Une erreur législative, ses conséquences comptables et la dette du Congo… 904

Vers 1891, un frisson glacé parcourut l’échine de Léopold II…
Non, ce n’était pas le remord.
C’était la peur de Cecil Rhodes, l’un des autres Grands Carnassiers Blancs des richesses africaines. Il semblait bien que ce concurrent du Roi Souverain jetait un oeil émerillonné par l’appétit en direction du Sud de l’EIC, ce qui est aujourd’hui le Katanga…

Il convenait donc d’occuper, et en toute hâte, de sorte que, le drapeau étant désormais réellement planté, la possession de ces territoires ne puisse plus être contestée.

L’EIC préparait une expédition, mais les préparatifs n’en étaient guère avancés. Un consortium d’affaires préparait une expédition géologique qui, elle, en était à boucler ses malles. Léopold II conclut un accord avec les commanditaires de la seconde afin que l’on fusionnât les deux expéditions et cela donna la mission Bia / Francqui / Cornet. Ses membres trouvèrent une formule qui a fait florès : devant les richesses minières katangaise, ils s’écrièrent : « C’est un scandale géologique !».
Bien entendu, il y avait eu un accord sur les sous : l’EIC et les compagnies devaient partager les territoires découverts dans la proportion 2/3 pour l’Etat, 1/3 pour le privé. Le Roi avait d’ailleurs prévenu ses partenaires qu’il n’entendait pas se voir rafler le tiers le plus intéressant, et que le partage se ferait en « damier ». On découperait le Katanga en petits carrés, dont deux reviendraient à l’EIC, le troisième aux compagnies, les deux suivants à l’EIC, encore un pour les compagnies, et ainsi de suite… Tout ceci à propos de terres qui n’avaient jamais été arpentées !
Après quoi, on décida que l’arpentage n’aurait pas lieu. Le Katanga serait administré par un Comité Spécial, le CSK, composé suivant cette même clé 2 pour l’Etat contre 1 pour le privé. Dépenses et bénéfices seraient également partagés, toujours suivant cette même clé. Cela signifiait donc que les compagnies auraient un mot (minoritaire, mais réel) à dire dans la gestion des affaires publiques, mais aussi qu’elles auraient à « cracher au bassinet » pour 1/3 des dépenses qui, ordinairement, incombent à l’Etat…

Vint la préparation de la reprise du Congo par la Belgique, prévue pour 1908. Vinrent aussi les travaux de la Commission des XVII. Seize de ses membres entendaient parler du Congo pour la première fois. Le dix-septième Eugène De Groote, avait séjourné au Congo… pendant huit jours. Leurs vues sur la colonie pour laquelle ils allaient délibérer sur une loi fondamentale étaient parfois un peu floues…

Ils savaient en tous cas ce qu’ils ne voulaient pas. Ils n’avaient pas envie de voir la Belgique clouée au pilori de l’opinion publique à l’instar de son Roi, à propos de brutalités comme celles du « caoutchouc rouge ». La Commission d’Enquête de 1904 avait établi que ces abus étaient réels. On en connaissait la cause. C’étaient les pouvoirs exorbitants, les délégations de pouvoir accordées par l’Etat à des compagnies comme l’ABIR ou l’Anversoise. C’étaient ces compagnies privilégiées qui étaient responsables, et non le Roi ! Léopold II était actionnaire de ces compagnies pour une bonne part de… Chut !
Sincèrement désireux d’éviter le renouvellement de ces scandaleux abus, les XVII, donc, étaient unanimes à proclamer « Plus de privilèges ! Plus de compagnies à charte ! », convaincus d’ailleurs que cette pratique avait disparu à l’occasion des réformes ayant suivi le rapport de 1904. Ils n’apprirent que tardivement que, au CSK, une telle disposition existait toujours, suivant des modalités d’ailleurs très différentes de celles de l’ABIR. On bâcla en dix minutes un amendement qui décrétait que cette situation prendrait fin au plus tard en 1910 (article22 de la « Charte coloniale »).
Ce qui disparaissait ainsi, ce n’était pas le CSK, mais la possibilité de faire des agents de la Compagnie du Katanga des représentants de l’Etat, et l’obligation pour cette compagnie d’intervenir pour un tiers dans les dépenses, qui résultaient essentiellement de la délégation des pouvoirs politiques. Jules Renkin, disant en 1909 que l’article 22 avait été une erreur, ajoutait que, les dépenses étant (alors !) de 1,5 millions par an, cela revenait à faire à la Compagnie du Katanga un cadeau annuel d’un demi million de francs. Et comme auraient dit nos grands-parents, c’étaient là des vrais francs, des francs or !

Les XVII, qui ont commis cette erreur, l’on fait par ignorance, par hâte, et parce qu’ils ont réagi viscéralement devant l’idée d’une délégation de pouvoir quelconque. La persistance dans l’erreur pourrait être moins innocente !

Deux faits permettent de se faire une idée des sommes en jeu. De 1940 à 1945, seule de tous les pays en guerre, la Belgique ne fit pas un centime de dettes envers les Etats-Unis ou l’Angleterre. Elle acquittait ses factures grâce aux revenus de ses matières premières katangaises. En 1960, le Katanga représentait à lui seul 80 % du PIB de la colonie.

Si l’on n’avait pas « oublié » de corriger cette erreur législative, quelles en auraient été les conséquences comptables ? Le Congo serait-il endetté ?

@ Guy De Boeck 2004

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