Hommage à l’Economiste américain John Kenneth Galbraith 858

Il aura été l’un des plus célèbres économistes «de gauche» de l’économie de la deuxième moitié du XXe siècle. John Kenneth Galbraith, professeur émérite à Harvard et ardent défenseur de l’interventionnisme public, est mort samedi (29 avril 2006) soir à l’âge de 97 ans.

C’est son fils Alan qui a annoncé son décès, « de mort naturelle », à l’hôpital Mount Auburn de Cambridge (Massachusetts), où il avait été admis il y a près de deux semaines. «Il a eu une vie remplie et merveilleuse», a-t-il déclaré à l’Ap. Au cours de sa très longue carrière, cet économiste américain, né au Canada, aura été conseiller de tous les présidents démocrates, de Franklin D. Roosevelt à Bill Clinton, en passant par John F. Kennedy, dont il fut ambassadeur en Inde. Il est le plus connu des militants «libéraux» (de gauche) américains, président de l’Ada (Americans for Democratic Action, l’un des organismes les plus influents de la gauche américaine). Il n’aura eu de cesse de défendre l’importance de l’intervention de l’Etat dans le domaine social et de dénoncer les excès du capitalisme et de la société de consommation.

Son livre le plus célèbre, «L’ère de l’opulence», publié en 1958, lui vaut une notoriété qui ne se démentira plus. Il y développe la thèse selon laquelle l’économie américaine crée certes la richesse individuelle mais ne remplit pas les besoins collectifs, écoles ou autoroutes. En 1999, cet ouvrage était encore classé 46e sur la liste des 100 ouvrages non-romanesques en langue anglaise les plus lus. Spécialiste d’économie keynésienne, opposant à la guerre du Vietnam et mentor de plusieurs générations de hauts fonctionnaires américains, il défend le «pouvoir d’opposition», notamment le rôle joué par les syndicats dans le rééquilibrage du capitalisme, l’importance de la sagesse populaire.

Dans le lot de ses nombreuses publications, on peut citer «Anatomie du pouvoir», «Le Nouvel Etat industriel», «Journal d’un ambassadeur», fruit de son expérience en Inde, où il décrit «une institution incontrôlablement marrante»: le département d’Etat… Avec l’économiste soviétique Stanislav Menchikov, il écrit en 1988 «Capitalisme, communisme et coexistence: de l’antagonisme à l’entente». Et en 1999, il revient sur les nombreux grands de ce monde qu’il a fréquentés, pour un livre truffé d’anecdotes sur les coulisses politiques d’une bonne partie du XXe siècle, «Des Amis bien placés, de Roosevelt à aujourd’hui». Marié à Catherine Atwater en 1937, il a eu trois fils, Alan, Peter et James. Dans les lignes qui suivent nous reprenons en son honneur la conclusion « Le Mot de la fin » de son livre «Les Mensonges de l’économie».

LES MENSONGES DE L’ECONOMIE : LE MOT DE LA FIN

Une réalité, je pense, s’est dégagée de ce livre: le rôle dominant que jouent les grandes entreprises privées dans l’économie moderne. Autrefois, aux États-Unis, il y avait des capitalistes. L’acier, c’était Carnegie; le pétrole, Rockefeller; le tabac, Duke; les chemins de fer, divers nantis souvent incompétents. On admirait les magnats de la finance, pas pour leurs résultats financiers mais pour leur puissance économique, et, assez fréquemment, pour leur action philanthropique tant célébrée – les grandes fondations.

Les dirigeants des grandes entreprises modernes, à la différence des capitalistes, ont fait accepter par la population leur position sur le marché et leur influence politique. Leur rôle prépondérant dans les hautes sphères du militaire, les finances publiques et l’environnement est jugé normal. Leur autorité dans d’autres secteurs publics ne pose aucun problème non plus. Et, on l’a vu, le produit intérieur brut, déterminé par les entreprises, est la mesure reconnue de la réussite d’une économie et même d’une civilisation. Néanmoins, certains défauts nuisibles à la société et les effets qui en découlent réclament quelque attention.

