Ancien Secrétaire à l’intégration en France, M. Kofi Yamgnane, s’était déclaré candidat à la présidentielle du 24 avril au Togo. Il a dû finalement y renoncer pour soutenir le candidat unique de la coalition des six partis de l’opposition, Emmanuel Akakpovi BOB-AKITANI. Cette coalition vient de lui confier la tâche de le représenter dans la zone Europe. Entre craintes et espoir, M. Yamgnane affirme être convaincu que si le peuple maintient la pression et contrôle les opérations de vote, l’opposition togolaise gagnera les élections du 24 avril.
Kofi YAMGNANE [ 4/11/2005 ]
Propos recueillis par la Rédaction de : www.fauredoitpartir.com
M. Yamgnane, la coalition des six partis vient de vous désigner
Correspondant de la Coordination pour la zone Europe. Comment
percevez-vous cette mission et que peut-on en attendre ?
Depuis la mort du président Gnassingbé Eyadéma et avant de me voir officiellement confier cette mission par la coalition, j’avais entrepris des tournées et je n’ai cessé de prendre position sur la crise qui secoue notre pays. Car j’estime que cela relève de ma responsabilité de togolais, à qui l’histoire pardonnerait difficilement d’avoir manqué de donner sa contribution pour que l’alternance devienne réalité dans son pays. Je continuerai de travailler dans ce sens.
Qu’attendez-vous de la diaspora togolaise auprès de laquelle vous êtes délégué ?
Nous demandons à tous les togolais de participer à cette ouvre collective en mettant les moyens au service de notre candidat Emmanuel BOB-AKITANI. Nous avons ouvert un compte . Même ceux qui n’ont pas beaucoup de moyens, peuvent nous aider ne serait-ce qu’avec 1 euro. Pas moins de 500 000 togolais vivent à l’extérieur, dont 150 000 en France. Si chacun donne effectivement ce qu’il peut, la coalition trouvera les moyens nécessaires pour mener campagne. Je lance donc un appel solennel à tous les togolais résidant en Europe, en Amérique et ailleurs dans le monde, pour qu’ils se joignent à cet effort national. Cet appel va également à l’endroit de tous les démocrates du monde entier et de tous ceux qui croient que vivre ensemble dans la sérénité et le bonheur, vaut mieux que se tirer dessus.
Mais M. Yamgnane, comment aller aux élections le 24 avril prochain en sachant que des fraudes massives sont organisées par le gouvernement ?
Nous avons eu beaucoup d’hésitation face à la pertinence de participer à cette mascarade ! Il n’ y a pas d’autres mots pour désigner ce qui se passe actuellement dans notre pays. Mais étant démocrate, je ne préconise jamais le boycottage des élections. Pourtant si l’on réfléchit bien, c’est ce à quoi il aurait fallu aller. Mais si nous boycottons ces élections, le peuple togolais ne le comprendra pas. Les populations en ont assez de ce pouvoir et souhaitent ardemment un changement et une alternance politique.
Est-ce à dire que dans tous les cas, l’opposition ne boycottera pas les présidentielles même si elles étaient maintenues au 24 avril ?
Il n’y aura pas de boycott, il ne faut pas boycotter ces présidentielles. Sinon je le répète : les populations nous accuseront de les avoir abandonnées au milieu du guet. Et c’est inacceptable.
Et si le pouvoir RPT refusait de reprendre la révision des listes électorale et la remise des cartes électorales, que fera la Coalition ?
Il faut d’abord que la pression que nous exerçons sur le gouvernement, s’accentue : pression et mobilisation de la rue à Lomé et dans toutes les villes du pays, et pression diplomatique. Il faut que la rue s’exprime et demande sa libération, son droit d’expression et de regard sur la conduite des affaires de notre pays. Les partis politiques doivent mobiliser notre jeunesse pour que dans tous les bureaux de vote, il y ait des témoins. Dès la fin des opérations et à l’ouverture des urnes, un maximum de personnes doit être présent. Ils pourront ainsi assister au dépouillement. Dès que le résultat est acquis dans un bureau, les téléphones portables doivent sonner immédiatement et l’annoncer partout, avant même que les procès-verbaux ne soient envoyés. Cela les empêchera de tricher. L’on sent que le peuple togolais a soif du changement, les gens veulent aller jusqu’au bout et gagner ces élections.
L’opposition pourra t-elle gagner malgré les fraudes ?
