LA RENTREE
ou Hommage à quelques millions de héros congolais méconnus 1226

On ne sait trop pourquoi, le mot « héros » évoque d’emblée un exploit ponctuel, prodigieux et bref, accompli le plus souvent au son tonitruant du canon, à la lueur des incendies, ou sous les flash et les projecteurs dans quelque stade retentissant d’acclamations…
Parler d’héroïsme à propos de choses humbles, silencieuses, quotidiennes, mille fois répétées, souvent très prosaïques et matérielles, parfois même un peu sordides, d’actes posés par des milliers et des milliers de gens qui ne pensent même pas à s’en vanter, tout cela évoque plutôt une modeste fourmilière besogneuse et terne, que l’or et l’éclat associé d’ordinaire au mot « héros »…
Et pourtant, non seulement ces héros existent, mais ils ont fait un véritable miracle. Un miracle qui tient en une phrase, tellement banale, elle aussi, qu’on n’en voit plus le côté prodigieux. La voici, dans son apparente simplicité : Il y a des écoles au Congo.

Or, depuis que, vers 1975, a commencé la « grande déglingue » du régime Mobutu, l’enseignement a été lentement étranglé par des budgets de plus en plus insuffisants, avant d’aboutir à une situation que l’on aurait qualifié à l’époque de « 100 % article 15 ». Autrement dit, où l’enseignement devait se tirer d’affaire, d’un bout à l’autre et du haut au bas de l’échelle, à coup d’improvisations, de débrouille et de bouts de ficelle.
Comme simultanément, le pays plongeait dans une pauvreté de plus en plus atroce, cela paraît impossible et pourtant les écoles congolaises existent, les élèves y sont et les enseignants y donnent cours.

Il serait extrêmement facile, trop facile, et même carrément lâche et quelque peu traître de souligner toutes les carences de cet enseignement. Les écoles n’ont que des murs, quand elles en ont. Parfois ce sont des constructions de fortune. Il arrive que les bancs ou les chaises fassent défaut ; les manuels peuvent être absents ou dater d’avant le déluge ; on écrit sur n’importe quel chiffon de papier ; la bonne volonté de certains moniteurs s’avère maintes fois plus grande que leur savoir… Oui, mais, l’enseignement existe, dans un pays où les routes sont un lointain souvenir, l’électricité un rêve impossible, l’administration farfelue, et où, finalement, on est fondé à se demander s’il y a encore un état…
Et, écartons d’emblée une objection, l’aide étrangère, dans le domaine de l’enseignement, n’a jamais représenté qu’une goutte d’eau dans la mer. Le maintien de l’enseignement congolais, singulièrement du plus indispensable : l’école primaire, a été avant tout le résultat de la volonté et de l’effort inlassable des Congolais eux-mêmes. Cela veut dire que dans la spirale sans cesse descendante de l’anarchie, de la misère et de la corruption, la volonté unanime de millions de Congolais a réussi à maintenir l’existence d’un rouage abandonné par l’état, parce que celui-ci leur paraissait essentiel pour leurs enfants, donc pour l’avenir du pays. (Ce qui veut dire aussi, soit dit en passant, qu’il y a plus de véritable sens politique à l’assemblée de parents d’élèves d’un obscur village de brousse qu’au Palais de la Nation !)

Mieux ! Non seulement on a fait tourner ce qui existait, mais on a ouvert de nouvelles écoles. N’oublions pas que la moitié des Congolais a moins de 25 ans, ce qui veut dire que la population à scolariser est énorme. Et maintes ONG peuvent témoigner que presque toujours, quand on aborde des villageois dépourvus de tout, qui n’ont ni machine agricole pour alléger leur travail, ni eau courante, ni électricité, ni dispensaire, le premier besoin dont ils font état est « une école pour nos enfants ».

Bien entendu, cette débrouille intégrale a amené une profusion de situations et formules pittoresques. Les parents devant payer eux-mêmes les enseignants, la rémunération de ceux-ci revêt parfois des allures de bric-à-brac campagnard, accompagnés de pittoresques marchandages. Mais je souhait vivement, ici, élever le débat un peu plus haut que le pittoresque congolais pour touristes amusés. L’arbre ne doit pas cacher la forêt. L’anecdote ne doit pas dissimuler, en faisant rire, qu’un peuple démuni a réussi, à force de privations, à maintenir l’existence d’un service, censé être public, dont tout le monde se désintéressait. Des gens, qui n’ont déjà pas assez à manger pour que leur famille ait un repas décent par jour, ont envisagé froidement et, je le répète, héroïquement, qu’ils pouvaient avoir encore un petit peu plus faim, pour qu’un ou plusieurs de leurs enfants puisse étudier… Si cela vous fait encore rire, alors faites-vous greffer un cœur de toute urgence, car sans aucun doute, vous n’en avez pas !

Or, on sait que la question perpétuellement lancinante du payement des enseignants par les pouvoirs publics à un tarif décent (leur rémunération « officielle », irrégulièrement payée ou carrément impayée, est une aumône ridicule) avait déclenché d’importants mouvements sociaux à la rentrée de septembre 2005. Importants pour deux raisons : d’une part, le tarif dit de Mbudi concernait non seulement les profs, mais l’ensemble des fonctionnaires, d’autre part et surtout, le mouvement de revendication des enseignants était bien sûr appuyé par l’ensemble de la population, puisque des enseignants enfin décemment et régulièrement payés signifieraient la fin de leur prise en charge par les parents de leurs élèves !
La rentrée 2006 ne s’annonce pas meilleure. Les parents d’enfants en âge scolaire se préparent à charger à nouveau leurs épaules de la croix et à gravir un nouveau calvaire ! Peut-être qu’en le gravissant, il leur arrive en pensée de faire quelques calculs comparatifs. Par exemple, sachant à pu près quelle est la somme que, cette année encore, ils vont devoir suer à force de privations pour maintenir un enfant à l’école, penseront-ils à la facture que certains de leurs compatriotes ont dépensée récemment en petits cadeaux, tee-shirts, drapelets et casquettes, bière, calicots, tracts et jolies affiches imprimées fort cher à l’étranger… Combien d’enfants aurait-on pu scolariser toute une année avec l’argent englouti en quelques jours de somptueuses dépenses électorales ? Si j’étais à leur place, je crois que je ne pourrais me défendre d’être envahi par un sentiment de haine. Mais les Congolais sont si patients…

Nous sommes presque au premier septembre. Une fois de plus, les héros vont reprendre le collier. Si cela prouve quelque chose, c’est que les Congolais sont capables d’efforts immenses, conséquents et continus quand ils voient clairement ce qui est en jeu. Mettez ensemble cette énorme réserve d’énergie humaine et les formidables ressources naturelles du Congo. Peut-être comprendrez-vous alors pourquoi les puissants de ce monde ont fait dans le passé et font encore tant d’effort pour qu’il n’y ait jamais, pour guider ce peuple, autre chose que des pitres, des clowns et des vendus.

© Dialogue 30 août 2006 Guy De Boeck

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