RDC : la vente des carrés miniers et ses incidences éthiques 1256

Pendant que l’attention de plusieurs compatriotes congolais(es) est tournée vers l’organisation du deuxième tour de la présidentielle, il y a des faits, abusivement rangés dans « le divers », qui donnent à penser. Le 05 septembre 06, nous lisions sur Congoforum un article intitulé : « Heurts entre police et creuseurs clandestins en RDC, six blessés ».

A la base de ces heurts, il y avait une protestation : « Les creuseurs protestaient contre l’interdiction d’accéder à la concession exploitée par Chemaf en disant : ‘Nous sommes les propriétaires de la terre , nous refusons que le blanc vienne imposer les prix’ » Réagissant à cette protestation, Steve Piana, responsable de relations publiques chez Chemaf expliquait à l’AFP ce qui suit : « On a arrêté de travailler avec les creuseurs la semaine dernière car on mécanise la mine et on recourt à des explosifs. On a fait appel à du personnel qualifié. » Cette réponse ne résout pas le problème de’ la propriété de la terre’. L’auteur de l’article mentionne le fait que « cette société, Chemaf, a obtenu des droits d’exploitation sur une partie de la concession de la gigantesque société minière congolaise publique Gécamines. » Qui dit droit d’exploitation dit achat « des carrés miniers » au Katanga, à Tshikapa comme à Mbuji-Mayi. Qui dit droit d’exploitation dit expropriation des « terres communes », « des terres publiques » au profit de quelques individus capables de les acheter sans contrepartie pour « les propriétaires originaires », ces creuseurs autochtones ‘non qualifiés’.

LA VENTE DES CARRES MINIERS, SIGNE AVANT-COUREUR DE LA MARCHANDISATION DU CONGO
Critiques de la sorcellerie capitaliste, Isabelle Stengers et Philippe Pignarre remarquent que ces dernières années sont « marquées par les nouvelles stratégies capitalistes fondées sur la prise de brevet, sur l’appropriation de ce qui était jusque-là, formellement du moins, défini comme bien commun. Référence à l’histoire des enclosures, de la mise sous clôtures, en Angleterre, des espaces communs (commons) autour desquels s’organisait la vie des communautés paysannes. Tout marxiste sait que cette nouvelle définition du « droit de propriété », coïncidant désormais avec le droit d’abuser, a privé les paysans de ce dont ils dépendaient, en a fait des pauvres à assister ou les a chassés vers les villes où ils allaient donner aux industries la matière premières pour une exploitation sans limite (la fameuse phase d’ «accumulation primitive » du capital). » (PH. PIGNARRE et I. STENGERS, La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement, Paris, La découverte, p.160).

Chez nous, l’histoire de l’Occident se répète. La mécanisation du travail des mines chasse les propriétaires des terres de leurs « espaces vitaux » sans contrepartie en retour. Ils deviennent des candidats à l’exode rural ou à l’immigration clandestine. Ils sont dépaysés, déboussolés. Sans cautionner la pratique des ‘creuseurs clandestins’, nous pensons que la pratique de l’achat des « carrés miniers » pendant la période transitoire est un prélude au pire encore à venir : la vente du pays aux marchands de minerais et d’autres ressources du sol. Ceci était prévisible avec « les collabos » du nouveau désordre mondial ayant présidé aux destinées de notre pays pendant la période transitoire et prétendants au trône pour les cinq ans à venir.

Relisons un peu l’histoire. Nous pourrons voir tant soit peu clair dans ce qui nous arrive. Aux premières heures de notre indépendance nominale, « constatant que (…) l’économie congolaise était contrôlée à 80% par des étrangers, le régime Mobutu avait nationalisé en 1966-1967 les droits fonciers et miniers. L’Union minière du Haut-Katanga passa aux mains de l’Etat congolais le 31 décembre 1966 pour devenir la Gécamines (Générale des carrières et mines). » Mobutu avait mis des verrous contre la privatisation du secteur minier congolais. A l’avènement de Laurent Kabila au pouvoir, « de nouveaux acteurs émergent sur la scène minière congolaise, dont le fleuron, la Gécamines, commence à octroyer des concessions à tour de bras, à commencer par AMF, récompensé de son soutien à l’aventure de l’AFDL. Les derniers verrous que Mobutu avait maintenus en s’opposant à la privatisation de toutes les entreprises d’Etat en échange de l’annulation des dettes du Zaïre – que négociait un consortium comprenant des hommes d’affaires français et sud-africains, qui espéraient ainsi obtenir des droits exclusifs sur les richesses du sous-sol zaïrois – sautent. » (M.-F. CROS et F. MISSIER, Géopolitique du Congo (RDC), Bruxelles, Ed. Complexe, 2006, p.113) Et « c’est l’engouement. Tout le monde feint d’oublier que Kabila s’est autoproclamé chef de l’Etat en prêtant serment à lui-même et en abolissant les institutions de la première transition. Les enquêtes de l’ONU sur le massacre par l’AFDL, alors commandée par Joseph Kabila et par l’armée rwandaise, de dizaines de milliers de réfugiés hutus utilisés comme boucliers humains par les ex-forces armées rwandaises, n’aboutiront jamais à des sanctions. » (Ibidem, p.113). Cet engouement aurait continué son petit bonhomme de chemin si la rhétorique marxiste de Mzee et son flirt avec la Chine n’en avaient pas fait un partenaire douteux sur l’échiquier des « maîtres du monde ». Mais son interruption n’aura duré que quelques instants. La signature des contrats léonins pendant la période transitoire est une perpétuation de cette politique économique de privatisation « sauvage » décriée sous Mobutu. Donc, l’achat des carrés miniers en est une expression.