L’un d’eux, on vient de le voir, est la façon dont les entreprises ont redéfini l’intérêt public en l’adaptant à leurs capacités et à leurs besoins. Elles décident que le progrès social, ce sera davantage d’automobiles, davantage de téléviseurs, davantage d’appareils de toutes sortes, un accroissement de tous les autres biens de consommation. Et, surtout, de plus en plus d’armes mortelles. Tel est le critère de l’épanouissement humain. Les effets sociaux négatifs – la pollution, la destruction des paysages, le sacrifice de la santé des citoyens, les menaces d’intervention armée et les morts – ne comptent pas. Quand on mesure la réussite, le bon et le désastreux peuvent se combiner.

La mainmise du secteur privé sur l’action et l’autorité publiques est un triste spectacle en matière d’environnement et un grand danger en politique militaire et étrangère. Les guerres sont incontestablement l’un des pires périls modernes que court la vie civilisée, et l’engage- ment des entreprises dans la vente et l’usage des armes alimente et soutient cette menace. Il donne une légitimité, voire une aura de vertu héroïque, à la dévastation et à la mort. J’y reviendrai.

« LA POLITIQUE ECONOMIQUE A SOUVENT ETE AUX ANTIPODES DE L’INTERET ECONOMIQUE LUI-MEME »

Il faut admettre – l’évidence sait imposer sa vérité – que, dans la grande société anonyme moderne, le pouvoir appartient à ses dirigeants. Le conseil d’administration est une instance d’aimable compagnie, qui se réunit sous le signe de l’autosatisfaction et du respect fraternel mais qui est totalement soumise au pouvoir réel de la direction générale. La relation ressemble assez à celle que le récipiendaire d’un diplôme honoris causa entretient avec le corps enseignant d’une université. L’une des manifestations courantes de l’autorité dans l’entreprise est la fixation du salaire des directeurs, dans un contexte où l’ampleur de leur rémunération est une mesure du succès. On peut aussi, comme une histoire récente l’a montré, pousser ce mécanisme jusqu’à des excès spectaculaires.

Des retombées négatives pour le monde des affaires lui-même – pour la vision que l’on a de son activité et de sa morale – sont toujours possibles. Une évolution est en cours au sein de l’opinion: après avoir accepté le système de la libre entreprise, elle le perçoit de plus en plus aujourd’hui comme une menace de type militaire contre toute vie humaine. Elle voit aussi en lui une cause du chômage et des difficultés économiques, un facteur contribuant à la récession, ou à un phénomène plus redouté: la dépression.

J’y ai assez insisté: le comportement du système est imprévisible, et notamment la succession et la durée des phases d’expansion et de récession. Impossible de déterminer à l’avance les causes dans toute la diversité de leurs effets. Une des caractéristiques majeures de l’économie actuelle est l’ampleur des revenus que rapporte la «marchandisation » de l’inconnu. La renommée que peuvent s’attirer ce « non- savoir » et les diverses « non-compétences » qui le fondent constitue un aspect rien moins qu’innocent de la vie économique moderne. J’ai résisté ici à la tentation de décrire l’in- connu. En revanche, on peut savoir si une poli- tique est salutaire ou nocive.

Rien n’indique, notamment, que des réductions d’impôts comme celles qui ont été préconisées et décidées ces derniers temps aient un effet positif sur la récession. On a supposé que l’investissement, la production et l’emploi seraient stimulés par le supplément de revenus après impôt ainsi promis aux entreprises, à leurs directeurs et aux actionnaires financièrement bien lotis, sous la forme d’un allégement de la ponction fiscale sur les dividendes touchés par les riches. Tous les directeurs sont convaincus, comme les économistes, qu’un afflux d’argent chez eux sert l’intérêt général. Mais rien ne prouve que ces sommes offertes aux cadres supérieurs prospères auront un effet positif – qu’elles seront dépensées. Pour cette petite élite, la réduction d’impôts accroît des revenus déjà plus que substantiels. Et trop c’est trop, même pour les riches. Impossible d’être sûr que les revenus supplémentaires dus à la réduction d’impôts seront réellement dépensés. La mesure risque donc de n’avoir aucun effet.

