Après trois-quarts de siècle de colonisation belge, la République Démocratique du Congo (RDC) accède à l’indépendance en 1960. Dès les premiers jours de sa souveraineté, le pays est plongé dans une profonde crise politique essentiellement due à l’insuffisante préparation de l’élite congolaise et à la manipulation de celle-ci par les puissances occidentales, horrifiées par la perspective d’abandonner du jour au lendemain cette « île aux trésors » qu’est le Congo. Cette détermination de l’Occident de garder la mainmise sur ce pays va rapidement se concrétiser par l’installation au pouvoir, cinq ans seulement après l’indépendance, d’un régime militaire. La dictature instaurée par ce dernier, sous la direction de Mobutu, sera soutenue contre vents et marrées au motif qu’elle était un moindre mal face au risque de l’expansion du communisme en Afrique contre laquelle le régime de Mobutu constituait le rempart.
La fin de la guerre froide, la chute du mur de Berlin et l’abandon conséquent des dictatures du tiers monde, jusque là soutenues par le monde capitaliste comme remparts contre l’expansion du communisme, vont laisser la place aux nouveaux slogans qui justifieront le maintien de la mainmise sur les richesses de pays « faibles ». C’est notamment la mondialisation de la démocratie, et depuis septembre 2001, la lutte contre le terrorisme.
Pour le cas du Congo, le ridicule de ces nouveaux slogans va être mis à nu en deux phases.
La première phase sera caractérisée par le soutien à la logique des armes par ceux-là même qui ne cessent de prôner la démocratie et le respect des droits de l’homme, alors que ces deux valeurs ont toujours été bafouées par ceux qui accèdent au pouvoir par les armes. Cette logique sabotera et réduira à néant les efforts déployés par le peuple, à travers l’opposition démocratique, pour l’instauration d’un Etat de droit et démocratique en RDC. C’est ainsi que l’on a vu l’AFDL (Alliance des Forces Démocratiques pour la libération du Congo), avec à sa tête Laurent Désiré Kabila, venir chasser Mobutu du pouvoir et interrompre le processus démocratique arraché des mains de celui-ci par le peuple ; ou des mouvements rebelles émerger à travers tout le pays, contre le régime de Kabila et taxant ce dernier de dictateur. Tout cela sous l’œil indifférent, voire complice, de la Communauté internationale.
La deuxième phase sera elle caractérisée par l’historique implication de la Communauté internationale en général, et de l’Union européenne en particulier, dans un processus politique qui privilégie indiscutablement les seigneurs de guerre, alors que ces deux institutions sont restées longtemps indifférentes devant les efforts déployés par l’opposition démocratique et la société civile pour l’instauration de la démocratie au Congo depuis 1990.
En effet, initié par l’accord global et inclusif (AGI), signé en 2002 par les acteurs politiques congolais à Sun City, en Afrique du Sud, après un dialogue inter congolais difficile et objet de manipulations de toutes sortes, un processus politique avait été mis en place sur base du consensus. Il s’agit essentiellement des institutions politiques, avec à leur tête la fameuse formule de 1 + 4 (un président et quatre vice-présidents), qui étaient appelées à gérer une transition de 24 mois et à organiser les élections libres et transparentes. Elections censées non seulement mettre fin à la crise de légitimité qui sévit dans ce pays depuis des longues décennies, mais surtout mettre le Congo sur la voie de la démocratie.
A la place d’une transition consensuelle et inclusive, comme le voulait l’accord de Sun City, l’on assista à l’émergence de deux camps. L’un, composé essentiellement de belligérants, tous responsables de crimes et autres massacres commis sur les populations innocentes pendant les conflits qui ont détruit le Congo et causé près de 4 millions de morts en sept ans. L’autre, constitué de ceux qui avaient toujours dénoncé le recours aux armes comme mode de résolution de la crise congolaise, c’est-à-dire, l’opposition démocratique et la société civile, en privilégiant le dialogue et la négociation politique. Sous le regard complice de la Communauté internationale, vraisemblablement induite en erreur par certains acteurs politiques occidentaux, le premier camp s’accapara de toutes les rênes du pouvoir, et le deuxième, mené principalement par l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS), refusa de cautionner la prime à la guerre la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité et choisit de rester en dehors des institutions de la Transition.