LE PARLEMENT DE LA TROISIEME REPUBLIQUE ET « LA VENALITE » DES POLITIQUES CONGOLAIS

A quelques jours de l’élection présidentielle, sur la chaîne de télévision TV 5, nous avons suivi un documentaire sur le Congo. La question des contrats léonins y avait été abordée. Une promesse a été faite : « Cette question sera traitée par un parlement responsable ». Telle a été la réponse du président sortant à une question sur les accusations pesant sur lui au sujet desdits contrats. Hélas ! Nous émettons beaucoup de doute sur un aboutissement heureux de cette question. Hier, à l’avènement de l’AFDL au pouvoir, l’octroi des concessions minières à tour de bras a relégué les questions d’éthique politique, de légitimité du pouvoir de Mzee et des massacres perpétrés par l’AFDL au second plan. Après lui, Joseph a été présenté à la face du monde comme « un candidat de la paix », la question du massacre de « dizaines de milliers de réfugiés hutus utilisés comme boucliers humains » n’a plus jamais été abordée. Donc, les ténors de la marchandisation du Congo et « leurs collabos » se moquent de toutes les questions de légitimité du pouvoir et de justice nationale et internationale. En nous invitant au débat d’idées, ils souhaitent que nous passions une éponge sur notre histoire et sur les responsabilités historiques de certains de nos compatriotes et autres « collabos » étrangers dans la marchandisation de notre scandale géologique et dans la débâcle éthique où les seigneurs de guerre sont en train de nous conduire. Que Colette Braeckman, dans ses carnets sur le Congo, nous demande de ne pas regarder dans notre rétroviseur se comprend dans ce contexte où le lien entre la politique et l’histoire de notre pays tend à s’estomper pour des motifs marchands !

En effet, la politique d’autruche voudrait que nous puissions croire que la mascarade électorale du 31 juillet est une remise sur les rails du processus de démocratisation de notre pays. Les fraudes, les bourrages d’urnes et les différentes irrégularités ayant promu « des candidats fantômes » à la députation nationale ne seraient qu’une vue d’esprit ou une ritournelle des sceptiques et autres aigris restés en marge de l’histoire réelle du pays. Cette politique des yeux bandés ne porte du fruit que dans un espace marchand où les « antivaleurs » ont gagné les cœurs et les esprits.

