Selon un membre de la mission d’observation européenne en RDC, le scénario de la victoire de Joseph Kabila était écrit à l’avance.
« Joseph Kabila gagnera les élections parce que c’est lui que la communauté internationale a choisi, on le connaît déjà, il est ouvert au dialogue et se porte garant des investissements étrangers dans ce pays. Avec lui, attend aucune surprise désagréable alors que son challenger est très autoritaire, imbu de lui et très personnel dans ses prises de décision. Il a tout d’un despote et fait peur à la communauté internationale ».
C’est en ces termes qu’un avocat français du barreau de Paris qui revient d’un séjour de 10 jours en RDC où il a participé comme observateur dans le cadre de mission d’observation européenne au deuxième tour des élections présidentielles, a résumé son constat.
Poursuivant sur sa lancée, il confirme que « Bemba est toujours perçu et présenté comme un Seigneur de guerre dans l’opinion publique internationale et ne rassure personne. Il a accepté de jouer le jeu des élections, c’est par les élections que la communauté internationale a décidé de se défaire de lui ».
Ces propos un peu plus clairs confirment malheureusement les analyses de certains partis politiques congolais dont l’UDPS et l’APARECO selon lesquelles les élections en RDC étaient finalement une vaste mascarade destinée à légitimer un schémas décidé d’avance et devant consacrer un candidat préalablement désigné. Mais le plus inquiétant dans les propos de Maître Guy-Louis concerne le scénario de la proclamation de la victoire de Joseph Kabila le 19 novembre 2006. A la question concernant le risque d’éclatement de la violence si une partie de congolais et Jean-Pierre Bemba lui-même n’adhèrent pas aux résultats qui seront proclamés, ce dernier affirme que « les analystes de la communauté internationale sont conscients de ce risque et savent la détermination de ces derniers à contester la victoire de Joseph Kabila. Ils ont pris en conséquence toutes les dispositions nécessaires pour empêcher une manifestation contestataire large et populaire. L’Eufor oeuvrera avec l’appui de la police à limiter les violences aux alentours de la résidence de Bemba et dans les zones autour de Gombe plus prenables et faciles à maîtriser que dans les communes populaires de l’Est de Kinshasa surpeuplées qui rendraient les opérations dangereuses et risquées pour tout le monde».
Ces propos très précis de cet avocat bien gaulois qui revenait de sa toute première visite en RDC ressemblent bizarrement à un projet de coup d’Etat militaire et montrent que les congolais ne sont pas au bout de leur peine malgré leur volonté de changement et de vraie démocratie manifestée par leur participation massive et active au processus électoral. Maître Guy-Louis va loin en expliquant que « les responsables de la Monuc et surtout de l’Eufor m’ont dit que la communauté internationale qui a consacré plus de 500 millions de dollars dans l’organisation des élections avait légitimement son mot à dire et ne laissera pas Bemba gâcher tout ce qui a été construit même s’ils sont conscients que c’est Joseph Kabila qui a déclenché les hostilités après la proclamation des résultats du premier tour ».
Ces déclarations livrées avant qu’une nouvelle violence éclate à Kinshasa précisément dans la zone invoquée par cet avocat doivent être prises au sérieux. Si le soutien de la communauté internationale pour aider la RDC à conduire à bon port le processus politique en cours est louable en soi, de nombreux observateurs et esprits avertis s’étaient interrogés sur l’urgence et la nécessité qui justifiaient l’envoi d’une nouvelle force européenne dans le pays au moment même où se trouvaient encore sur le sol congolais, plus de 17 milles casques bleus de l’ONU lourdement équipés. Certains congolais plus sceptiques avaient tout simplement exprimés d’inquiétudes sur les vrais enjeux du déploiement des forces européennes et la mission véritable qu’elles étaient venues remplir en RDC. Ces inquiétudes ont été renforcées lorsque les responsables de cette force ont révélées la cartographie de leur cantonnement qui se limitait presque uniquement à la ville-capitale de Kinshasa, siège des institutions considéré comme lieu stratégique de détention du pouvoir.
