46 ans d’indépendance nominale. Quelle fatigue ! 1035

Il est très intéressant de suivre l’émission ‘dialogue entre congolais’ sur la Radio Okapi, d’y écouter la tribune de presse et d’y entendre les avis des auditeurs. Il arrive que ces opinions soient fondées sur une naïveté troublante. Quand elles sont données par certains jeunes et certains adeptes de « la politique-mangeoire », elles révoltent. Quand ces opinions sont émises sur la fin de la transition et les élections, il arrive que nous nous rendions compte qu’elles ne sont pas informées.
Prenons un exemple. Emettant leurs points de vue sur la nécessité d’un dialogue avant les élections, la plupart des jeunes intervenant sur cette grande radio affirment ceci : « Nous en avons assez des dialogues. Nous voulons allez rapidement aux élections. Nous avons des stylos rouges pour corriger tous ceux qui n’ont pas été à la hauteur de leur tâche pendant cette longue transition. Nous sommes fatigués des conciliabules. Les politiciens congolais, nous les connaissons, ils ne se mettront jamais d’accord. Nous n’attendons plus rien d’autre que les élections. La communauté internationale risque de nous lâcher si nous continuons de tirer les choses en longueur.» Et si vous posez à ces jeunes gens la question de savoir ce qu’est la politique sans dialogue ou ce qu’ils ont comme information sur le fonctionnement des ordinateurs qui seront utilisés lors des prochaines élections, vous vous rendez compte qu’ils n’en savent pas grand’chose. Innocemment et/ou naïvement, ils estiment que les élections sont une solution magique, celle pouvant mettre fin à notre indépendance nominale. Ils ont placé une telle foi naïve en ce qu’ils appellent « communauté internationale » qu’ils ne réussissent pas à établir le lien existant entre cette fameuse communauté et la mondialisation marchande. Ils croient, naïvement, que « cette histoire » est préoccupée par le devenir du Congo. D’où leur fatigue. Ils attendent des autres, de tous les autres qu’ils soient les garants de leur bonheur à venir. Une bonne frange de nos populations partage cette vision illusoire de notre devenir commun.

I. Notre fatigue est mentale

Nos indépendances nominales en Afrique ont coïncidé avec l’émergence des partis uniques et des dictatures soutenues par les métropoles. Pour survivre, ces dictatures ont eu recours à la crétinisation de nos peuples et à la délinquance étatique. Le chant et la danse y ont joué un rôle majeur. Nos compatriotes animalisés sous Mobutu chantaient : « Mobutu wetu kabuyi bueba tuvua mua kusanka munyi, tuvua mua kudisua munyi, M.PR. walua penyi, ditunga dialua dimpe » (Notre Mobutu, n’eût été grâce à toi, comment pourrions-nous nous réjouir, comment pourrions-nous être fiers, d’où viendrait le M.P.R. pour que le pays soit prospère ?) Heureux du peuple qui dansait, Mobutu a eu recours aux promesses farfelues pour se maintenir au pouvoir. (L’histoire recommence. La campagne électorale tournera autour des routes à construire, des villes à électrifier, de l’eau à redistribuer sans que notre peuple soit capable d’interroger ces menteurs sur les raisons pour lesquelles, régnant à la tête de ce pays hier et aujourd’hui, ils n’ont pas pu se consacrer à ces tâches !)
Le chant susmentionné et beaucoup d’autres allant dans le même sens, par leur pouvoir de suggestion, de lavage de cerveau, ont convaincu une bonne partie de notre peuple que la réalité était une illusion. Que sa misère et ses souffrances étaient une punition du Ciel. Les slogans comme « objectif 80, objectif 80 » et « plus rien ne sera comme avant » n’ont rien produit. Et le peuple, dans sa grande majorité, a béatement cru que Mobutu « papa », « timonier », « guide » pouvait le sortir de sa misère et de l’imbécilisation où il l’avait plongé. Faute d’une analyse institutionnelle conséquente et/ou par manque de formation et d’information, obnubilée par « l’aura de l’aigle de Kawele », une bonne partie de notre peuple n’a pas compris rapidement que son inhumanisation était un processus initié, grâce à sa crétinisation, par les artisans de la guerre froide et leurs marionnettes congolaises dont le Maréchal était « la figure de proue ». Cela jusqu’au jour où, « 13 dignes fils » de ce peuple- les parlementaires- décidèrent de renoncer aux privilèges au nom de la vérité. (Pour combien de temps ?)

