L’un des apports mis à l’actif des Lumières serait la descente du pouvoir politique de son piédestal pour devoir devenir le produit d’un contrat conclu entre les humains. Marcel Gauchet, sociologue et philosophe français étudiant la sortie de l’Occident de la religion, soutient que la modernité sonne le glas d’un pouvoir venant d’en haut et inaugure le règne de l’autonomie. Le pouvoir hétéronome serait devenu autonome. Le ciel ne commanderait plus à la terre. La religion continue d’exister sans qu’elle assume sa fonction de jadis : « normer l’espace politico-social ». Le prince ne serait plus le lieu-tenant de Dieu. Les substituts laïcs de la religion, le communisme et le socialisme, n’ont pas pu assumer cette fonction de régenter la res publica d’en haut.
A notre humble avis, il semble que si le Nord a pu assumer suffisamment bien cet héritage de la laïcisation du pouvoir du prince, il n’est pas évident que tous ses politiques soient guéris du péché originel : « devenir des dieux ». Ils peinent à rompre avec une certaine auto-idolâtrie (au service d’une autre idole : l’argent) dont le Sud paie et risque de payer encore pendant longtemps le prix. Si au Nord, ils sont en tout et partout des citoyens lambda, les relations qu’ils entretiennent avec le Sud les replacent sur le piédestal : ils sont des dieux ; leurs paroles n’acceptent de souffrir d’aucune contradiction. Traitant des questions politiques du Sud, ils distribuent, « en bonnes têtes pensantes du monde », de bons et de mauvais points selon que leurs élèves (du Sud) acceptent la déraison du mimétisme ou « le mépris émancipateur ». Donc, ces politiques occidentaux récupèrent au Sud ce qu’ils pensent avoir perdu au Nord : le pouvoir d’ordre divin du prince.
Au Sud, « tout pouvoir continue à venir de dieu », d’un dieu désincarné, ignorant tout de la condition humaine. D’un dieu se satisfaisant des sacrifices de ses fils et filles au bénéfice des princes sans foi ni loi. Les princes sont tous « d’en haut ». L’accession au trône les coupe de la vie des communs des mortels. Ils accèdent aux « hautes charges » ; même quand ils sont incapables, corrompus, incompétents, médiocres, ils deviennent « leurs excellences » par la magie de l’élévation « aux hautes charges de l’Etat ». Par cécité ou viol de l’imaginaire, toute critique, toute remise en question de la façon dont les princes assument leurs « hautes charges » est un crime de lèse majesté que la police (ou l’armée) commise à leur service réprime. Comme si « leurs excellences » valaient par « elles-mêmes » quelle que soit la façon dont elles assument les charges qu’elles exercent. Il y a là une conception magique du pouvoir politique, sa fétichisation dont l’explication devient de plus en plus claire à la pensée de notre histoire.
La fétichisation du pouvoir est la conséquence des méthodes auxquelles les princes recourent pour l’acquérir et le pérenniser: le mensonge, la tricherie, la violence, la prédation, le clientélisme, la corruption, etc. Elle est aussi fondée sur l’ignorance de l’opinion publique et « l’ignorance favorise extrêmement le despotisme. » (J. ZIEGLER, L’empire de la honte, Paris, Fayard, 2005.)
L’histoire de notre pays n’a pas été une exception à cette règle. Les deux derniers articles du professeur Godefroid Kä Mana publiés dans Le Potentiel sont très édifiants à ce sujet. (Lire Notre pays à l’épreuve de la démocratie dans Le Potentiel du 16 juin 2006 et L’inquiétante métamorphose de Joseph Kabila dans Le Potentiel du 21 juin 2006). Si le travail d’information reste indispensable à la défétichisation du pouvoir politique – « informer, rendre transparentes les pratiques des maîtres est la tâche première des intellectuels. Les vampires craignent comme la peste la lumière du jour » (J. ZIEGLER, o. c.)- il y a une autre tâche difficile à assumer sur le temps : nommer le prince.
