Les artistes restent immortels au fil du temps à travers leurs œuvres, certes. Pourtant, il y a 7 ans que Zamenga Bakatuzenga, un des écrivains congolais les plus populaires et connu particulièrement du monde des écoliers, par sa plume simple et accessible, a cassé la pipe. L’auteur de « Un croco à Luozi », laisse des traces indélébiles dans la mémoire collective de la littérature congolaise d’expression française.
Le 2 juin 2000 à 22 heures, la nouvelle du décès, aux Cliniques Universitaires de Kinshasa, du romancier Zamenga Batukezanga, a été un coup très dur pour les intellectuels congolais. Originaire de Nkobo-Luozi dans la province du Bas-Congo, Zamenga naquit le 20 février 1933. Spécialiste en éducation des masses et en développement communautaire, Zamenga est diplômé des études supérieures des Sciences Sociales de l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Après ses études à Manchester en Angleterre, Zamenga Batukezanga rentre à Kinshasa où il enseigna à l’école primaire. Il oeuvra pour la promotion des étudiants à l’Université Lovanium. D’abord, il devint gestionnaire de homes pour étudiants puis directeur des œuvres sociales estudiantines.
Cadre chez General Motors Zaïre, chargé des affaires sociales et des relations extérieures, quelque temps plus tard, il devint Président du Conseil d’Administration de la Société nationale des éditeurs, compositeurs et auteurs (Soneca), tout en étant trésorier de l’Ueza (Union des Ecrivains Zaïrois). Quelque temps avant sa mort, il s’installera à son propre compte, s’occupant de son centre des jeunes handicapés physiques à Livulu et de ses plantations dans son Luozi natal.
ŒUVRES
Cet assistant social est bien sûr le continuateur des générations des conteurs. C’est un auteur de la seconde génération des indépendances. Au début des années 70, Zabat se lance à la conquête d’un large lectorat. Son œuvre d’inspiration populaire, proche de préoccupations du peuple, a été appréciée et reconnue publiquement par le poète malgache Jacques Rabemananjara, qui le compara à l’écrivain kenyan Ngugi Wa Thiong’o en raison de son enracinement et de son impact sur le public. L’œuvre de Zamanga Batukezanga donne régulièrement lieu à des controverses.
On peut la résumer comme une photographie du vécu, avec un langage propre à lui, différent des académistes. Par exemple, lorsqu’en 1976, Valentin-Yves Mudimbe Vumbi Yoka a rendu compte de son séjour aux Etats-Unis d’Amérique dans ses «Carnets d’Amérique». Six ans après, Zamenga Batukezanga, de retour du pays de l’Oncle Sam, a produit son récit de voyage «Lettres d’Amériques», dans un style magnifique. Zabat est un des rares écrivains à s’être exprimé exclusivement en prose avec plus d’une dizaine de récits entre 1971 et 1990. Malgré son style que d’aucuns qualifient de non romanesque, Zamenga est aussi le plus lu des écrivains congolais. Ses publications furent tous éditées au pays. Certaines ont même connu la consécration des rééditions. «Bandoki», par exemple, a été réédité trois fois.
Les œuvres de Zamenga circulent à travers le pays. Elles bénéficient du soutien du réseau de diffusion catholique des éditions Saint-Paul d’Afrique. Le succès de notre conteur moderne, constitue à lui seul un phénomène sociologiquement intéressant. Il est lié aux efforts de l’Afrique pour développer une littérature édifiante autochtone comme appui à la pratique d’évangélisation. Mais l’ampleur du succès de Batukezanga interdit de l’enfermer dans les limites de la simple littérature de propagande morale. Les romans de Zamenga ne présentent pas d’intrigues, mais des situations plus ou moins dramatisées qui deviennent des occasions de réflexion sur l’évolution sociale. Pour lui, Dieu lui a donné la mission d’écrire pour éduquer. Ses deux romans les plus lus «Les hauts et les bas» et «Bandoki» se caractérisent par une écriture sans prétention, mais efficace, la plus directe, la plus nette. Ce qui l’intéressait, c’est de fournir au lecteur des éléments de réflexion sur une société en mutation. Entre la tradition et le modernisme, il ne tranche pas de façon simpliste. Il montre les dangers et les difficultés de l’évolution sociale. «Les hauts et les bas» dénonce la déshumanisation de la vie dans la grande ville. «Bandoki» dénonce la sorcellerie qui plante ses racines dans la médisance et la calomnie, souligne les ravages opérés par la superstition et la croyance aux sorciers. C’est un fléau.
21 ANS DE BEST-SELLERS
Zabat a reçu en 1985, le grand prix du 20ème anniversaire de la 2ème République du Zaïre, pour l’ensemble de son œuvre littéraire. Un record, plus d’un million d’exemplaires vendus : Zamenga a confondu une certaine classe d’universitaires scolastiques, qui prétendaient qu’en dehors des facultés, principalement littéraires, il n’y avait pas de littérateur digne de ce nom. Matraqué par les récitations des canons étrangers mal appris, Zamenga a continué la publication régulière de ses récits populaires sur la recherche du sens et de la survie des traditions dans la nouvelle civilisation urbaine congolaise et africaine. Ses détracteurs ne se sont, au fil des ans, confirmés ni critiques, ni écrivains significatifs, ceux qui ont osé le regrettent dans leur exil. L’auteur d’«Un Croco à Luozi» bat le record des records consacrés sur lui. Plus de trente thèses de doctorat lui sont dédiés à travers les universités du monde entier. Environ une centaine de mémoires et travaux de fin de cycle, pratiquement un à chaque session.
