Joseph Kabila, le maître de l’ombre 1426

Pour financer la campagne électorale de 2006 qui doit, enfin, le légitimer aux yeux du monde comme à ceux des Congolais, il n’hésite pas à mettre en oeuvre les vieilles recettes, en bradant les ressources minières du Congo pour remplir les caisses de campagne. Voici à présent le maître de l’ombre parvenu à son objectif : être élu président par les Congolais.
LE MONDE | 16.11.06 NAIROBI CORRESPONDANT

Dans les vides béants de sa biographie, le Congo tout entier semble s’être engouffré, tentant de définir qui, au juste, peut bien être Joseph Kabila, président de la République démocratique du Congo (RDC).

Pour bon nombre de Congolais, il n’est au mieux qu’une énigme, au pire un hologramme inapte à endosser des habits de président, voire un étranger, un imposteur. Lui se tait. Timide, peu loquace, il déteste paraître en public et haranguer les foules, handicap sérieux dans un pays habitué à être dirigé par des magiciens du verbe. Ses succès n’y changent rien.

Depuis son arrivée au pouvoir, en 2001, Joseph Kabila, qui devient le premier président démocratiquement élu de l’histoire du pays, a négocié la fin de la guerre et obtenu le départ, inespéré, des troupes étrangères qui se taillaient des fiefs dans l’ex-Zaïre, sans devenir, tant s’en faut, un héros national, comme si son pays s’inquiétait de le voir se refuser à dissiper les mystères qui entourent son existence. Le goût de l’ombre, Joseph Kabila l’a sans doute contracté dès l’enfance. Officiellement, il est né le 4 juin 1971 dans le maquis que son père, Laurent-Désiré Kabila, avait fondé quatre ans plus tôt dans l’est de l’ex-Zaïre. Etrange endroit, placé sous le dogme bicéphale du maoïsme et des féticheurs.
Le père, haut en couleur, aime le whisky, la phraséologie et les femmes. Pour financer la révolution et ses plaisirs, il fait commerce de peaux de panthère, d’ivoire et d’or. Sur les photos de l’époque, la mère de Joseph et de sa soeur jumelle, Jeannette, a l’air effacé des modestes de l’histoire. Si modeste que les ennemis de Joseph affirmeront plus tard qu’elle fut une mère de substitution, Laurent-Désiré ayant adopté le fils qu’un compagnon, décédé, avait eu avec une femme rwandaise.

Ce n’est que la première des nombreuses zones d’ombre jamais dissipées, même par les membres de sa famille qui gardent un silence de tombe.

En 1978 Joseph et sa soeur doivent fuir en Tanzanie, où ils vivoteront sous des noms d’emprunt pour échapper aux espions de Mobutu. Laurent-Désiré Kabila passe en coup de vent et survit grâce à des pêcheries. Joseph, en grandissant, conduira à l’occasion ses camions.

Le ratage semble alors intégral. Il ne sera interrompu qu’en 1996 lorsque le Rwanda et l’Ouganda, dans le plus grand secret, mettent sur pied une coalition anti-Mobutu. Laurent-Désiré Kabila est tiré de la naphtaline historique et des maisons de tolérance de Dar es-Salaam pour participer à la rébellion, dont il prendra bientôt la tête. Mais l’ex-maquisard viveur découvre qu’il est téléguidé par ses parrains rwandais et ougandais. Précaution judicieuse, il interrompt les vagues études de Joseph, et confie le « petit » au chef militaire des troupes rwandaises, James Kabarebe. Joseph sera à la fois l’aide de camp du génie rwandais de la guerre, en même temps que les yeux et les oreilles de son père chez ses « alliés » omnipotents. Joseph observe, apprend, encaisse aussi, en silence, les sarcasmes des Rwandais qui voient en chaque Congolais un danseur veule et inconséquent.

Quand les villes commencent à tomber et que les Forces armées zaïroises, les FAZ, se « déphasent » à vue d’oeil, Laurent-Désiré Kabila retrouve ses réflexes. Un sceau pour la rébellion est confectionné à la hâte, reproduisant le petit lion d’un dessin animé de Walt Disney. Il sert à signer des contrats miniers assortis d’avances faramineuses qui permettent d’assurer l’intendance. Joseph se souviendra de la méthode.

Pour l’heure, il apparaît aux yeux du monde au moment de la prise de Kisangani. C’est une mauvaise entrée en matière. Dans les environs de la ville, des réfugiés hutus rwandais en fuite viennent d’être exterminés par les troupes de Kigali lancées à leur poursuite. Quel rôle joue alors Joseph, qui ne quitte pas James Kabarebe d’une semelle ? C’est l’un de ses secrets les plus lourds.

« UN TUEUR À PETIT FEU »

Puis c’est la prise de Kinshasa, en mai 1997, et l’ouverture d’une courte parenthèse d’euphorie. Le Rwanda entend faire de l’ex-Zaïre, rebaptisé République démocratique du Congo (RDC), un protectorat.

Kabila père envoie son fils en formation à l’Académie militaire de Pékin, puis l’en rappelle en catastrophe au bout de trois mois. Il a démis ses parrains « étrangers » de leurs fonctions, et ceux-ci préparent une nouvelle guerre pour venir le déloger à Kinshasa.

La RDC évite l’effondrement militaire grâce à l’arrivée de soldats de toute la région, en plus des Hutus rwandais et burundais recrutés par Kabila père.

Joseph, nommé chef d’état-major de l’armée de terre, navigue entre les fronts, et supervise les arrangements avec les alliés, qui conditionnent leur solidarité à l’accès aux richesses minières du pays. Le cuivre et le cobalt quittent le Katanga sur des camions zimbabwéens, mais la RDC échappe à la défaite.

Puis vient le coup de théâtre. En janvier 2001, Laurent-Désiré Kabila est assassiné dans son bureau par son propre garde du corps. Qui, au juste, a orchestré la mort du « bouddha noir », dont la paranoïa et les frasques avaient lassé jusqu’à ses alliés ? Le mystère, un de plus, demeure. Le 26 janvier, un conseil des « tontons », les proches de feu Laurent-Désiré, désigne son fils pour lui succéder, estimant que le jeune homme timide sera malléable.

Joseph a 29 ans. Il est le plus jeune chef d’Etat au monde. Plus tard, il dira simplement : « Le pouvoir m’est tombé dessus. » Sa tâche prioritaire, alors, consiste à survivre. Il s’y emploie à sa façon, dans l’ombre. Les « tontons », peu à peu, sont écartés, alors que Joseph cherche des soutiens à l’étranger. « Méfiez-vous de l’eau qui dort, prévenait un habitué de la présidence. Au niveau politique, c’est un tueur, mais un tueur à petit feu, pas une brute. Il a appris à supporter les humiliations, à attendre son heure, puis à frapper, le moment venu. »

Pour financer la campagne électorale de 2006 qui doit, enfin, le légitimer aux yeux du monde comme à ceux des Congolais, il n’hésite pas à mettre en oeuvre les vieilles recettes, en bradant les ressources minières du Congo pour remplir les caisses de campagne. Voici à présent le maître de l’ombre parvenu à son objectif : être élu président par les Congolais.

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