Mis en ligne le 22/05/2006
«Si l’on n’y prend garde, nous risquons de préparer des turbulences», avertit Mgr Monsengwo.
Il répond aux questions sur ses ambitions politiques.
Le président de la CEI, l’abbé Malu Malu, a annoncé le report des élections au 30 juillet. Vous vous êtes prononcé contre. Pourquoi?
La position que j’ai prise au nom de tout l’épiscopat se fonde sur l’histoire du Congo. En 1960, les textes semblaient donner raison au président Kasa-Vubu pour qu’il révoque Lumumba. Cela a été fait et la communauté internationale était d’accord. Il se fait que Lumumba avait la majorité au Parlement. Et donc, nous avons commis un impair de nature constitutionnelle: dans la constitution, c’est celui qui a la majorité au Parlement qui aurait dû être le Premier ministre. Cela a créé une confusion qui nous a menés à différentes rébellions.
Nous avons connu un autre cas en 1965, quand le parti de Moïse Tshombé a gagné les élections. Au lieu de nommer celui-ci, on a commis une nouvelle maladresse de nature constitutionnelle en nommant M. Kimba; aucun des gouvernements Kimba n’est passé devant la chambre. Cela a mené à 32 ans de dictature.
Aujourd’hui, nous risquons de commettre encore un impair. La Constitution de la transition dit que celle-ci dure 24 mois, à compter de la formation du gouvernement de transition et prend fin avec l’investiture du président de la république, élu à l’issue des élections marquant la fin de la période transitoire. Une prolongation de deux fois six mois était prévue «en raison de problèmes spécifiques liés à l’organisation des élections». La transition a été prolongée de deux fois six mois, restant entendu qu’elle s’arrête au 30 juin 2006. A ce moment-là, est intervenue la constitution de la 3 éme république. Celle-ci, en son article 222, dit: «Les institutions politiques de la transition restent en fonction jusqu’à l’installation effective des institutions correspondantes prévues par la présente constitution et exercent leurs attributions conformément à la constitution de la transition». J’ai interrogé des constitutionnalistes. Cet article 222 auquel les gens recourent pour re-proroger la transition, ne parle pas de la durée de celle-ci – elle est déjà définie dans la constitution de transition – et donne le primat à la constitution de transition sur la constitution de la 3 éme république puisqu’ils continuent à gérer le pays conformément à la constitution de transition. Et là, les annales du Parlement, nous viennent en aide, qui précisent: « Cet article concerne le temps qui court entre l’élection du Président et les institutions jusqu’à la fin de la transition». Cela concerne le temps entre l’élection et l’entrée en fonction, durant lequel il doit y avoir la prestation de serment du Président et la validation des mandats des parlementaires. Et donc, le 30 juin 2006, la transition est terminée.
Il faut donc – pour calmer les esprits – que la classe politique et la société civile en discutent, dialoguent. On n’a pas besoin de beaucoup de jours pour que, sur rapport du président de la CEI, on puisse décider. S’il dit qu’il faut deux mois pour tout finaliser et que les gens pensent que c’est crédible, ils vont le lui accorder. Mais il faut qu’il y ait un consensus, avec un acte formel de la classe politique et de la société civile pour arriver à s’entendre sur l’après-30 juin. Personne ne le peut le faire tout seul, unilatéralement. Nous alertons l’opinion car, si l’on n’y prend garde, nous risquons de préparer des turbulences.
Certains diplomates disent que l’Eglise joue un jeu dangereux en laissant croire qu’on peut encore retarder le processus.
La position de la conférence épiscopale est la suivante. Notre option fondamentale est que la conquête du pouvoir se fait par les urnes. De plus, on a tellement investi en moyens matériels, en moyens humains pour faire réussir les élections, qu’il serait bête de rater le coche parce qu’on veut se précipiter alors que tout n’est pas prêt. Enfin, nous, nous vivons avec le peuple; nous allons jusqu’au fin fond du pays, ce que ne font pas les hommes politiques. Nous ne voulons pas qu’on rate la mise en place d’hommes capables de bien gérer le pays – parce que nous ne pouvons pas continuer tel qu’on le fait.
Vous parlez de la nécessité d’un consensus. Or, un des plus anciens partis politiques, l’UDPS d’Etienne Tshisekedi, ne participe pas aux élections. Faut-il s’en contenter?
Dans l’histoire de notre pays, jamais on n’a résolu un problème politique par l’exclusion. Jamais. L’exclusion a toujours entraîné des rébellions. En outre, tout le monde vient à Kinshasa prêcher l’inclusivité – l’Onu, des Européens, des ministres belges… Tirons-en les conséquences! L’inclusivité, c’est que Tshisekedi et les autres soient là.
Est-ce qu’en soulignant qu’étant un des partis les plus importants, l’UDPS devait être incluse, on ne lui a pas donné un instrument de chantage sur le processus?
Je ne pense pas que l’UDPS le considère comme un élément de chantage. Ils pensent que les jeux étaient faits à l’avance et que, donc, ça ne servait à rien d’aller aux élections.
L’abbé Malu Malu, qui sert-il? La population? Kabila, comme le disent ses détracteurs? L’Eglise?
Pour moi, l’abbé Malu Malu est un prêtre. Nous devons donc le protéger contre tous les dangers éventuels, physiques et moraux, et contre toute pression. Nous lui avons dit qu’il doit faire son travail dans un cadre purement technique et de laisser le politique aux politiciens. Il n’est pas toujours compris, mais nous voulons le protéger. C’est pour cela que nous prenons certaines positions que lui ne peut pas prendre.
Vos critiques contre l’abbé Malu Malu ont été interprétées par certains comme un geste de dépit de votre part. Avez-vous encore des ambitions politiques?
Si j’avais une ambition politique, j’aurais posé ma candidature aux présidentielles. Il y avait 4 millions de signatures, à Kinshasa, sur une pétition dans ce sens adressée au Saint-Siège mais je leur ai dit que c’était peine perdue parce que je n’ai aucune intention de m’occuper de politique. Ma mission est ailleurs. On ne quitte pas un état de vie pour une fonction éphémère.
© La Libre Belgique 2006
