Stanley , entre Couronne et Empire 1454

Mardi, 28 novembre, 2006 9:25

Entretien avec James L. Newman

Auteur de « Stanley, entre Couronne et Empire », éditions Luc Pire, 400 pages, 29,50 euros

Qu’est ce qui vous a conduit à vous intéresser à Stanley, alors que vous étiez connu pour être un spécialiste de la géographie africaine ?

J’avais déjà étudié l’histoire du continent africain, jusqu’à la veille de la pénétration européenne au 19eme siècle. J’y avais étudié le rôle que jouèrent les Arabes, comment ils ouvrirent la voie aux Européens. Dans la foulée, j’ai commencé à m’intéresser aux explorateurs comme Stanley, qui avaient noué des contacts avec les Arabes. Mais je n’aurais rien pu écrire sur Stanley si je n’avais pas eu accès aux archives du Musée de Tervuren. Lorsque j’ai proposé au conservateur Philippe Maréchal d’avoir accès à ces archives, j’ai reçu, très aimablement, une réponse positive et nous avons alors travaillé ensemble durant plusieurs années, pour notre meilleur bénéfice mutuel. L’angle que j’ai voulu développer était la relation entre Stanley et l’impérialisme occidental et j’ai travaillé sur ce projet durant 6 années, entre Londres et la Belgique. Les archives de Stanley avaient été achetées par la Fondation Roi Baudouin et ensuite données à Tervuren.

Par quoi avez vous été surpris en découvrant ces archives de Stanley ?

Tout d’abord par la quantité de documents disponibles, certains de ses journaux comptaient des centaines de pages, Stanley était beaucoup plus organisé que ce que l’on a pu croire à l’époque et ses textes rédigés en anglais étaient très lisibles. La plus grande surprise est que Stanley avait gardé des copies de toutes ses lettres envoyées à Léopold II et recopié les réponses venues de Bruxelles, j’ai ainsi pu suivre le dialogue entre les deux hommes…
En plus du journal de Stanley, j’ai aussi découvert ses carnets de notes. J’ai découvert que Léopold II et Stanley avaient quelques désaccords, entre autres sur la nature du travail demandé à l’explorateur. Le roi voulait qu’il s’emploie à créer un Etat, dans les plus brefs délais, alors que Stanley voulait avant tout créer et développer des stations le long du fleuve. Ces dernières auraient été la base de ce futur Etat, qui, dans son esprit, ne devait se développer que bien plus tard. Stanley résistait au roi, désireux de ne faire qu’une chose à la fois, et d’abord gagner la confiance des Africains, signer des traités avec eux, sans forcer personne…Au départ Stanley n’aurait du faire qu’une seule expédition, et c’est le roi qui le convainquit de retourner en Afrique…

Pourquoi, sujet britannique, Stanley n’a-t-il pas travaillé d’abord pour l’Angleterre ? N’a-t-il pas trahi son pays ?

Pas du tout. En fait, il avait d’abord proposé ses services à Londres, mais ses offres n’avaient pas été retenues, car les Anglais étaient déjà très engagés ailleurs, en Inde, mais aussi sur la côte orientale de l’Afrique. Léopold était une sorte de deuxième choix. Aux yeux de Stanley, Léopold II était un philanthrope… En fait, Stanley fut peut-être le dernier à croire totalement aux vertus de la liberté commerciale, qu’il voulait instaurer sur les rives du fleuve. Il ne méprisait pas du tout les Africains et les considérait comme d’excellents marchands, à même de se défendre et de nouer des relations égalitaires avec des commerçants européens. Le roi ne lui révéla pas ses motivations ultimes. S’il lui avait dit ce qu’il voulait faire de l’Etat libre du Congo, je crois que Stanley l’aurait quitté. Pour lui, tout devait se passer pacifiquement, personne ne devait être contraint par la force…
Pour Stanley, la liberté de commercer ne devait pas être confondue avec l’impérialisme, d’ailleurs lorsqu’il conclut ses accords commerciaux, il n’avait avec lui aucune force militaire…

Le Congo n’a donc pas été créé dans la violence ?

Pas du tout. Sa création est le résultat d’une série d’accords commerciaux patiemment négociés et aux yeux de Stanley les traités n’étaient pas inégaux, ses interlocuteurs n’étaient pas des naïfs. Plus tard, lorsque Stanley fut informé de la violence pratiquée au Congo, il refusa toujours de croire que la responsabilité du roi ait pu être engagée, il préférait blâmer les engagés locaux. Bien sûr, il était au courant des campagnes menées par Morel, par Casement, mais il se disait que le Roi ne pouvait pas être informé de ces excès. C’est peut-être pour cela qu’il n’a pas voulu retourner au Congo ensuite pour voir ce qui se passait, la confusion, le gaspillage, les officiers incompétents et cruels, le détournement des revenus…
Il savait bien que le roi tirait des revenus du Congo mais il croyait que ces sommes allaient être réinvesties en Afrique.

Quelle était la relation entre Stanley et Léopold II ?
Je crois qu’il y avait entre eux une véritable amitié, une relation de confiance. Par la suite, le roi maintint les contacts avec lui, et pas uniquement parce qu’il en avait besoin…

Pouvez vous comparer Stanley et Savorgnan de Brazza dont le souvenir vient d’être célébré à Brazzaville ?

De Brazza aussi avait une force militaire derrière lui mais Stanley était plus efficace dans ses efforts pour convaincre les Africains de signer des accords avec lui, et il réussit à maintenir de Brazza de l’autre côté du fleuve. Il régnait entre ces deux hommes une sorte de rivalité amicale. C’est le roi qui s’inquiétait à propos de Brazza. Stanley était plus lent mais plus tenace, il voulait consolider ses traités. Sans Stanley, il n’y aurait pas eu d’Etat indépendant du Congo et pas de Congo du tout, ni aujourd’hui de RDC. Stanley avait une vision : il voyait le fleuve, ses affluents et dessinait une sorte d’Etat commercial, qui se serait étendu sur toute la superficie du bassin du Congo. C’est cette carte qu’il avait dessiné avant la conférence de Berlin et il obtint la création de cette immense entité, plus petite que prévu à l’embouchure, plus large à l’intérieur. Pour lui, cet Etat devait bénéficier à tous et la présence des Européens devait être synonyme de progrès pour les Africains. Il était peut être un visionnaire naïf, mais c’est ce qu’il répéta souvent, sans critiquer le capitalisme, le libéralisme. Il n’était pas raciste, ne croyait pas à la hiérarchie des races, et pensait que seules l’éducation, l’expérience faisaient la différence.

Stanley mériterait-il d’être célébré à Kinshasa, comme de Brazza l’a été en face ?
La question est intéressante car il est certain que, sans Stanley, le Congo n’aurait jamais existé. C’est d’ailleurs cela aussi qui m’a poussé à m’intéresser à lui, dans les livres d’histoire de l’Afrique publiés en Grande Bretagne, son nom était à peine mentionné, ce qui est réellement injuste…C’est Patrice Lumumba lui-même qui écrivit que « Stanley apporta la civilisation au Congo »… Je le répète, cet homme mérite le respect et son souvenir devrait être réhabilité.

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