Si tu as peur de mourir à la guerre, fais-toi soldat ! 2033

D’abord, un petit constat statistique, puis qu’on en fait avec tout, même avec les horreurs de la guerre.

La Guerre de 14-18 a été la dernière guerre qui a tué plus de soldats que de civils. Lorsque Maurois, dans « Les silences du colonel Bramble », écrit que « La vie du soldat est une vie rude, parfois mêlée de réels dangers… », il a encore raison, mais c’st la dernière fois…

La Guerre de 40-45 a tué à peu de choses près autant de civils que de militaires. Attention ! Il est bien question ici des morts de la guerre, pas du génocide des Juifs ! Mais cela inclut bien entendu les morts des bombardements terroristes et criminels du « Blitz » sur Londres, de Hambourg et de Dresde, de Hiroshima et Nagasaki.

Depuis lors, tous les conflits qui se sont déchaînés un peu partout sur la planète ont, invariablement, fait plus de victimes civiles qu’elles n’ont coûté de pertes militaires. On est donc fondé à dire, comme ci-dessus « Si tu as peur de mourir à la guerre, fais-toi soldat ! », car il semble bien que ce sont eux, désormais, qui sont le plus en sécurité.

Il se pourrait qu’un des facteurs ayant causé cette évolution soit le passage à des armées de plus en plus professionnelles utilisant un armement de plus en plus sophistiqué. Le soldat est un professionnel de haut niveau qui ne se remplace pas facilement. On essaye donc de le garder vivant et valide. Ses chances de survie sont certes meilleures que celles des recrues de 1914 à qui on mettait dans les mains un fusil dont ils ne savaient trop que faire avant de les envoyer au casse-pipe à coups de pieds au derrière.

Cela a pu jouer, du moins, là où des armées occidentales sont en cause, comme l’armée américaine en Iraq. La proportion est toutefois la même dans des conflits du Tiers-Monde, où les « soldats » sont parfois à peine dignes de ce nom.

L’existence d’institutions internationales, en particulier de l’ONU, ont apporté un autre changement : dorénavant les guerres se déroulent sur deux terrains simultanément : le champ de bataille comme avant, mais aussi les enceintes internationales, en particulier le Conseil de Sécurité. Mettons à part les Etats-Unis qui font ce qu’ils veulent, pour tous les autres pays de la planète, il est devenu presque impossible de concevoir une victoire militaire suffisamment rapide pour que les organisations internationales soient placées devant le fait accompli. Sauf erreur de ma part, je crois que le dernier acte de guerre de ce type, où la guerre était finie et gagnée avant que l’ONU puisse s’ébranler, a été la « Guerre des Six Jours » au Proche-Orient.

La règle, désormais c’est que, les premiers coups de feu tirés, l’ONU intervienne, s’interpose (éventuellement de manière physique, je veux dire avec des « casques bleus ») et invite les belligérants à ouvrir des négociations. Admirons la logique de cette attitude car, de deux choses l’un : ou bien il n’y a aucun contentieux préalable, on a affaire à une agression délibérée : on voit mal ce qui pourrait être négocié et le devoir de l’ONU serait de reconduire l’agresseur à sa frontière ; ou bien au contraire il y a un contentieux, et la guerre n’a éclaté que parce que les négociations n’ont jamais conduit qu’à des impasses, auquel cas on voit mal par quel miracle le coup de sifflet de l’arbitre onusien mettrait subitement fin à l’existence du problème !

Un autre changement est intervenu : ce schéma s’applique même quand le conflit est une guerre civile, alors que celles-ci étaient autrefois des « affaires intérieures » dans lesquelles il était exclu d’intervenir, au nom de l’intangible souveraineté des états. Même, dans des cas où il y avait à la fois une guerre civile et une guerre extérieure, parce que l’agresseur avait la prudence de mettre en avant des « groupes de rebelles » internes – qui, en fait, lui servaient de troupes auxiliaires – et de s’avancer plus ou moins masqué, on jugeait bon de considérer, en dépit de l’évidence et du bon sens, que la question urgente c’était de mettre sur pied le dialogue et les négociations entre les « belligérants » de la nation agressée, plutôt que de s’occuper de l’agression étrangère. C’est ce qu’on a fait, par exemple, pour la République Démocratique du Congo.

Enfin, dernier changement, les organisations internationales ont voulu disposer d’instances judiciaires réprimant les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité. Ces instances sont indépendantes des gouvernements et, d’une certaine manière, leur sont même supérieurs, en ce sens que les gouvernements ne peuvent plus assurer à quiconque l’immunité vis-à-vis de leurs poursuites. Cela rend impossibles ou partiellement caduques les mesures d’amnistie dont s’accompagnaient fréquemment les accords de paix, surtout après des guerres civiles (ou même simplement après des situations où l’on avait frôlé la guerre civile, voir l’Affaire Dreyfus). Combattre l’impunité est une intention louable, certes. Mais on est bien forcé de constater qu’en rendant impossible l’amnistie des crimes commis à l’occasion des guerres, on a rendu la paix plus difficile à conclure. Voir, à titre d’exemple, la façon dont, en Ouganda, la conclusion d’une paix entre le gouvernement et la LRA achoppe sur le fait que Kampala ne peut pas promettre l’arrêt des poursuites par la CPI.