I. Nommer le prince
Au Congo, la chute de la dictature de Mobutu a été favorisée par « celui » qui a osé un jour appeler Mr Mobutu, « voisin ». Cette dénomination a pu faire descendre « l’aigle de Kawele » de son piédestal pour en faire « un profane » comme vous et moi. Malheureusement, comme nous apprenons très difficilement de notre histoire, les « courtiers » des successeurs de « l’aigle » ont créé « le MZEE » et le « RAIS ». Encore un fois, nous n’avons pas su que « les mots peuvent faire pousser les ailes » : «le MZEE » et « le RAIS » ont trôné « au-dessus de la mêlée » et le fruit de cette « élévation » c’est plus de 4000.000 de morts et un Etat dressé contre le peuple (Il semble que depuis la guerre d’agression malhonnêtement appelée guerre de libération, le nombre de nos morts n’a jamais augmenté !)
Heureusement, l’héritage de la dénomination de « l’aigle » continue à porter du fruit dans les cœurs et les esprits de biens des fils et filles de notre peuple. Au jour d’aujourd’hui, la réappropriation de cet héritage est un impératif dont nous ne pouvons faire l’économie malgré l’inhumanité des méthodes auxquels recourt « le RAIS » et les autres caciques au pouvoir chez nous.
Nommer le prince ne se limite pas à lui coller un sobriquet. Il s’agit de s’engager dans un trajet d’apprentissage (avec les autres) qui aide à se départir de toute une conception sacrée du pouvoir politique en le profanant. Disons que la sacralisation du pouvoir politique est une opération à laquelle se livrent « les courtiers » de nos hommes au pouvoir pour en faire « des hommes seuls », « des hommes hors du commun », « des mis-à-part » par la seule magie de l’accession « aux hautes fonctions du pays. » Même si cette « ascension » passe par des canaux maffieux, l’essentiel est qu’elle ait lieu ; « les petites mains du pouvoir » s’occupent du reste. Ils habillent le prince, lui apprennent à parler et à boire, à marcher, à se tenir en public, etc. Tout cela moyennant les billets de banque et les autres avantages que permet l’accès à la cour des grands. L’hypocrisie, la flatterie et le mensonge sont leurs armes de prédilection. Elles vont jusqu’à vendre leur âme !
« Ces petites mains du pouvoir » peuvent transformer, par la magie de la flatterie, un homme sans CV, sans aucun profil d’homme d’Etat en un universitaire aux vertus inestimables et le convaincre à croire en leur folie. Donc, nommer le prince, c’est mettre à nu « ces méthodes », y opposer une résistance farouche en redonnant au pouvoir politique une acception pragmatique : un contrat conclu entre les humains dont la gestion est confié à quelques élus choisis parmi les leurs pour une mission commune : participer ensemble à la création progressive du monde commun. Il ne vaut que dans la mesure où il participe de l’édification progressive du monde commun, de manière collective.
Il y a plus. Nommer pragmatiquement le prince, c’est aussi créer et recréer les méthodes pouvant empêcher à nos élus de détenir le pouvoir politique par devers nous. Ici, il y a aussi toute une conception de la politique à battre en brèche : celle de la politique réduite à l’exercice du pouvoir. La politique est aussi la participation citoyenne à la création progressive du monde commun. Créer le monde commun n’est pas la chasse gardée de quelques élus. Celui ou celle qui vend les matembele ou le mfumbwa participent de la création du monde commun comme la cuisinière du « RAIS ». Sans ces messieurs et dames, le ventre affamé du prince ne peut avoir des oreilles pour écouter les rapports des conseillers nourris avec les mêmes produits de la terre de nos ancêtres. Le jour que les vendeurs de matembele et de mfumbwa comprendront qu’ils font de la politique et qu’ils doivent en jouir des dividendes et conserver les terres où poussent ces légumes afin qu’elles ne deviennent pas la propriété des amis marchands des princes, le Congo bougera. Il appartient aux ascètes du provisoire de travailler avec ces messieurs et dames de la base pour qu’un jour, constitués en collectifs libérés du joug des princes, ils deviennent capables de réclamer et de partager les dividendes d’un pouvoir politique assumé collectivement. Il y a « une insurrection des consciences » à promouvoir à la base pour que la conception politicienne du pouvoir cesse d’être l’unique approche que nous puissions avoir de la politique. Disons que « l’insurrection des consciences » est envisageable dans les trajets d’apprentissage que possibilisent la rencontre et les alliances entre les ascètes du provisoire et le reste de nos populations marginalisé par les princes. Un travail de longue haleine ! Car il n’est pas rare d’entendre ces populations de la base mandiant leur pain quotidien dire du « RAIS » : « Botika mwana aliya ! Mobotu aliaki mpe ! » Le lien entre « la mangeoire » où tous les congolais devraient être des convives et la pratique politique la réservant à quelques auto-élus n’est pas encore très clair dans les têtes, dans les cœurs et les esprits de bon nombre de nos compatriotes. Ces derniers semblent donner raison à l’un des vice-présidents du 1+ 4 qui disait : « Le problème du Congo, c’est la qualité de ses habitants. » La qualité serait, semble-t-il, à améliorer !