II. La révolution des « treize » et sa durée

Les treize n’ont pas longtemps tiré à une même corde. L’autisme des uns, l’attrait de la mangeoire pour les autres, la fatigue épistémologue et mentale pour les autres encore n’ont pas permis à « ces révolutionnaires » de mener à bien leur œuvre. Néanmoins, cette « révolution » a créé des héritiers. Bernés pour un temps par des guerres de libération-prédation, ils viennent à peine de se rendre à l’évidence que la marchandisation du monde passe par l’abrutissement de la majorité du peuple, la corruption, le clientélisme, « l’ethnicisation » et la clochardisation des élites politiques et intellectuelles au nom du « réalisme politique ». Ces héritiers créent des collectifs, des associations, des partis politiques et des « fronts de résistance » à cette « basse œuvre » et essaient de lutter pour le droit à l’autodétermination de notre scandale géologique. Cette création politique invente des interstices où les gémissements et les souffrances endurés pour la naissance d’un autre Congo possible auraient tout à voir avec le grand désir de palper sa réalité.
La petite tentation ici serait de croire en « l’immédiatisme » auquel confine la fatigue mentale et épistémologique. Ici, il est important de cerner les contours du système que « ces héritiers » combattent : le capitalisme. Dans sa capacité d’ensorcellement, ce système est « un flux mouvant et réorganisateur ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Il se fait et se refait. Quand on croit pouvoir le maîtriser, il rebondit. Ses ténors travaillent pour cela.
Au jour d’aujourd’hui, ils sont en train de convaincre les congolais que l’économie sociale du marché peut corriger ses dérives. Un mensonge ! Disons que ce système dit faussement « naturel » utilise aujourd’hui les politiciens, les intellectuels, les médias, les Etats, « les mots » pour réaliser « son opération de capture sorcière. » Il mange les cœurs et les esprits ; ils les vide et les remplace par « un porte-monnaie, un ventre ou une poche sans fond ».Par ses ténors interposés, il rend incapable de penser autrement qu’en passant par « les prêts-à-penser consensuels » du genre : « Avec les élections, il y aura la paix et les investisseurs vont venir créer des emplois chez nous. »La compétitivité et la concurrence l’aident à vanter les mérites de la propriété privée et de l’expropriation des peuples. Disons qu’en tant que « flux mouvant et réorganisateur », le capitalisme est « un caméléon » à même de revêtir les couleurs de son environnement. Ce faisant, « ses temples », les IFI (institutions financières internationales) donnent l’impression qu’elles peuvent financer l’éducation, l’habitat, combattre la pauvreté, etc. Mensonge ! Leur credo est : « profit ; plus de profit possible, à n’importe quel prix. »
Arriver à une pareille approche de « la sorcellerie capitaliste » demande du temps et de la patience, un travail de fond assumé à la base par les ascètes du provisoire (tulume tua mukaba tua kubena tufue lelu, bashala ne balele bakwabo) dans des trajets d’apprentissage où « tous ensemble » devient un mot d’ordre qui ne vaut que dans la mesure où il permet la production d’un espace de vie et de bonheur collectif partagé.
A notre humble avis, l’avènement de cet espace n’est pas un horizon atteignable une fois pour toutes ; il est toujours fuyant. D’où l’importance d’une lutte fondée sur une culture de la résistance toujours revue et corrigée. Tout au long de cette lutte, les cercles des luttants peuvent se faire et se défaire. Le danger serait de croire en la fidélité des autres (les co-luttants) à l’idéal de la lutte comme garantie de sa poursuite et en l’acquisition du pouvoir politique (et à sa gestion) comme son point d’arrivée.
Non. La découverte et/ou la redécouverte de la faillibilité de l’homme, quel qu’il, soit nous somme de faire confiance, de croire dans ce que nous créons ensemble et d’être toujours disposés à la remise en question de nos convictions et de nos créations fussent-elles politiques. La crédulité naît de la foi naïve en « l’homme accompli ». La sagacité citoyenne, l’intersubjectivité critique, de la prise de conscience que nous sommes, tous, vulnérables et faillibles c’est-à-dire « bamulengele wa kabul’a kalema, muntu yonso udi ne kende kamulamate. » La glorification messianique de nos « leaders politiques » serait un peu liée à cette foi naïve en l’homme et au refus de le voir sous son vrai jour : un homme vulnérable et faillible, capable de se parfaire dans des trajets d’apprentissage où l’autre reconnu peut apporter sa quote-part à l’édification mutuelle.
Redécouvrir l’homme faillible et vulnérable (que nous sommes tous) permet de créer collectivement, ensemble, de faire de nos différences des lieux d’échanges mutuels en vue de nous prémunir contre la fatigue que peut provoquer les opérations « d’évidement » capitaliste. Cela permet de nous protéger avec et à partir des autres et d’atténuer le poids de la fatigue. L’union fait la force, dit-on. Dans notre langue maternelle, on dirait, « bungi mbulobo », « nkunde ya bangi ibobele ne mate », etc. Dans ce même ordre d’idées, « le serpent qui se promène seul meurt au coup du bâton capitaliste ». Dans notre langue maternelle, on dirait, « nyoka kwenda nkayebe nkufwa ku musungu ; nkaya nlutatu. » Dans le contexte capitaliste, un seul parti politique, un seul collectif, une seule association, un groupe d’intellectuel, c’est fragile. La capacité de persuasion capitaliste, sa force de nuisance ébranle « les hommes seuls. » Il faut être « bangi » pour lui résister et créer politiquement.