Il est important de rappeler qu’avant la signature de l’AGI, à Sun City, un premier accord dit « Accord de l’Hôtel Cascade » avait été signé en dehors du dialogue inter congolais entre le gouvernement de l’époque, dirigé par Joseph Kabila, et le MLC de Jean Pierre Bemba, sous l’impulsion du Belge Louis Michel, alors ministre des affaires étrangères de son pays. Selon cet accord, dont les parrains ne s’embarrassèrent de vanter les mérites avant son application, Kabila devait demeurer président de la république et Bemba premier ministre. Aujourd’hui on peut affirmer que non seulement cet accord avait empêché la réconciliation nationale, appelée de tous les vœux par le peuple congolais et indispensable pour une transition apaisée, mais surtout il s’était révélé impossible à appliquer car il laissait de côté les forces sociopolitiques les plus représentatives du pays. Cette tentative de manipulation de la classe politique congolaise fut mise en échec par la vigilance et la résistance de certaines forces politiques congolaises, principalement l’UDPS et le RCD (Rassemblement congolais pour la démocratie), regroupées au sein de l’Alliance pour la sauvegarde du dialogue inter congolais (ASD) et grâce auxquelles l’AGI fut conclu.
La gestion chaotique de la Transition, par les chefs rebelles, reconnue et critiquée par tous, y compris par la Communauté internationale elle-même, non seulement ramena le Congo au temps mémorable de la dictature, avec tous ses fléaux, mais surtout élargit le fossé entre les deux camps cités plus haut. Alors que les richesses du pays étaient continuellement détournées au profit de mêmes individus, la misère de la population atteignit les limites du tolérable. Les bases fondamentales sur lesquelles reposait l’AGI, c’est-à-dire la négociation et le consensus, étant ainsi sabordées, toute démarche politique ultérieure dans la recherche de la solution à la crise congolaise devint aléatoire. C’est malheureusement dans ce climat d’incertitude politique et de division entre les acteurs politiques congolais que la Communauté internationale et l’Union européenne choisirent paradoxalement d’investir dans un processus politique capital pour le Congo. Un processus qui avait tout intérêt à être réellement inclusif et surtout soutenu par toutes les forces représentatives du pays afin d’aboutir à un résultat crédible et acceptable par la majorité.
Ce bref rappel des évènements historiques pour mettre en exergue la grave contradiction qui existe entre, d’une part, la volonté et la détermination clairement affichées par la Communauté internationale et l’Union européenne d’aider le peuple congolais à sortir de la crise, et d’autre part, les actes posés sur le terrain par certains acteurs politiques influents, issus de ces deux institutions. Il apparaît donc que le refus caractérisé, de la part des représentants de la Communauté internationale et de l’Union européenne, de promouvoir la négociation politique et le consensus entre les acteurs politiques congolais, leur indifférence devant les violations massives des droits de Congolais, et leur laxisme face à l’impunité dont jouissent les autorités de la Transition, constituent des éléments à la fois intriguant et interpellant. Intriguant parce qu’ils montrent clairement que les membres de ces deux institutions internationales posent des actes ou soutiennent des logiques qui tendent soit à diviser les Congolais, soit à leur nier leurs droits et libertés fondamentaux (comme la liberté de penser et d’expression, ou le droit à l’autodétermination), alors que l’on prétend vouloir permettre à ce peuple de jouir réellement de ses droits. Interpellant, parce que les notions comme « négociation politique» et « consensus », indispensables à tout processus de normalisation politique et sociale pour une gestion apaisée de la société, semblent avoir de l’importance partout ailleurs sauf au Congo.
On est souvent tenté de considérer comme ridicule, voire insensé, le discours sur les droits de l’homme pour les peuples des pays pauvres qui vivent dans le dénuement total, comme c’est le cas pour la grande majorité de la population congolaise aujourd’hui. Mais rien, même la misère la plus inhumaine, ne peut justifier le déni sélectif des droits fondamentaux de l’homme, ni l’indifférence face aux violations de ceux-ci. Et ce principe garde toute sa valeur pour tous les hommes, y compris les Congolais.