L’on se souviendra que la mission d’observation et de sécurisation de l’Union européenne est composée d’une part par d’observateurs civils dirigés par l’ancien général français à la retraite Philippe Morillon et jouant le rôle de témoins internationaux ; et d’autre part des forces militaires (Eufor) devant prévenir de tous les dérapages susceptibles de faire dérailler le train électoral. Cette mission était présentée dès le départ comme une garantie de transparence et de sécurité pour une issue heureuse du processus. Elle avait été orchestrée par le Commissaire européen au développement, le belge Louis Michel ; soutenue et portée par la France qui a convaincu les allemands et les espagnols de se lancer dans l’aventure en s’assurant une bénédiction onusienne.
Mais dès son déploiement sur terrain, l’Eufor a commencé à dévoiler peu à peu au public le rôle qu’elle attend jouer, à savoir ne ménager aucun effort pour « faire accepter les résultats des élections » à tout le monde. Ses responsables iront jusqu’à « mettre en garde contre toute contestation des résultats des élections ». Une fois son rôle déroulé publiquement, il ne reste qu’un seul choix aux différents candidats aux élections et au peuple congolais, accepter les résultats des élections mêmes truqués ou biaisés sinon, ils trouveraient l’Eufor sur leur chemin. Plusieurs hommes politiques et médias congolais sont alors montés au créneau pour dénoncer les propos des chefs de l’Eufor et défendre le droit constitutionnel et démocratique du peuple congolais de contester des résultats qui ne correspondraient pas à son expression dans les urnes.
Le tollé soulevé par leurs propos contraignit le lieutenant-colonel Thierry FUSALBA, porte-parole français de l’Eufor à revenir sur ceux-ci en expliquant à l’époque que « on s’est mal exprimé ou on a été mal compris. L’EUFOR n’est pas là pour empêcher une contestation des résultats ; il est bien évident que le fait de contester des résultats avec lesquels on n’est pas d’accord est un droit de chacun. L’EUFOR est là dans le cas où ces contestations ne suivraient pas une voie légale, où certains seraient tentés d’utiliser la violence, et pour nous la violence, c’est le cas d’extrême violence, où ni la police, ni les Forces Armées de la RDC (FARDC), ni la MONUC n’arriverait à maintenir l’ordre ».
Malgré la tempérance de leurs propos, le mal était déjà fait car pour une partie de peuple congolais, l’Eufor est au Congo pour soutenir un schémas préétabli pour consacrer la victoire de Joseph Kabila au pouvoir ; candidat envers qui certaines chancelleries et responsables politiques européens ont publiquement exprimés leur soutien. L’attaque de la garde prétorienne de Kabila contre la résidence de Bemba et les affrontements qui en ont découlés durant trois jours et trois nuits sous le nez et la barbe de l’Eufor surpris que l’initiative de violence provienne du camp dont on dit qu’elle soutient ont renforcés les doutes sur son vrai rôle dans le processus en cours.
Après l’accalmie à Kinshasa, une fois les évènements du 20, 21 et 22 août passé ; la Monuc et l’Eufor ont multiplié les initiatives pour instaurer un climat de confiance et de paix susceptible de garantir une meilleure issue des élections du deuxième tour. D’aucuns ont alors relevé au-delà des vœux pieux exprimés par les responsables de deux organisations ci-haut citées, le laxisme et l’inaction de la communauté internationale face aux livraisons d’armes et munitions à la garde présidentielle.
Mais paradoxalement, au fur et à mesure que l’on s’approche de la date fatidique du 19 nombre prévue pour la proclamation de nom du vainqueur du deuxième tour des élections présidentielles, la Monuc et l’Eufor semblent retrouver de la vigueur et lancent à tout-va une rhétorique guéguerre qui ne laisse plus insensible.
Le lieutenant-colonel Stéphane Lescoffit, porte-parole militaire de la Monuc, a affirmé que la force onusienne avec ses 17.600 Casques bleus en RDC feraient tout pour « empêcher toute personne de recourir aux armes dans Kinshasa. Que ceux qui veulent s’opposer par la force au choix des Congolais sachent qu’ils trouveront sur leur chemin la Monuc ».