II. Poursuivre le processus de désacralisation du pouvoir politique
Revenons au Nord. Beaucoup de ministres ou commissaires occidentaux, auto-idolâtres au Sud ne sont pas toujours très visibles dans les villes, cités et villages du Nord. Souvent, ils passent inaperçus. Depuis plusieurs années, leurs cotes de popularité sont toujours en dessous de la moyenne. Qu’ils soient de gauche ou de droite, « ils sont tous les mêmes », entend-on dire dans les rues de Paris et de Bruxelles. Ce qu’ils perdent au Nord, « leur divinité », ils veulent le récupérer au Sud en assurant la police des débats politiques contraire à celle du Nord. Au Nord, ils sont souvent des critiques virulents les uns des autres. Prenons un exemple. Questionné sur les affaires (de gestion des déchets) secouant Charleroi et le Parti socialiste belge francophone, un ministre MR (mouvement réformateur) répond : « Tenons-nous en aux faits. Il y a une accumulation très lourde d’éléments curieux : on découvre qu’un conseiller communal MR a été suivi, on découvre des images de pédophilie sur un disque dur, on découvre qu’une société de traitement des déchets a tout fait pour éluder l’impôt régional. Je ne vois aucune trace d’acharnement. Critiquer les enquêteurs, c’est la technique classique utilisée dans la grande fraude ou le crime organisé. » (Lire La Libre Belgique du 07/06/2006) Au Sud, ils assimilent toute critique, toute remise en question de « leurs amis » à la haine, à la xénophobie, à la peur des élections etc. même quand les faits parlent d’eux-mêmes.
« Ces amis » de nos princes tendent à devenir une exception chez eux. De plus en plus, au Nord, placés face à la méfiance de leurs concitoyens (et même à leur défiance), les représentants du peuple « avertis » ont compris que la démocratie représentative a marqué ses limites. Ils apprennent à politiquement avec les autres. Ils travaillent avec les collectifs et les clubs ancrés dans la réalité quotidienne et critiques de « leur milieu ». Pour les élections de 2007 par exemple, Ségolène Royale, candidate probable du Parti Socialiste français, a créé un site où, avec plusieurs Internautes critiques et/ou de son parti, ils confectionnent ensemble son programme de gouvernement. Par contre, les traditionalistes en mal de créativité se convertissent « en hommes de l’économie » en devenant « les petites mains » de la mondialisation marchande. Malheureusement, ils font des émules au Sud. Comme si l’avenir de ce Sud était dans le passé et le présent honnis du Nord. D’où la nécessité de poursuivre le processus de désacralisation du pouvoir politique simultanément au Nord et au Sud.