Beaucoup de personnes m’ont appelé du pays et m’ont assuré que l’on ne trouvera pas au Togo plus d’une personne sur dix qui veut voter Faure Gnassingbé. Pas plus de 10%! Si au moins 90% des togolais aspirent au changement et que le RPT nous annonce d’après un sondage, que Faure gagnera avec 43%, il y a quelque chose qui ne va pas. Ce sondage n’est en fait qu’une préparation psychologique de la population au hold-up qu’ils s’apprêtent à orchestrer. C’est mécaniquement impossible que Faure gagne une élection présidentielle au Togo.
Mais est-on en mesure d’obtenir un report ?
Je le dis et je le répéterai autant de fois qu’il le faudra : le Togo n’est plus à quelques mois près, pour accéder à la démocratie. Il faut donc reporter ces élections pour que les conditions de transparence et de liberté s’installent dans le pays et qu’un dialogue s’amorce entre tous les togolais, y compris l’armée. Ce sera ce que j’appelle une Conférence Générale. La communauté internationale doit nous y aider en désignant un administrateur extérieur comme ce fut le cas au Kosovo. En accord avec les forces armées nationales, un détachement militaire doit lui être accordé pour sa propre sécurité et celle des acteurs de ce dialogue national. A l’issue de la Conférence, une amnistie doit être décrétée dans un cadre global d’apaisement des esprits et de réconciliation nationale. Et c’est seulement après cela que sous l’égide de cet administrateur, on lancera une opération de recensement et de confection des listes électorales. Tout cela je l’ai proposé et écrit à la CEDEAO, à l’Union Africaine, au président français Jacques Chirac et au Président en exercice de l’Union Européenne. Je n’ai donc pas perdu espoir que les élections du 24 avril soient reportées et que le schéma que je viens de décrire soit appliqué.
Cela fait donc partie des pressions diplomatiques dont vous parlez ?
Absolument ! Depuis le coup d’état du 5 février, j’ai multiplié les initiatives en France, à Bruxelles et dans d’autres pays européens pour expliquer la réalité de la situation togolaise. Je ne relâcherai pas tant que la situation perdure. Je dois revoir le président Jacques Chirac, que j’ai déjà rencontré. A lui et à d’autres acteurs politiques français et européens, le message sera le même : Il y a feu en la demeure, on ne peut pas laisser les togolais dans une telle situation.
Mais ce n’est pas trahir de secret si vous reconnaissez que la France soutient Faure Gnassingbé.
Ce serait inexact d’affirmer que la France soutient le Faure Gnassingbé. Car Jacques Chirac n’est pas la France ! Il y a des amitiés un peu compliquées qui liaient le président Chirac à Eyadéma et il a des « difficultés à lâcher le fils de son ami personnel », je le cite. Pour quelles raisons ? Je ne peux le dire. Lorsque je l’avais rencontré, je lui avais dit qu’on ne peut pas confondre les intérêts d’une amitié personnelle avec les intérêts de tout un peuple. Il faut aider les togolais à débloquer cette situation. C’est important de savoir que le président Chirac qui parle au nom de la France, est au côté du peuple togolais pour une alternance politique et non simplement du côté de Emmanuel Bob-Akitani ou de Faure Gnassingbé. Les enjeux dépassent le seul cadre des personnes.
Si la France chiraquienne a choisi le camp de Faure Gnassingbé, quelle est la position de l’Union Européenne ?
Mes premiers contacts avec les responsables de l’Union Européenne m’avaient laissé l’impression d’une oreille attentive mais méfiante. Parce que l’UE souhaite que les africains prennent leurs affaires en mains et pour cette raison, elle suivra les positions qu’aura adoptée la CEDEAO. Mais après trois entretiens, j’ai compris qu’enfin, le problème togolais faisait l’objet d’une attention particulière.
Sur le plan africain, la CEDEAO et l’Union Africaine qui avaient soutenu le respect de la légalité constitutionnelle après le coup d’état du 5 février 2005, brillent par leur silence dans cette phase électorale. Comment expliquer ce changement d’attitude ?
Je ne sais pas ce qui s’est passé dans les coulisses lors des premières négociations avec la CEDEAO. Mais je pense que la CEDEAO et l’UA ont trop tôt relâché la pression. Le président de la Commission Africaine, Alpha Oumar Konaré est un démocrate qui a fait ses preuves au Mali et il était monté au créneau dès les premiers jours pour condamner le coup d’état du 5 février. Je sais que de fortes pressions sont exercées sur lui et sur d’autres personnes qui s’impliquent dans la résolution de la crise togolaise. Puisque ma famille au Togo et moi-même en recevons aussi, je peux affirmer qu’elles existent réellement.