Voilà la situation. Il faut maintenant en examiner les conséquences.

Premièrement : il n’est plus nécessaire d’espérer gagner militairement une guerre pour la déclencher. En effet, une guerre ne vise plus à écraser l’armée ennemie, mais bien à remporter une victoire politique dans les négociations qui vont suivre très vite le premier sang versé. On peut même raffiner encore, et n‘accorder aux négociations politique d’autre attention que de les faire traîner en longueur, parce que l’on vise est d’occuper le plus longtemps possible une portion importante de territoire en retirant le plus possible d’or, de diamants, de minerais, etc…

Pour jouer au petit Napoléon, il faut disposer d’une véritable armée, d’un armement conséquent, bref de moyens qui sont chers et longs à acquérir. Par contre, quelques opérations de guérilla dirigées contre la population civile sont à la portée de n’importe quelle bande de brigands.

Les hostilités commencent donc bien plus facilement et ont surtout pour but de terroriser la population civile. Dans ce but, on tue au hasard, on détruit pour le plaisir de casser, on pille, on viole, on enlève… Inutile d’allonger la liste. Tout le monde la connaît.

On pourrait toutefois objecter que cela n’est pas bien beau, mais que cela a existé de tout temps, qu’aussi loin que l’on remonte dans les documents qui nous restent au sujet des guerres du passé, ces horreurs ont été perpétrées en marge des conflits…

Deuxièmement, hélas ! la situation n’est plus la même. Ces exactions qui se passaient autrefois « en marge » de la guerre sont devenue l’activité principale de la guerre elle-même.

En effet, dans la guerre d’autrefois, si l’on a tué des civils, violé des femmes, pillé des maisons, cela s’est toujours fait en gardant un œil sur le danger principal, à savoir l’armée ennemie. Un violeur trop absorbé par le viol risquait de pousser à la fois son soupir final de volupté et son dernier soupir tout court !

De plus, ces armées qui ne pouvaient consacrer aux atrocités qu’une part de leur attention ne faisaient en général que passer. Battues, elles repartaient en arrière. Victorieuses, elles allaient de l’avant. Dans tous les cas, elles ne restaient pas.

Le résultat de l’arrivée des « casques bleus » au premier coup de feu tiré, ou presque, est que très tôt dans un conflit, leur interposition empêche les militaires des deux camps de se faire du mal les uns aux autres. Ils peuvent donc se consacrer entièrement à l’occupation du territoire. On sait ce que cela veut dire : on terrorise les civils, on tue au hasard, on détruit pour le plaisir de casser, on pille, on viole, on enlève… Inutile de se garder de l’armée ennemie, les troupes d’interposition de l’ONU sont là pour vous en garantir ! Dans certains cas, cette terreur sert en outre à obtenir gratuitement le travail des civils, là où il y a des matières premières à exploiter.

Troisièmement, et malheureusement pour les civils, non seulement les tuer et les maltraiter est devenu l’activité principale de la « guerre », mais cette situation se prolonge. Loin d’être comme autrefois une vague de mort et de feu qui passe, la guerre est une situation qui perdure. Car l’intervention des organisations et instances internationale ne met pas fin à la guerre, sauf pour les soldats qui sont désormais en parfaite sécurité. Elle la prolonge au contraire pour les civils, puisqu’en même temps qu’on met sur pied des « négociations entre les parties en cause », on cliche bien entendu la situation sur le terrain. Les soldats ont tout loisir de consacrer toute leur attention à « occuper » le terrain, sous la garantie de l’ONU, et le font avec les méthodes que l’on sait : terreur, meurtre, viols, pillages, esclavage… Tous ces fléaux, encore une fois, ne frappent que la population civile.

Et cela ne peut que durer longtemps, d’une part parce que les négociations sont toujours longues, compte tenu non seulement des lenteurs de toute diplomatie, mais aussi de l’inertie et des lenteurs inhérentes à la lourde machine onusienne. Et elles se prolongent d’autant plus que l’amnistie devient de plus en plus difficile à promettre !

Ainsi donc, l’œuvre de l’ONU, dans ses tentatives pour empêcher les guerres, a été, au contraire des résultats recherchés, de les rendre plus faciles, de les prolonger, de les rendre presque inoffensives pour les soldats, mais horriblement pénibles et ravageuses pour les civils ! Il y aurait peut-être là quelque chose à revoir !

© Guy De Boeck, le mardi 21 août 2007

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