Dans la tête des concepteurs occidentaux et de Joseph Kabila, le poulain, le premier tour de l’élection présidentielle congolaise n’est qu’une formalité. Aucun doute n’est logique car tout a été bouclé en amont, des mois, voire des années bien avant la tenue de la mascarade électorale. Tshisekedi, le seul acteur politique jugé à même de compromettre les chances de Joseph, l’oiseau rare des occidentaux, a été mis hors jeu de manière fort subtile. Tout va donc devoir passer comme une lettre à la poste.
A une population de l’Est traumatisée par de longues années de guerre, il est raconté que Jo est le seul artisan de la paix. Lui seul a mis fin à la guerre, lui seul a partagé son pouvoir, lui seul a stabilisé le taux de change, lui seul a vaincu l’inflation qui est pour la première fois depuis on ne sait plus combien de décennies, réduite à 2 chiffres, lui seul a fait accéder le Congo à une croissance de 7 %, lui seul a fait renouer la coopération bi et multilatérale du Congo avec les partenaires occidentaux et internationaux, lui a organisé l’enrôlement, le referendum et l’élection, lui seul a réalisé ci, lui seul a accompli ça … Il ne leur reste qu’à nous dire que comme l’autre Joseph, il ne nous doit rien et que c’est nous qui lui devons tout ! L’un d’eux (belge tout de même, mais plus congolais que lui tu meurs) l’a quand même dit en d’autres termes pour justifier son soutien à celui qu’il tient pour la chance du congo.
On devrait aller voter massivement à l’Est. Au centre et à Kinshasa, comme à chaque fois que Tshisekedi n’est pas partie prenante à un processus, on devrait s’abstenir en masse. Bemba et Kashala ne devraient donc pas présenter le moindre danger. Kashala a beau remplir les stades, mais le vote est fiché tribal. On ne le voit pas très bien percer, même s’il devrait rafler toute la mise à Mbuji Mayi, avec seulement environ 250.000 d’enrôlés, (les prévisions de Malu Malu, tout justes, pour une ville de plus de deux millions d’habitants !) Gizenga n’est qu’un leader local. Ce n’est pas avec le vote d’une partie du Bandundu qu’il va être élu président du grand Congo. De toutes les façons, contre espèces sonnantes et trébuchantes, une ou deux maisons, le vieux est dit prêt à se montrer coopératif.
Et pour se mettre à l’abri de la moindre surprise désagréable, on recourt aux services de l’Abbé Muholongu Malu Malu et de sa commission électorale dite indépendante (CEI). Le bon abbé, présenté par certains comme conseiller à la présidence de la république et ses copains de la CEI, originaires tous curieusement à plus de 80 % de l’ex province du Kivu, ne laissent rien au hasard. Des langues pendantes racontent que certaines largesses leur sont accordées pour les aider à vite oublier leurs composantes dont ils tirent le mandat et tisser une complicité basée sur leur seule affinité linguistique et leur hargne à voir l’emporter »un des leurs ».
Pour commencer, ils excluent toute idée de recensement, même administratif, de la population. Dans leurs bureaux lambrissés de l’avenue Lukusa, ils assignent, au mépris de toute considération scientifique, un nombre d’habitants sorti de leurs seules têtes, à chaque ville et à chaque village. Selon qu’un village ou une ville se trouve à l’Est ou à l’Ouest ou encore au Centre, la CEI rend l’endroit populeux ou presque inhabité. Ainsi s’est-on retrouvé avec de sombres villages des montagnes inhospitalières et de simples cités de pêcheurs et d’éleveurs affichant insolemment les trois cents mille habitants, pendant que Mwene Ditu, troisième poste douanier de la république et Mbuji-Mayi, l’une de principales places fortes des affaires du pays, s’en tirent avec à peine trente-cinq mille et deux cents cinquante mille. Inutile de parler de Matadi, la populeuse ville portuaire, de Kananga, de Mbandaka,… C’est à croire que la guerre d’agression de 1996 à nos jours s’est plutôt déroulée au Centre et à l’Ouest du Congo !
Ensuite, la CEI joue sur le taux de participation. Pour les prétendues premières élections démocratiques du Congo depuis plus de 40 ans, il se trouve quand même des gens pour raconter à ces crédules des congolais qu’à l’Est les gens sont plus déterminés à participer aux élections qu’à l’Ouest. Il y aurait non seulement plus des gens là-bas, mais ces derniers seraient les plus motivés, mais aussi, par la plus heureuse des coïncidences, presque tous gagnés à la cause de Joseph Kabila.
