«J’ai suivi attentivement les développements du Congo depuis des années». Ces propos sont de William Lacy Swing, chef de la Mission des Nations Unies en République démocratique du Congo (Monuc). Alors que le pays se prépare aux premières élections démocratiques depuis quarante ans, le diplomate américain revient sur les grandes questions auxquelles fait face la Rdc aujourd’hui.
ENTRETIEN
M. Swing, quelle est la vue de la Monuc à propos du calendrier électoral? Ces élections devraient à coup sûr avoir un code de conduite.
Nous avons accueilli favorablement la publication du calendrier électoral, que nous attendions depuis un certain temps. La date du premier tour des élections est fixée au 30 juillet et nous ne voyons pas pourquoi elle ne serait pas tenue. Cette publication permet à tous de planifier et accroît la confiance dans le processus électoral.
Il est important de reconnaître les énormes défis que posent les élections : il s’agit des plus grandes élections auxquelles les Nations Unies ont apporté leur soutien, c’est à dire le plus grand pays, plus grand que l’Afghanistan, le Cambodge, la Côte d’Ivoire, Haïti, le Sierra Leone et plusieurs autres réunis. La Rdc est un pays sans route, ce qui nécessite d’énormes efforts et dépenses logistiques. Il s’agit également de l’électorat le plus large que l’Onu a assisté avec presque 26 millions d’électeurs enregistrés sur un total estimé à 28 millions.
C’est enfin le plus important défi technique auquel font face les Nations Unies : il n’y a pas eut de recensement depuis 1984, pas de carte d’identité de mémoire d’homme ni d’élections démocratiques depuis les premières lors de l’indépendance en 1960.
Toutes ces raisons, et d’autres, font de ces élections un véritable défi mais nous pensons que la détermination de la population à avoir ces élections et le soutien le plus fort de la communauté internationale aboutiront à de bonnes élections. Il ne faut pas oublier que 25,6 millions de Congolais se sont inscrits sur les listes et ont récupéré leur carte d’électeur, souvent après avoir marché 30 à 40 kilomètres et fait la queue toute la journée. Deux tiers des inscrits, soit près de 15 millions, se sont de nouveau déplacés les 18 et 19 décembre pour se prononcer sur une Constitution que beaucoup n’avaient pas vue et peu avaient lue. Ils l’ont fait simplement parce qu’ils savaient que c’était une étape nécessaire avant de pouvoir retourner devant les urnes.
Au lendemain du référendum de décembre 2005, il est apparu nécessaire d’avoir une campagne d’éducation civique afin de donner davantage de crédibilité au processus électoral. Que fait la Monuc à ce sujet?
Nous avions tous reconnu, à l’époque, que d’avantage aurait pu être fait : faire circuler d’avantage d’exemplaires de la Constitution, organiser d’avantage de discussions publiques afin de donner aux gens la possibilité d’en apprendre plus sur la constitution et la loi électorale.
Nous appuyons maintenant un certain nombre d’actions : nous dédions à l’éducation civique une part significative de nos programmes sur Radio Okapi, à l’antenne 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Nous avons également produit des vidéos à cet effet, dans les quatre langues principales (lingala, swahili, tchiluba et kikongo), que nous mettons à disposition des réseaux d’information.
Des millions de copies de la loi électorale ont également été distribuées. La Cei tâche de faire plus, mais elle fait face à un manque dans les fonds attendus de la part de la communauté internationale. Des Ong internationales et des ambassades participent également à des programmes d’éducation civique. Nous devons travailler diligemment à ce sujet, constamment, et ce jusqu’aux élections.
Êtes-vous en faveur de l’établissement d’un «code de conduite» pour les candidats aux élections présidentielles?
Les codes de conduite ont joué un rôle important dans les récentes élections à travers le monde et il est important pour la Rdc de suivre cet exemple. Toutes les parties en présence devraient signer un tel code et y adhérer de la manière la plus stricte. Cela permettrait d’assurer des comportements appropriés durant la campagne électorale officielle, d’éviter des attaques personnelles ou des déclarations provocatrices, de se concentrer sur les vrais problèmes et d’appuyer l’égal accès de tous aux médias.
Quelles sont les responsabilités des citoyens congolais pour ces élections?