D’où viennent ces pressions ?
Je ne peux le dire. Tout ce que jeux affirmer, c’est que des pays tiers font vraiment pression sur les présidents Alpha Oumar Konaré et Olusegun Obasandjo. Les deux n’ont plus la liberté d’acte et de parole qu’ils avaient montrée au début de la crise.
Est-ce à dire que la bataille est perdue d’avance ?
Pas du tout ! Une élection n’est jamais perdue tant qu’elle n’a pas eu lieu. Si on maintient la pression sur le terrain et diplomatiquement, et si le peuple se rend témoin et acteur le jour du vote, tout le monde sera surpris.
Vous avez annoncé votre retour au Togo pour mener campagne aux côtés du candidat de la coalition, Emmanuel BOB-AKITANI. La campagne a déjà commencé !
Je ne peux ne pas renter au Togo. Prochainement je dois rencontrer les présidents Alpha Omar Konaré, Olusegun Obasandjo, Mamadou Tandja, Amadou Toumani Touré sans oublier les pays limitrophes du Togo que sont le Bénin, le Burkina-Faso et le Ghana. Je profiterai de mon passage à Bamako pour participer la conférence paritaire ACP-UE qui aura lieu du 16 au 21 avril 2005 à Bamako. Ensuite je rentrerai au Togo.
Certains observateurs évoquent le risque de guerre civile pour prôner la « victoire » de Faure Gnassingbé. Que leur répondez-vous?
Je leur dis qu’effectivement, au Togo, il y a eu une véritable difficulté de relation entre le nord et le sud. Un homme politique togolais objectif et responsable ne peut nier que ce problème a existé et qu’il existe toujours. Cela remonte à la période coloniale et il n’avait pas disparu durant la présidence de Sylvanus Olympio. Eyadéma l’a exacerbé et instrumentalisé. Ce n’est véritablement pas un problème de tribalisme. Il faut que tous les togolais comprennent que pendant 38 ans, le régime Eyadéma a massacré toutes les populations, y compris les Kabyé. Cette ethnie a d’ailleurs souffert plus que d’autres. Il ne s’agit donc pas de tribaliser la succession d’Eyadéma en croyant que le Nord a gouverné, c’est maintenant le tour du Sud. Au contraire, nous sommes en train de créer un Togo nouveau, une démocratie exemplaire où tous les togolais sans distinction, sont citoyens et conviés à prendre la affaires de la cité en mains. Il faut prendre le contre-pied de la logique du RPT en expliquant aux populations que l’accession à la démocratie au Togo ne sera jamais la revanche du sud sur le nord, ou de l’est sur l’ouest.
Et la position de l’armée dans tout cela?
A nos frères militaires, j’adresse le même message que celui que j’avais lancé il y a quelques semaines: « SOLDATS TOGOLAIS, NE TIREZ PAS SUR VOS PARENTS ». Je sais qu’au sein de notre armée, il y a plus de démocrates que de « sécurocrates ». Je leur demande une fois encore de désobéir aux ordres, s’il arrivait qu’on leur demande encore de tirer sur leurs frères, soeurs et parents. L’article 150 de notre constitution affirme que « dans ces circonstances, pour tout Togolais, désobéir et s’organiser pour faire échec à l’autorité illégitime constituent le plus sacré des droits et le plus impératif des devoirs. » Désobéir devient une valeur et le peuple le leur rendra.
Politique fiction : M. Koffi Yamgnane, imaginez-nous le Togo dès le 25 avril 2005
La coalition de l’opposition a gagné les élections et s’installe au pouvoir. Le président Abass BONFOH organise la passation de pouvoirs. L’armée à cause de la pression intérieure, estime que le peuple s’est donné ses dirigeants et qu’elle est là pour le protéger. Elle accepte donc
de regagner les casernes. Le nouveau pouvoir annonce l’organisation
d’élections législatives. De Lomé à Dapaong en passant par Atakpamé,
Sokodé, Kara, Mango, la liesse est totale, le peuple fête sa victoire. Les
nouvelles autorités demandent aux populations de se remettre au travail.
Mais rien n’est gagné, il faut se battre.