Le processus électoral actuellement en cours, en RDC, qui est l’aboutissement logique du processus politique instauré par l’AGI de Sun City, est incontestablement l’œuvre de la Communauté internationale qui le finance, à plus de 90 %, et l’organise par l’intermédiaire de certains acteurs congolais qui ne sont que des exécutants. Il ressemble à un chapiteau au dessus des têtes des Congolais, et en particulier des acteurs politiques, qui semblent en ignorer non seulement la structure, mais surtout la finalité. Cela, en dépit de l’engouement et la grande mobilisation du peuple, lors des opérations de vote (référendum constitutionnel, élections législatives et premier tour de la présidentielle), que l’on peut plutôt interpréter comme un message clair sur les attentes de la population. Les évènements meurtriers survenus du 20 au 22 août 2006, dans la capitale congolaise, au lendemain de la publication des résultats du premier tour de l’élection présidentielle montrent, si besoin en était encore, que même les « bénéficiaires » directs de ce « processus-cadeau » sont loin d’en saisir l’importance et se moquent des attentes du peuple. Tandis que la Communauté internationale et l’Union européenne, en restant passives devant des tels crimes et violations des droits de l’homme, commis par ceux-là même sur lesquels on semble s’appuyer pour instaurer la démocratie au Congo, confortent les suspicions qui pèsent sur ces deux institutions, les accusant de vouloir installer au pouvoir, par un semblant d’élection, des marionnettes à leur solde, sinon de poursuivre des agendas cachés.
L’ensemble d’éléments cités ci-dessus et les nombreuses irrégularités enregistrées tout au long du processus électoral en cours depuis l’opération d’enrôlement des électeurs, poussent au scepticisme quant à la gratitude et la bienveillance que semblent afficher la Communauté internationale et l’Union européenne en faveur du peuple congolais. Et quand on prend en compte tout ce qui entoure ce processus électoral depuis son début, et l’entêtement de ses parrains à vouloir le mener à terme, malgré tout, l’on peut raisonnablement se demander si ce processus n’a pas été « taillé sur mesure ». Le mystère qui a entouré la publication des résultats du premier tour de la présidentielle, la tension qui a régné dans la capitale congolaise la veille de cette publication, et surtout les évènements qui ont suivi l’annonce des résultats provisoires par la Commission électorale indépendante (CEI), avec la quasi absence de réaction de la part de toute la Communauté internationale dont les ambassadeurs avaient d’ailleurs failli laisser leurs vies dans la résidence du candidat Bemba, pourtant non gagnant du premier tour et cible de l’attaque lancée par les troupes de Kabila, à la fois confirment ces appréhensions et montrent à quel point ce processus est une « bombe à retardement » pour le Congo. Si le deuxième tour, qui ne semble plus être qu’une formalité pour bon nombre d’acteurs politiques occidentaux, qui ne se gênent même plus à afficher un triomphalisme arrogant, les grandes inconnues demeurent l’acceptation des résultats définitifs par les « perdants », et par tous ceux qui sont restés en marge du processus, et surtout la « gestion » du pays par les « gagnants ».
La crise du Congo et la misère de la population ont déjà atteint des profondeurs insondables. Le louable investissement de tous a déjà permit au pays de progresser sur le chemin de la démocratie et le processus électoral va dans quelques heures toucher à sa fin, en dépit de tous les signes d’alarme qui balisent le reste du chemin à parcourir. Il est donc impérieux que les organisateurs et parrains de ce processus fassent tout ce qui est possible pour laisser les Congolais faire leur choix définitif : celui de prendre en mais leur destin en se choisissant dans la discipline et la transparence celui qui va, pour les prochaines cinq années, conduire le pays. Il ne suffit plus, pour les Congolais, de se contenter seulement de manifester leurs attentes, à travers l’engouement ou la mobilisation pour le vote, il faut s’approprier le processus et montrer clairement qu’ils constituent ce souverain primaire à qui revient le pouvoir.
L’histoire a peur d’incertitudes, par conséquent les Congolais doivent éviter de s’appuyer sur l’incertitude. Pour son développement le Congo a besoin de dirigeants compétents, intègres, travailleurs et respectueux du peuple. Les Congolais ne doivent en conséquence choisir que des dirigeants qui remplissent ces critères et récuser l’aventurisme, l’amateurisme et l’immobilisme. Le Congo a besoin des dirigeants expérimentés, capables de le conduire sur les sentiers périlleux de la démocratie, les Congolais doivent éviter de se fier aux apprentis sorciers qui sont des loups revêtus en peaux d’agneaux.
Quelles que soient les intentions de ceux qui se sont investis pour offrir ce « processus-cadeau» au Congo et à son peuple, ce qui doit compter aujourd’hui pour les Congolais c’est de savoir que c’est à eux que reviendra demain le dernier mot dans le secret de l’isoloir, grâce au choix qu’ils feront. Un choix responsable pour l’avenir de leur pays, le grand Congo.
Bruxelles
