intégrer le sol et le sang dans les impératifs de l’esprit et du sens. Cela permettra de faire de l’être congolais une responsabilité et non pas seulement un fait. Un devoir vital, et non seulement une donnée naturelle. Cela permettra surtout de soumettre l’histoire et la biologie à la dynamique d’invention d’une destinée fondée sur des droits, des devoirs et des prérogatives claires.
Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Ceci, essentiellement :
– Que le Congo comme nation est encore à fonder, à inventer et à bâtir sur la base d’une philosophie d’ouverture et d’intégration de forces de créativité et d’espérance dans un espace de bonheur, de liberté et de responsabilité commune.
– Que cette philosophie ouverte et intégrative devra nous conduire à prendre la diaspora congolaise comme un des leviers majeurs de la construction du futur, avec toutes les richesses que la double, la triple ou la multiple nationalité peut apporter à notre vision politique, économique, sociale, culturelle et spirituelle de nous-mêmes.
– Qu’il faut, dans notre vision du Congo, ouvrir notre espace à ceux qui, dans leur volonté et dans leur esprit, désirent participer comme citoyens congolais à la construction de notre futur, fertiliser notre sol de leurs atouts humains et vitaliser notre sang avec leur force vitale, hors de toute volonté de prédation et de pillage ainsi que de toute ambition de servir de cheval de Troie à nos ennemis.
Dans le monde d’aujourd’hui, cette conception de la nationalité a l’avantage de nous inscrire vigoureusement dans les évolutions politiques du monde. Des évolutions dominées par une double dynamique dont il faut désormais tenir compte dans notre pays.
D’abord la dynamique de construction de grands ensembles politiques et économiques où toutes les nations actuelles sont appelées à s’inscrire pour réduire le champ de leur souveraineté au profit d’une souveraineté plus vaste, celle de la région, du continent ou de l’ordre mondial.
Ensuite la dynamique des identités de terroir qui refusent, en tant que langues, culturelles locales et énergies spirituelles de profondeur, d’être noyées dans une nationalité qui les nierait en tant que telle et briserait leur créativité propre.
Par la dynamique de la mondialisation et de la constitution de grands ensemble régionaux, des hommes et des femmes de n’importe quel pays seront de plus en plus poussés à aller découvrir d’autres contrées, à y vivre, à s’y enraciner et à développer d’autres appartenances qui les enrichiront et les conduiront, dans un enchevêtrement de destins, à devenir des êtres à plusieurs nationalités : des citoyens du monde. Il se développera ainsi un phénomène de citoyenneté de choix, sans aucun antagoniste avec les citoyennetés d’origine. Le peuple libanais vit depuis longtemps cette expérience et il n’en souffre pas du tout.
En ce qui concerne la dynamique de l’identité du terroir, nous vivons aujourd’hui des situations où ces ancrages sont vécus comme des ports spirituels d’attache, des rampes de lancement vers un monde qu’il faut découvrir dans toutes ses richesses en s’enracinant dans de nouvelles appartenances nationales, afin d’enrichir sa propre identité et la défendre. Le peuple juif vit cette situation depuis des siècles. Sa puissance vitale s’y enracine.
Qu’on le veuille ou non, le Congo est déjà pris dans cette double expérience qu’incarnent les Libanaise et les Juifs. Il serait vain d’aller contre cette dynamique de notre histoire en nous enfermant dans une vision de la nationalité qui nous enguerait dans notre crise et nous empêcherait d’enrichir le Congo dans tous ses terroirs avec les énergies de toutes les expériences enrichissantes que vivent les Congolais dans le monde entier. Il faudrait même que notre pays aille plus loin dans cette voie pour que la double, la triple et la multiple nationalité devienne la réalité normale de notre volonté d’enrichir le monde et d’être enrichi par tous les pays où les Congolais vivent. De même, par nos immenses richesses, nous pourrions bénéficier de l’apport massif de toutes les intelligences, de tous les atouts et de toutes les énergies de tous ceux et toutes celles qui voudraient se bâtir un nouveau destin dans un nouveau pays d’avenir : notre pays devenu aussi leur pays dans un même projet de bonheur pour tous et pour toutes.
La question ne serait donc pas d’être congolais ou non, mais de le devenir en esprit et en vérité. Avec tout ce que cela comporte d’exigences politiques, d’engagements économiques, de responsabilités sociales, d’impératifs de construction d’une nouvelle culture et d’un bien-être communautaire qui constitueront le vrai bonheur d’être congolais.
Je rêve de ce bonheur et je souhaite que nous soyons de plus en plus nombreux à en rêver. Quand ce rêve deviendra volonté et que cette volonté sera la lame profonde de notre désir d’avenir et de notre ambition de liberté créatrice, « nous bâtirons un pays plus beau qu’avant, dans la paix ».
Par Kä Mana, Philosophe et théologien congolais