III. Par-delà les indépendances nominales

Il est honteux de continuer à clamer que nous sommes indépendants tant que nous ne disposons pas de notre droit à l’autodétermination. Il y a encore du chemin à faire pour la conquête et la reconquête de ce droit. Ce chemin nous exige une remise en question continue des mots et expressions « passe-partout » tels que : indépendance, communauté internationale, aide aux pays en développement, économie sociale du marché, correction du capitalisme, O.N.U, etc. Il est important de questionner ces mots et expressions eu égard à notre désir d’autodétermination et à l’apport concret de leur usage dans notre histoire passée et présente. Pourquoi, malgré la fameuse aide de cette communauté dite internationale, nous n’arrivons pas à devenir maîtres de notre destin ? Est-ce une aide ou une chaîne ? Le financement des élections par cette communauté dite internationale nous a-t-il permis de décider de notre avenir ? A-t-il été une aide, un prêt ou un bâillonnement de nos bouches pour nous empêcher de nous autodéterminer en faisant entendre nos voix, fussent-elles discordantes ? Quel a été l’apport réel de l’O.N.U. dans notre histoire ? A partir d’où pouvons-nous corriger le capitalisme, ce « flux mouvant et réorganisateur », entretenu par la prédation multinationale ?
Ces questions et beaucoup d’autres posées en tant que questions mettant nos collectifs, nos partis politiques et nos associations ensemble peuvent créer le sillon d’un autre devenir commun. Face à « un adversaire » dont les actions se mènent furtivement, de manière insidieuse, à la façon de ces sorciers de nos villages qui mangent « les cœurs et les esprits », la division capitaliste de la société ne peut être reconduite chez nous sans que nous soyons éternellement condamnés à servir les desseins de « ce flux mouvant et réorganisateur ». Il crée de la fatigue par ses lieux-tenants interposés pour s’en servir comme raison suffisante à sa pérennisation. Souvent, ce sont ses acolytes, « mangeurs », qui entonnent les différents refrains que « le petit peuple » reprend en chœur. Les refrains du genre « allons vite aux élections, nous avons déjà perdu beaucoup de temps et beaucoup d’argent, nous sommes fatigués) s’interprètent mieux dans un contexte où le temps est réduit au calcul et à l’argent, où l’on croit évangéliquement que « time is money ». Sans un grand esprit de discernement, (entretenu avec les autres), il est très difficile d’échapper aux filets de ce « flux mouvant et réorganisateur ». Donc, la capture sorcière de notre droit à l’autodétermination nous somme de lutter au sein de « grands fronts de résistance » à la mondialisation capitaliste en dépassant les frontières de nos regroupements. Notre indépendance réelle serait à ce prix. A condition que la lutte et la culture de la résistance deviennent, chez nous, malgré nos diversités, notre raison de vivre et/ou de mourir. Leur entretien exige du temps, de la patience et une solidarité à toute épreuve.

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