Les citoyens doivent avant tout exercer leur droit de vote, et je fais confiance aux Congolais car si deux tiers des inscrits se sont exprimés sur la constitution, ils voteront également pour des personnes.
Les citoyens, comme les partis politiques, doivent se comporter de manière responsable, respecter la liberté d’expression et éviter l’individualisation de la campagne ou les provocations. Les citoyens congolais doivent également s’informer sur la Constitution et la loi électorale, sur leurs droits et leurs devoirs de citoyens dans une société démocratique. La Monuc assure la sécurité de l’«espace présidentiel». Malgré cela, certains conservent leurs propres gardes, ce qui peut soulever des problèmes de sécurité durant les élections. Pouvez-vous clarifier la position de la Monuc?
En vertu de l’accord global et inclusif, nous avons assuré depuis 2003 la protection de deux Vice-Présidents.
Comme prévu, cette protection de la Monuc prendra bientôt fin, après la mise en place par l’Union européenne d’une Unité de Police intégrée.
A propos de la question de l’impunité, avec par exemple le cas de Gédéon : quelle action, nationale ou internationale, peut permettre d’éviter de tels abus?
Des chefs de milice sont détenus à Kampala. Des discussions sont en cours entre l’Ouganda et la Rdc quant à leur sort.
Il y a eut des progrès significatifs ces derniers jours pour mettre fin à l’impunité. Gédéon, chef d’une importante faction au Katanga, s’est récemment rendu à la Monuc et a intégré le processus de désarmement, démobilisation et réintégration (Ddr). La Monuc l’a remis le 17 mai aux autorités de la Justice militaire à Lubumbashi. Les forces congolaises ont également blessé et capturé l’un des principaux chefs armés d’Ituri, surnommé India Queen. Il est maintenant dans un hôpital de la Monuc à Bunia et sera également remis aux autorités congolaises et à la Justice militaire. Un certain nombre de chefs de milice sont actuellement détenus à Kampala. Les gouvernements de la Rdc et de l’Ouganda sont en discussion quant à leur sort.
Nous prenons donc très sérieusement la question de l’impunité. Il est très important que ces gens comparaissent devant un tribunal.
Pourquoi Gédéon s’est-il rendu à la Monuc plutôt qu’aux Fardc?
Gédéon a demandé d’intégrer le processus de Ddr avec la Monuc. Il a préféré cette approche et nous l’avons bien sûr acceptée. Il s’est rendu avec 230 de ses éléments, parmi lesquels un grand nombre d’enfants. Nous avons aussi collecté 134 armes. D’avantage viendront. Gédéon est maintenant entre les mains de l’Auditeur militaire. Ses disciples sont maintenant en train de comprendre qu’ils ont intérêt à intégrer le processus de démobilisation plutôt que de rester dans la brousse, à tenter de s’accrocher par la force à quelques ressources ou territoires.
La Monuc vient de publier un important rapport sur les violations des droits de l’Homme en Rdc, y compris celle commises par les Fardc, l’armée congolaise. Que fait la communauté internationale pour prévenir ces abus?
Une Commission conjointe pour la réforme du secteur de la sécurité, mandaté par le Conseil de Sécurité des Nations Unies, traite de l’intégration et la réforme de l’armée et de la police. Cette commission est présidée conjointement par le vice-président en charge des affaires politiques, des questions de sécurité et de défense, et moi-même. Nous nous réunissons mensuellement et avons convenu récemment de le faire toutes les deux semaines. Nous suivons également dans ce cadre les questions des droits de l’homme au sein de l’armée.
Il est impératif qu’une structure administrative soit en place afin d’assurer le paiement des salaires et l’envoi régulier de rations de nourriture aux troupes. Cela retirera tout prétexte pour s’en prendre aux populations.
Un fond de 8 millions de dollars américains provenant des Nations unies est destiné par ailleurs à faire face aux urgences lorsque le gouvernement n’est pas en mesure d’assurer ce soutien logistique aux Fardc pour effectuer des opérations militaires conjointes. Cela contribue à contrer les atteintes aux droits de l’homme.