Ce n’est pas tout. La seule parade réside dans le soutien à la demande de consommation. Que cette demande fléchisse et c’est la récession. Aux États-Unis, en particulier en période de marasme et de récession, le citoyen à faible revenu a grand besoin d’éducation, de soins médicaux, d’un revenu familial de base sous une forme ou sous une autre. Les États fédérés et les municipalités, confrontés à la hausse de ces demandes, réduisent les dépenses sociales. C’est tout à fait évident à l’heure où j’écris ces lignes. L’effet général est une baisse du revenu et du bien-être personnels et familiaux – la récession sans remède efficace. Dans son histoire aux incontournables leçons, la politique économique a souvent été aux antipodes de l’intérêt économique lui-même. Et elle peut sembler fondée sans pour autant avoir d’impact net. Cela peut se traduire par de l’argent pour ceux qui ne le dépenseront pas et des privations pour ceux qui le dépenseraient. Une récession indifférente à la politique menée pour la combattre. Une amélioration sans action publique clairement efficace.

LA GUERRE RESTE L’ECHEC HUMAIN DECISIF

J’aimerais pouvoir être plus affirmatif sur un point. Dans le monde économique, il y a des idées bien établies, qui peuvent soutenir une politique, soit positive, soit négative. Combattre la récession exige de maintenir le pou- voir d’achat, en particulier des nécessiteux qui dépenseront leur argent. L’effet est assuré, mais on répugne à cette solution, assimilée à de la compassion inefficace. Or, ce qui est inefficace, ce sont les mesures profitant aux cadres supé- rieurs. Ces catégories socialement influentes bénéficieront le plus souvent d’avantages financiers sous forme d’allégement d’impôts. En l’absence de besoins, ces sommes ne seront pas forcément dépensées. On refuse aux nécessiteux l’argent qu’ils dépenseraient sûrement, on accorde aux riches un revenu qu’ils risquent d’épargner. .

Un dernier mot. Nous chérissons le progrès de la civilisation depuis des temps immémoriaux. Mais une réserve est nécessaire, et d’ail- leurs admise. À l’heure où j’écris, les États-Unis et la Grande-Bretagne vivent les amers lendemains d’une guerre en Irak. Nous acceptons la mort programmée des jeunes, et le massacre aléatoire d’hommes et de femmes de tous âges. Ce fut vrai, massivement, dans les Première et Seconde Guerres mondiales. Plus sélectivement, depuis. Et à l’heure où j’écris ces lignes, c’est encore vrai en Irak. La vie civilisée, comme on dit, est une grande tour blanche à la gloire des réalisations humaines, mais couronnée en permanence par un gros nuage noir: : le progrès humain est dominé par une inimaginable cruauté et par la mort.

Je quitte le lecteur sur ce constat tristement regrettable. La civilisation a fait de grands pro- grès au fil des siècles dans les sciences, la santé, les arts et l’essentiel, sinon la totalité, du bien- être économique. Mais elle a aussi conféré une place privilégiée au développement des armements, à la menace et à la réalité de la guerre. Les tueries en masse sont devenues l’ultime accomplissement de la civilisation.

Les réalités de la guerre sont incontournables – mort et cruauté, valeurs de la civilisation bat- tues en brèche, lendemains chaotiques. Telle est la situation et telles sont les perspectives de l’humanité, c’est aujourd’hui l’évidence. Les problèmes économiques et sociaux évoqués ici, tout comme la pauvreté de masse et la famine, peuvent être réglés par la réflexion et l’action. Ils l’ont déjà été. La guerre reste l’échec humain décisif.

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Scroll to Top