Qui ? La question est posée. Réponse assurément essentielle pour
d’aucuns…
Une feuille de papier pliée en trois, deux agrafes de fer blanc pour,
sans doute, assurer l’intimité du pli : la convocation estampillée «
Police » gît devant ma boîte aux lettres, à même le carrelage froid et
usé du hall de l’immeuble qui abrite mon appartement : « Veuillez vous
présenter en notre deuxième division, rue […] – Gelieve U aan te bieden
op onze tweede afdeling […] » « Avant le, ten laatste op : 14/02/07 »
Le ton est sérieux, l’urgence du rendez-vous indubitablement
prioritaire : je ne tarde pas à me rendre au commissariat de « leur »
deuxième division. Faisons plaisir à l’autorité.
– C’est une affaire bizarre ! – me dit le jeune inspecteur de la
deuxième division d’Ixelles qui m’introduit dans le bureau.
– C’est une affaire bizarre…
Très gentiment, il m’invite à m’asseoir. Je m’assieds donc.
– Vous avez une idée de la raison pour laquelle vous êtes ici ?
– Euh… Non.
– Vraiment… aucune idée ? Vous êtes sûr ?
– Absolument aucune, Monsieur l’inspecteur…
– Steenokerzeel, ça vous dit quelque chose ?
– Non… Vous savez, je n’ai jamais été très fort en géographie !
– Et le centre 127 bis ? … Vous connaissez ?
– Ah ! Ça oui… J’y vais de temps en temps… Pour manifester !
– Ah bon… Parce qu’on y a arraché des clôtures ! C’était le 3 décembre
dernier… Vous y étiez ? Vous savez ce qui s’est passé ?
Je lui explique comment, ce jour-là, j’étais en effet présent au 127
bis. Que j’y avais été invité par les organisateurs de la manifestation
pour faire partie d’une délégation. Que cette délégation pacifique
devait remettre, à l’occasion de la Saint-Nicolas, des cadeaux aux
enfants enfermés dans le centre. Je lui raconte comment nous avions été
autorisés à franchir la grande barrière verte coulissante, à nous
rendre jusqu’à la porte vitrée du sas d’accès au bâtiment. Comment,
pour finir et contre toute attente, l’entrée nous avait été refusée :
seules deux représentantes de la LDH et une parlementaire ont pu
rentrer.
– Oui, mais… La clôture ?
– J’y arrivais, Monsieur l’inspecteur ! … Figurez-vous… À un moment je
me retourne et, qu’est-ce que je vois ? … Deux trous dans la clôture.
Vous rendez-vous compte !
– Ah… Et, c’est vous qui avez arraché la clôture ?
– Monsieur l’inspecteur… À ce moment, comme je vous le disais, j’étais
à l’intérieur même de l’enceinte du centre ; devant la porte d’accès au
bâtiment.
– Donc, vous me dites que vous n’avez pas arraché cette clôture ?
– Pas que je me souvienne…
– Ah…
Pendant qu’il écrit, je revois ces deux petites mains fragiles qui
serrent les robustes barreaux. Au milieu, un visage poupon, une tétine
plantée en son centre. Et ces grands yeux écarquillés qui plongent dans
le vide jusqu’à nous : l’enfant doit avoir deux ans… Je revois, un peu
plus loin, le sas d’accès au centre. Juste de l’autre côté de la porte
vitrée, un Saint-Nicolas : il est venu gâter les enfants des
fonctionnaires du 127 bis.
– Voilà… Vous signez ici !
– Vous permettez que je lise ?
– Bien sûr, bien sûr !
– …
– Là, c’est parfait… parfait : vous avez bien écrit « aux enfants
enfermés dans le centre »… Je signe !
Je me suis levé pour prendre congé. L’homme s’affaire à détacher une
feuille verte entre les papiers et les carbones.
– Voici une copie de votre déclaration.
– Oh ! Merci beaucoup ! Au revoir Monsieur !
– Au revoir…
– On verra ce qu’ils vont faire de ça – grommelle discrètement
l’inspecteur en glissant le procès-verbal d’audition dans une chemise
en carton léger.