Par ailleurs, nous enquêtons régulièrement sur les violations commises par l’armée et la police. Nous avons récemment remis aux hauts responsables au sein du gouvernement un rapport documenté sur toutes les violations avérées au cours de l’année 2005, avec des mises à jour régulières. Nous mettons donc le gouvernement face à ses responsabilités. Ceci est crucial, en premier lieu parce que notre mandat est de protéger la population mais aussi parce si ces abus des Fardc restent impunis, la capacité de la Monuc à mener des opérations conjointes sera fortement limitée. La communauté internationale s’est saisie de cette question et je pense que la création d’une nouvelle armée intégrée sera notre priorité après les élections.
Nous sommes là pour appuyer les Fardc et faisons de notre mieux, sachant que c’est une tâche sur le long terme. Ce n’est pas encore une armée forte qui n’a pas encore été correctement appuyée et, jusqu’à ce qu’elle le soit, les Fardc ne seront pas une force viable.
Concernant l’appui humanitaire au Congo, pourquoi les fonds promis ne correspondent-ils pas à ce qui était espéré?
Les élections ne marquent pas la fin des tâches de transition encore à effectuer.
Il est vrai que l’initiative lancée à Bruxelles en février de cette année n’a pas encore apporté les résultats que nous attendions et espérions. Nous avions demandé que 681 millions de dollars américains soient immédiatement disponibles dans le domaine humanitaire afin de répondre aux besoins de la population. Les réponses des bailleurs ne sont bien sûr pas toutes arrivées et nous faisons activement campagne pour obtenir cet appui qui est instamment nécessaire.
Il y a, je pense, plusieurs raison pour lesquelles cette initiative est sous financée : il y a une compétition sévère avec plusieurs autres endroits dans le monde, en premier lieu le Darfour, pour des ressources limitées. Il y a également une demande croissante pour le maintien de la paix, pour ne pas parler uniquement de l’humanitaire. Le budget global consacré au maintien de la paix a doublé en cinq ans et représente désormais plus de 5 milliards de dollars. Il y a également eu une série de catastrophe à travers le monde. Cela ne veut pas nécessairement dire que nous ne pourrons obtenir cet argent, mais il arrive plus lentement que nous ne l’envisagions.
De quelle manière la force européenne (Eufor) récemment constituée va-t-elle renforcer la Monuc?
Nous accueillons avec satisfaction l’initiative du Secrétaire général adjoint en charge des opérations de maintien de la paix et la réponse très positive de l’Union européenne et des États qui contribuent à cette force. Nous attendons évidemment la décision finale des capitales européennes.
Nous reconnaissons par cette initiative le fait que la taille de la Monuc n’est pas adaptée à la taille de ce pays : nous disposons de 15 bataillons sur lesquels 13 sont concentrés sur l’extrême est du pays, dans le district de l’Ituri et les provinces du Nord et Sud Kivu. Cela ne laisse que deux bataillons et d’un bataillon d’intervention rapide opérant en dehors de Kinshasa pour couvrir le reste du pays, soit un territoire plus grand que l’Espagne et la France réunies. Deux bataillons ne sont tout simplement pas suffisants. L’initiative européenne vise donc à augmenter nos capacités et fournir des expertises que nous n’avions peut-être pas.
Nous pensons que ce sera une force crédible et qu’Eufor est la dernière manifestation de la détermination de la communauté internationale à appuyer les Congolais et leurs élections.
Pensez-vous que les Congolais soient prêt pour une réconciliation nationale après les élections?
Ce qu’il y a de remarquable au cours des dix dernières années de cette période difficile est que les Congolais ont réussi à rester ensembles en tant que nation. Il existe un fort sentiment d’unité nationale, ce qui n’est pas commun quand on considère que les émissions radio et télévisées diffusées de Kinshasa n’atteignent pas la partie est du pays. Les gens là-bas écoute d’avantage les programmes en Swahili provenant d’autres pays. Il y a peut-être un sens moins fort de l’État, en raison de sa faiblesse ou de son manque d’attention à leur égard, à moins qu’il ne constitue une menace.
Une réconciliation nationale a déjà commencé par le biais de discussions qui ont mené à des accords sur la base desquels l’actuel gouvernement a été formé. Cette réconciliation va bien évidemment s’accélérer après les élections. Une commission vérité et réconciliation tout comme la résolution locale de conflit seront abordées encore plus sérieusement. Je me sens donc encouragé par la perspective de réconciliation encore plus grande après les élections.
Quel appui les Nations Unies apporteront-elles au nouveau gouvernement?