Zamenga appelle l’universitaire africain à s’exorciser des démons qui l’ont amené à trahir les idéaux de mieux-être du peuple. Ministre ou P-dg, l’intellectuel africain est appelé à se définir non pas comme un recordman de titres ronflants, pompeux et aveuglants, mais comme un véritable solutionneur des problèmes, des maux et des tares de sa société. Les titres des ouvrages de Zamenga suffisent à montrer combien il était investi comme un humaniste soucieux de l’avenir de la nation.
Voulant marquer le cœur et l’âme de son peuple, il a utilisé aussi bien le récit, l’essai, la monographie. Il a fait vibrer toutes les cordes sensibles de ses compatriotes. Les lecteurs étrangers se sont aussi retrouvés dans sa quête universelle et en sa sincérité. Traduit en russe, en allemand, en anglais, Zamenga a sillonné toute l’Europe, l’Amérique et le Moyen-Orient à l’invitation des sommités intellectuelles mondiales.
LE TESTAMENT DE ZABAT
Zamenga Batukezanga est la preuve que le Congolais lit, contrairement à une fausse élite prétentieuse, des blancs becs. Chacun de plus de 30 ouvrages de l’auteur de «Bandoki» connaît, spécialement auprès des éditions Saint Paul, plus de dix éditions. Soit un tirage global de plus de 50 mille exemplaires que l’on peut multiplier par 20. Le total donne à dire que le tirage de l’ensemble de l’œuvre de Zamenga dépasse le million. Un record inattendu non seulement dans notre pays, mais aussi en Afrique et plus généralement dans le tiers-monde. Une enquête sommaire prouve que 90 % des finalistes des humanités ont lu au moins un Zabat. Réaliste, Zamenga s’est installé au cœur de la problématique de l’avenir de sa société. Intellectuel responsable, dès son premier récit «Les hauts et les bas» en 1971, il a pris le taureau par les cornes. Haro sur le matriarcat et la mystification du lettré.
Œuvres bibliographiques de Zamenga
1971 : «Les hauts et les bas», (récit), éditions Saint Paul Kinshasa, 60 pages.
1971 : «Souvenir du village», (récit), éditions Okapi, Kinshasa, 91 pages
1973 : «Bandoki», (nouvelle), éditions Saint Paul Afrique, Kinshasa, 87 pages
1974 : «Carte postale», (récit), éditions Basenzi, Kinshasa, 136 pages
1974 : «Terre des ancêtres», (récit), éditions Basenzi, Kinshasa, 125 pages
1975 : «Village qui disparaît dans les promesses», (anthologie provisoire de la littérature zaïroise), éditions Presses Africaines, Kinshasa
1975 : «Sept frères et une sœur», (récit), éditions Basenzi, Kinshasa
1979 : «Mille Kilomètres à pied», (récit), éditions Saint Paul Afrique, Kinshasa, 102 pages
1979 : «Les îles Soyo», (récit), éditions Zabat, Kinshasa
1982 : «Lettre d’Amérique», (récit), éditions Saint Paul Afrique, Kinshasa
1982 : «Un Croco à Luozi», (conte), éditions Saint Paul Afrique, Kinshasa
1983 : «Chérie Basso», (récit), éditions Saint Paul Afrique, Kinshasa 1984 : «Le réfugié», (récit), éditions Edicva, Kinshasa
1985 : «Psaumes sur le fleuve Zaïre», (poème), éditions Zabat, Kinshasa
1985 : «Luozi 30 ans après», (récit), éditions Zabat, Kinshasa
1986 : «Mon mari en grève», (récit), éditions Zabat, Kinshasa
1987 : «Le mariage des singes à Yambi», (récit), éditions Zabat, Kinshasa
1988 : «Un Blanc en Afrique», (roman), éditions Zabat, Kinshasa
1988 : «Un villageois à Kinshasa», (roman), éditions Zabat, Kinshasa
1989 : «La pierre qui saigne», (récit), éditions Saint Paul Afrique, Kinshasa
1989 : «Pour une demystification: la littérature en Afrique», (essai), éditions Zabat, Kinshasa.
1990 : «Un boy à Pretoria», (roman), éditions Saint Paul Afrique
2005 : Pour un cheveu blanc (roman), éditions Zabat, Kinshasa; 127 pp
2005 : La Mercèdes qui saute le trou (roman), éditions Zabat, Kinshasa L’œuvre de l’écrivain Zamenga Batukezanga comprend aussi des bandes dessinées, publieé par les éditions Saint Paul Afrique
Œuvres posthumes
* La Mercedes Qui saute les trous
Dans ce Roman posthume, Zamenga Batukezanga présente en langage courant la triste, honteuse et inhumaine image que la République Démocratique du Congo présente au monde. Les trous que la Mercedes saute ne sont-ils pas la conséquence de la considération de l’entreprise de l’Etat comme notre caisse et poche personnelle où nous pouvons puiser quand et comme nous voulons ?
* Pour un cheveu blanc
Tshimanga et Tshibola frisent la quarantaine. Leur manage est un véritable modèle, une référence de vertu, d’harmonie et de stabilité. Un jour Tshibola, tournant la tête, jette un coup d’œil sur celle de son mari et y remarque quelque chose de semblable à un fil blanc. Voulant l’enlever, elle s’aperçoit qu’il s’agit d’un cheveu blanc. Quoi ? Pas possible ! Sursaute Tshimanga…