Dans cette entreprise de longue haleine, le Nord présente un avantage : la consécration des libertés fondamentales dont la liberté d’expression et la liberté de la presse. Ces deux libertés à toujours acquérir et conquérir peuvent constituer des atouts sérieux pour les citoyens du Sud vivant au Nord. Ils peuvent en user pour désacraliser le pouvoir « divinement » conservé au Sud. C’est ce que les Congolais semblent commencer à comprendre. A travers plusieurs fronts (dispersés) à travers tout le Nord, ils ont réussi à mettre « Kabila et ses acolytes sous embargo européen » (Lire GabonDirect.net du 22/06/2006). Cette réussite est liée à une stratégie : le dépassement de la ligne de partage traditionnel entre les associations de la société civile et l’opposition politique. Au Nord, l’APARECO d’Honoré Ngbanda, l’UDPS de Tshipamba Mpuila, l’UPRR d’Odette Babandoa partagent- ne fût-ce que sur Internet, les analyses et les stratégies politiques, avec les collectifs d’auto-support comme le CCA, les Bana Congo, le C2R ou l’Opus Genesis. Ces politiques et ces collectifs suivent au quotidien la Radio Okapi, ils débattent sur la radio Congonet, etc. Ces association et collectifs ont réussi à constituer une opposition congolaise unique en son genre. Donc, aujourd’hui, parler de l’opposition congolaise en se limitant aux partis politiques de l’opposition se trouvant au pays, c’est faire montre d’une étroitesse de vue. Les questions rassemblant les congolais -ne fût-ce que sur Internet- ont provoqué la constitution d’une opposition suis generis dont la lutte vise la conquête à tout prix de leur droit à l’autodétermination. Il y a là une amorce d’un trajet d’apprentissage à engranger : mus par une question qui rassemble, les congolais ont dépassé les clivages classiques de la division politique de la société.
Cette façon de faire au Nord semble avoir eu des incidences au Sud. Qu’il y ait eu des regroupements politiques où « les libéraux » siègent aux côtés « des socialistes », des « lumumbistes » à ceux des « mobutistes », c’est encore un cas d’école. Mus par les questions qui rassemblent (le pillage des richesses du pays et le retour des anti-valeurs au sommet et dans toutes les couches de la société), les congolais font sauter les frontières tracées par les politiques classiques. Au lieu de s’en moquer, il faut s’en réjouir et approfondir la question aux fins d’en faire le creuset d’un autre Congo possible. Le vagabondage et le débauchage politique restent des vices ne pouvant pas nous empêcher de penser ce que nous pouvons créer politiquement ensemble dans un monde où tout le monde aime le Congo débarrassé de ses filles et fils.
Avouons qu’un usage responsable des libertés d’expression et de la presse au Nord peut être bénéfique au Nord et au Sud. Il facilite la culture du sens critique nécessaire à la désacralisation du pouvoir politique et des hommes et femmes qui l’incarnent. Il permet que la transcendance soit accordée à la pensée, à la lutte et à l’action créatrice du neuf dans le respect de tout être humain tout court. Cela même si, sur ce terrain rien n’est gagné à l’avance et une fois pour toutes. « Les petites mains médiatiques » du Nord sont au service de l’opération de capture sorcière du capitalisme. (Lire N. CHOMSKY,R.w. MCCHESNEY, Propagande, médias et démocratie, Montréal, Ecosociété, 2000) D’où la nécessité d’avoir les médias africains indépendants au Nord. Des médias dont la lecture partagée avec les contribuables du Nord peut contribuer, tant soit peu, à jeter un peu de lumière sur la propension de certains de leurs fils et filles à s’auto-idolâtrer au Sud. A ce point nommer Internet est chance énorme. Les sites africains et congolais comme Congoindependant, Congolite, Africatime, Allafrica, Culturek, Congoone, Demainlekasaï, Congoforum, Mediacongo, etc. abattent un travail titanesque. Il y a aussi les journaux et les magazines comme Demain Le Kasaï et le Congrès des Congolais d’Amériques qui deviennent de plus en plus des références incontournables pour l’élite intellectuelle et politique du Congo. Néanmoins, nous avons encore du pain sur la planche : arriver à la coordination de toutes ces énergies et à la création un grand lobby au service du Congo. Nous en sommes très capables. (à suivre)