Les deux principales considérations sont, d’une part, quel rôle le nouveau gouvernement élu voudra que l’Onu joue et, d’autre part, ce que le Conseil de sécurité est prêt à appuyer et financer.
Une fois ces deux paramètres posés, mon sentiment est que l’Onu peut offrir un appui majeur. Il existe une certaine confusion concernant la transition, car il est vrai que la constitution de transition prévoit que les élections et le fait que le Président soit investit de ses fonctions marquent la fin de la transition. Les élections ne marquent cependant pas la fin des actions de transition encore à effectuer.
Les actions de transition sont multiples : après les élections il n’y aura toujours pas de nouvelle force armée ou de police intégrée. Dix mille éléments armés étrangers menaçant les populations seront toujours présents dans l’est du pays. Toutes les milices congolaises ne seront pas encore passées par le processus d’intégration. Quelques régions ne seront pas encore complètement sous le contrôle de l’autorité gouvernementale, marquant de fait une absence de l’État. Tout cela devra être adressé.
Evidemment, l’un des soucis majeur est qu’au lendemain des élections, les attentes concernant les fruits de la paix augmenteront de manière exponentielle alors qu’il risque d’y avoir une tendance de la part de la communauté internationale à voir dans les élections une stratégie de départ. Nous devons prendre en compte ce possible écart entre les attentes et les ressources.
Vous avez dit que votre première fois au Congo remontait à 1964. Quelle est votre impression sur ce pays, 40 ans plus tard?
Je suis arrivé ici la première fois le 1er janvier 1964, en chemin pour prendre mes premières fonctions en tant que diplomate en Afrique du Sud. J’ai depuis attentivement suivi les développements de la situation au Congo et j’ai passé douze ans en Afrique centrale : six au Congo (Rdc), deux au Congo à Brazzaville il y a vingt-cinq ans, en tant qu’Ambassadeur des Etats-Unis, deux à Bangui, en République centrafricaine comme Chargé d’affaires et enfin deux à Washington comme directeur des affaires zaïroises au Département d’État.
J’ai donc vu le Congo évoluer. C’est un pays aux ressources énormes, mais celles-ci n’ont pas été exploitées correctement pour le bien-être de la population, principalement parce que le pays n’a pas connu de bonne gouvernance, certainement pas de bonne gestion économique, et a fait face à beaucoup d’exploitations illégales de ses ressources.
Ce que je vois maintenant est que, pour la première fois, nous avons en place un processus légitime, visible et identifiable qui mènera à des institutions elles-mêmes légitimes et stables. Nous avons un cadre légal international solide : cinq accords internationaux, plus de trente-trois résolutions du Conseil de Sécurité et un engagement résolu de la communauté internationale.
Nous avons ensuite des mécanismes en place : la Monuc représente la plus grande opération de maintient de la paix dans le monde. Le Ciat, le Comité international d’accompagnement de la transition, est unique en ce qu’il est responsable conjointement avec le gouvernement du succès de la transition. Quinze ambassadeurs du Ciat se réunissent régulièrement pour appuyer ce processus. Il y a également des institutions régionales telle que la Commission Tripartite Plus ou la Commission de Vérification conjointe.
Il y a enfin un financement suffisant pour ce processus. La Monuc, par exemple, a un budget de 1,13 milliard de dollars. Les bailleurs ont offert 458 millions de dollars pour l’appui aux élections. De plus, nous pouvons compter sur un très fort soutient de l’Afrique pour ce processus. Des dirigeants comme les présidents Mbeki, Obasanjo, Dos Santos, Sassou N’Gesso et l’ancien président Chissano, et des institutions comme l’Union africaine et la Communauté de développement de l’Afrique australe (Cdaa) appuient le Congo, ce qui illustre de fait un processus essentiellement africain.
Le Congo détient maintenant avec cette coalition sa meilleure chance de s’éloigner d’un passé difficile. L’ironie de l’histoire du Congo est que l’un des pays africain les plus riches est devenu l’un des plus pauvres au monde. C’est ce paradigme que nous avons la chance de pouvoir changer, pourvu que la communauté internationale soit prête à maintenir le cap et que le gouvernement nouvellement élu s’engage fermement pour que les richesses du pays soient utilisées pour le bien-être de la population.