Elle feint d’attester que plusieurs membres de la prochaine Assemblée nationale ont été cités dans les rapports du Panel de l’O.N.U et de la Commission Lutundula sur les pillages des richesses de notre pays et sur la signature des contrats léonins. L’immunité parlementaire pourrait ainsi leur éviter les ennuis judiciaires sans les détourner de leur sale besogne : participer aux réseaux prédateurs. Dans ce contexte, les alliances pouvant conduire à la majorité parlementaire ne viendraient pas arrêter cette descente en enfer de notre grand et beau pays. Même Marie-France Cros en doute quand elle écrit : « L’éthique étant ce qu’elle est au Congo, où la crise économique a porté la vénalité à son paroxysme, la solidité des alliances constituées (…) dépendra des avantages qu’obtiendront les formations ralliées, en particulier des postes (dans les ministères, les entreprises publiques, la diplomatie…) qui seront octroyés aux principales figures de celles-ci. Il est très vraisemblable, par ailleurs, que –Comme cela s’est déjà produit- l’octroi des postes en question soit l’occasion de disputes à l’intérieur des formations ralliées et, donc, de leur affaiblissement. » (M.-F. CROS, Avoir une majorité coûtera cher, dans La Libre Belgique du samedi 9 et dimanche 10 septembre 2006, p. 12. Nous soulignons.) Celle qui écrit a des exemples historiques de la vénalité de nos hommes et femmes politiques. Hier, en Afrique du Sud, « les témoins des interminables rounds de négociations du Dialogue intercongolais relatent comment le camp de Joseph Kabila, pour éviter d’être mis en minorité par les rebelles, a acheté des voix du « centre mou » de l’échiquier : l’opposition politique et la société civile. Les rebelles, qui manquaient de cadres pour remplir leurs quotas de députés, sénateurs et ministres, ont recruté des individus étrangers à leur cause, attirés par la seule perspective d’obtenir un poste. » (M.-F. CROS et F. MISSER, o.c., p.93 nous soulignons.) Donc, nous risquons, demain, d’avoir à l’Assemblée nationale, une majorité vénale, attirée par (ce que le prof. Augustin Mampuya nomme) « la mangeoire », disposée à acquérir comme hier 300 « 4×4 Nissan achetés 22 000 dollars l’unité ». Donc, il y a un problème : laisser le camp corrupteur organiser la majorité parlementaire. Or, il semble que c’est ce camp qui pourrait avoir cette majorité en achetant « les députés fantômes » sans base et les autres « vagabonds politiques », « carriéristes assoiffés de postes ». Donc, il se pourrait que nous ne sortions pas de l’auberge. A moins que par miracle, la majorité change de camp. Et ce miracle, c’est la vigilance citoyenne. Sans elle, nous subirons pour longtemps les conséquences éthiques du dépaysement.

L’UN DES ENJEUX ETHIQUES DE LA VENTE DES CARRES MINIERS

Les carrés miniers ne sont pas que des espaces marchands où les minerais peuvent être exploités. Ils font partie de la terre de nos ancêtres. Et quand les creuseurs autochtones disent : « Nous sommes les propriétaires de la terre, nous refusons que le blanc vienne nous imposer les prix », ils nous situent sur un plan où être propriétaire relève beaucoup plus du legs, de l’héritage que de l’achat. Ils sont propriétaires dans la mesure où la terre qu’ils habitent et exploitent leur a été léguée par leurs devanciers comme « mère nourricière ». L’économie marchande, par sa capacité d’expropriation, dépossède « les héritiers naturels » au profit des marchands. Cette dépossession, bien que rapportant de l’argent à une minorité « de collabos » coupe « les héritiers naturels » de leurs ancêtres et les dispersent à la face la terre. Ils deviennent des immigrants et/ou la proie facile des « nouveaux prédateurs ». L’expropriation capitaliste en fait des « déboussolés », « des dépaysés », « des déracinés ». L’économie marchande désolidarise. Elle détraditionnalise et livre les « déboussolés » entre les griffes des marchands impitoyables n’ayant que des intérêts et non des amis.

Donc, il y a, derrière l’expropriation « des héritiers naturels » de leur terre, un phénomène difficilement soupçonnable : l’effacement des repères solidarisants. Ces repères liant « les héritiers naturels » aux générations passées et futures à partir de la terre vue comme « mère nourricière ». Donc, la mondialisation marchande est une attaque contre ce qui fait encore la force de l’Afrique en général et du Congo en particulier : les liens de solidarité à partir du partage de la terre. Cela a pour conséquence la crise éthique née de la désorientation, de l’effacement des repères propres. Cet enjeu est de taille.

Au même moment que « les maîtres du monde » mettent des barrières à la « misère de l’Afrique », à l’immigration de ses dignes filles et fils, ils achètent nos terres pour les exploiter : ils veulent faire de nous des « sans terre », « des déracinés », « des errants » pour mieux nous asservir.

Résister contre cette politique économique diabolique passe par la rupture avec les initiatives de leurs « collabos » congolais et/ ou africains, fanatiques de la navigation à vue et de « la politique alimentaire ». Cette rupture ne vaut rien si elle n’est pas fondée sur le renouveau d’une pensée doutante. C’est-à-dire, celle qui remet en question, de manière permanente, dans des collectifs éternels, les bonnes intentions affichées au grand jour par « les maîtres du monde et ceux qui leur obéissent ».

Si nos creuseurs constituaient des collectifs où ils partageraient sur les questions liées à leur qualité « d’héritiers naturels de la mère terre », ils deviendraient forts pour résister contre l’ordre cannibale du monde. Chez nous un adage dit : « Ngulungu diakuile, kudiakuidi utakabomba ! » Et initier des collectifs qui soient des « publics intermédiaires » entre les instituions de la troisième république et le parlement « des carriéristes » est un devoir de vigilance citoyenne. (à suivre)

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Scroll to Top