Sans doute aucun, au premier tour, après tant de précaution, ça ne peut qu’être dans la poche. Et pour fêter ça, on commande, outre méditerranée, du champagne du grand cru.
Mais la machine n’est pas si bien huilée que ça. Le camp d’avance désigné et voulu gagnant est forcé au deuxième tour à travers un verdict des urnes qui ne fait récolter à la communauté occidentale et à son camp congolais que ce qu’ils ont mis tant de soin à planter : la division dangereuse du pays, avec un Kabila triomphant à l’Est, mais vomi au centre et à l’Ouest ; un Bemba flamboyant au centre et à l’Ouest, mais presque invisible à l’Est.
Et au deuxième tour, bis repetita, Kabila rafle une mise à la soviétique à l’Est. Bien qu’il soit le vainqueur de la CEI, il n’est élu que sur une seule aire linguistique du pays, l’aire swahilophone, la sienne, et rejeté sur trois aires linguistiques, l’aire Kikongophone, l’aire Liganlaphone et l’aire Tshilubaphone, toutes trois ayant voté massivement pour Bemba.
Avec six provinces sur onze, dont les leurs, contre leur allié, Gizenga et Mobutu n’ont pas pu empêcher la débâcle kabilienne. S’ils n’étaient pas de politiciens congolais, ils auraient peut-être réalisé qu’ils sont moins que des leaders provinciaux et auraient tiré toutes les conséquences de cet état des choses. Mais le vieux et le petit sont la représentation idéale de la médiocrité de la classe politique de ce continent de pays. Ils n’ont, à leurs yeux, aucune raison d’adopter un profil bas. Ils se voient donc quand même premier ministre et vice premier ministre (on aura qu’à amender la constitution pour caser le petit).
Qui sème le vent récolte la tempête. On a voulu combattre une partition Est-Ouest créée de toutes pièces, on se retrouve avec sur les bras, une partition Est-Centre/Ouest. Si Gizenga et Mobutu, troisième et quatrième du premier tour n’ont pas été foutus de gagner à Kabila l’Ouest, le Centre n’ayant pas été jugé aussi important pour faire l’objet de marchandage, la marge des manœuvres des donneurs des leçons occidentaux et de leurs pantins locaux se retrouve bien réduite. Même s’ils s’arrachaient les yeux pour les donner à Bemba et à Tshisekedi, ils ne sauront recoller les morceaux de leur Congo, notre chère patrie qu’ils se plaisent à cochonner.
L’opinion n’est pas sûre que l’abbé Malu Malu et sa CEI soient contents du miracle de leurs compilations. Elle ne s’attend pas non plus à une surprise de la part de la cour suprême de justesse dont la tête ne s’est pas gênée de se mettre aux premières loges du congrès du PPRD. Ils confirmeront le verdict de la CEI et la troisième république démarrera avec un président et un gouvernement absents du cœur de la majorité des congolais, donc illégitimes.
Et quand on voit ce qui se passe en République Centrafricaine et au Tchad, où il y a eu des élections déclarées transparentes par les fameux observateurs occidentaux, ces vrais mercenaires des temps modernes, on a froid dans le dos à imaginer l’avenir du Congo. Certainement qu’à notre bonne habitude, nous préférons plutôt mettre notre tête dans le sable, prier et croire que rien de tel ne nous arrivera, jusqu’à ce que nous soyons surpris par une énième rébellion/agression et/ou, pour rester positif comme seul un congolais sait l’être, un énième dialogue intercongolais.
Pauvre Bemba, il n’a rien vu venir. Et pourtant Kinshasa l’avait prévenu au Stade Tata Raphaël : Eh keba na Malu Malu ee !!! L’homme s’est laissé distraire par des signatures des procès-verbaux des compilations. Au finish, ses gars n’ont rien signé du tout et lui-même a appris, comme tous ses compatriotes, à la télé, qu’il a été battu.
Des gens ont passé des nuits blanches, d’autres se sont fait perfuser. En famille, au service, au marché, à l’école, dans le taxi, convaincu d’avoir participé à une fumisterie et de payer les frais d’une imposture dont ils n’avaient identifié ni la nature ni l’ampleur, bons dindons de la farce, les Congolais, chanteurs invétérés, entonnent, l’air contrit, leur meilleure chanson politique : Tshisekedi avait raison.
19/11/2006