Son adjoint Jean-Tobie Okala a renchérit en affirmant lors d’une conférence de presse hebdomadaire que « la Monuc rappelle qu’elle ne tolérera en aucun cas des actes de violence qui pourraient perturber la suite du processus électoral ».
En écoutant ces déclarations, on se demande à qui elles s’adressent lorsqu’on sait que la Monuc ne vient pas de découvrir sa mission, qu’elle avait des hommes à Kinshasa et que malgré les pouvoirs lui reconnus par ses missions, elle n’a rien fait pour empêcher Kabila d’envoyer ses gardes attaquer la résidence de son challenger Bemba qui a eu la vie sauve grâce à l’efficacité de ses propres gardes, ce qui n’aurait pas été le cas d’un quelconque candidat sans gardes suffisamment fournies en armes et munitions. L’Eufor n’est pas en reste et revient sur ses anciens démons en remettant en garde contre toute contestation des résultats des élections.
L’éclatement des violences autour de la résidence de Mr Bemba et les déclarations des différentes autorités impliquées dans la gestion du processus politique en cours nous a convaincu de publier cet article car si certains semblent surpris par la dernière évolution du climat politique, le désordre actuel et le chaos dans lequel on risque de tomber est savamment conçu et entretenu. Sachant ce qui s’est passé les 20, 21 et 22 août, comment peut-on décider d’envoyer des forces armées, soient-elles policières, mater des fauteurs des troubles à l’ordre public autour de la résidence d’un challenger du président sortant au 2è tour des élections présidentielles et s’étonner que cela dérape ? Ne cherche-t-on pas délibérément un prétexte pour déclencher une guerre et en finir une fois pour toutes avec un adversaire qui n’a pas envie de se laisser voler ce qu’il considère à tort ou à raison comme sa victoire ?
Dans le camp congolais, les différentes structures et forces publiques se sont lancées dans des déclarations guéguerres depuis le 29 octobre 2006. L’inspecteur général de la police nationale, le général Katsuva Wa Katsuvira, a déclaré au cours d’une rencontre avec le vice-président chargé de la commission de défense et sécurité Azarias Ruberwa que la police était dotée des moyens permettant de répondre à tout incident de violences. Mais que si celle-ci venait à faire face à des moyens hautement plus militaires que ceux dont elle disposait, elle chercherait alors une intervention des forces armées congolaises.
Le ministre de l’intérieur le général Kalume et le gouverneur de la ville de Kinshasa le général Liwanga n’ont pas raté d’occasion pour déclarer leur détermination à vouloir contenir toute contestation et violence. Contestation et violence sont deux mots désormais malicieusement mélangés par les auteurs de rhétorique guéguerres pour les besoins de la cause. Après les affrontements de Samedi 11 novembre, le général Kalume a officiellement menacé d’envoyer l’armée contre Bemba et ses gardes si celui-ci ne les cantonnait pas.
La question que l’on peut se poser après avoir pris connaissance du scénario écrit de la victoire de Joseph Kabila est pourquoi s’être donné tant de peine, dépensé autant d’argent, mobilisé autant de ressources humaines et matérielles pour finalement ramener le pays dans la situation d’avant 2003 alors que le peuple, lui, attendait un vrai changement politique et social ?
Où étaient passées la Monuc et l’Eufor quand les hommes armés en tenue de la police ont pris l’initiative d’une opération dangereuse autour de la résidence de Bemba dont ils ne devaient pas ignorer le risque ? Pourquoi la Monuc et l’Eufor ne jouent-elles pas le rôle de prévention et n’agissent qu’après coup ? Pourquoi leurs forces qui étaient sur le lieu au moment de l’éclatement de la violence sont dans l’impossibilité d’expliquer qui a tiré le premier comme le confirment les hauts responsables de ces deux missions internationales ?
La communauté internationale veut-elle réellement la paix en RDC et souhaite-t-elle vraiment l’unité du pays ?
A chacun de poursuivre le questionnement et d’apporter des réponses.
Jean-Paul MOPO
Juriste et Chercheur congolais
mokob@yahoo.fr
PARIS, France
