Des elections pour rien : acceder a la mangeoire 709

Le Potentiel

Franchement, je ne cherche ni à être le prophète Nathan ou, encore moins, un prophète de mauvais augure, ni jouer aux cassandres, mais je crois en la justesse d’une analyse objective et froide de ce qui se passe dans un Congo où une certaine classe politique est maîtresse de la situation. Au vu de tout ce que les membres de cette classe dirigeante ont été capables de réaliser jusqu’à ce jour, je suis fermement convaincu que les Congolais n’ont strictement rien à attendre des élections que s’apprêtent à tenir les dirigeants de la transition. Je persiste et signe cette formule que, sans rallier alors grand monde autour de mes thèses, j’avais déjà utilisée dans l’une de mes analyses de l’avant-projet sénatorial de constitution : «après les élections = avant les élections » (le Potentiel du 27 avril 2005, Un avant-projet à rejeter : trois raisons de voter NON).

1. Qui seront les seuls gagnants ?

Sans trop de démonstration ni, encore moins, de théorie, il faut dire que les gagnants ce sont ceux qui seront au pouvoir après les élections. Et qui seront au pouvoir après les élections ? Difficile à dire mais ce qui est certain c’est que ceux qui seront au pouvoir après les élections sont parmi les gens actuellement au pouvoir de la transition. Pourquoi sera-ce eux ? C’est la grande question et la réponse est d’or : parce que tout a été fait pour ; c’est cela qu’il faut à présent expliquer.

a) C’est la seule raison d’être de la loi électorale d’auto- législation qui est concoctée pour que les élections soient remportées par eux. Nous avons assisté, après une constitution auto-octroyée sur laquelle nous reviendrons, à une loi électorale arrangée par ceux qui sont au pouvoir pour leur assurer le contrôle des élections.

En effet, l’une des premières lois pour gagner une élection est financière : des études faites en Occident montrent que ceux qui ont le plus gros budget électoral ont le plus de chance d’être élus, dans les grandes élections présidentielles cette loi est absolue, se vérifiant par le fait que ces personnes ont presque toujours été élues, et dans les élections législatives elles le sont à environ 95 % ; l’autre aspect de cette loi statistique, c’est que ceux qui sont totalement désargentés n’ont pratiquement aucune chance, ils n’ont jamais été élus à aucune élection présidentielle et uniquement à quelque 1 ou 2% pour les élections législatives.

Or, nous savons tous que les « animateurs » de la transition ont été les tueurs de l’Etat et du peuple en dépassant toutes les bornes de malversations, de corruption, de concussion, de détournement et de pillage. tripatouillages financiers et budgétaires [l’« espace présidentiel » en particulier est un gouffre dont les exploits sont connus (dépassements budgétaires de 700%, des salaires de l’ordre de 200.000 à 500.000 Usd)] ; fausses missions des membres de l’exécutif, … . L’opération « enrichissons-nous tout de suite » s’est poursuivie par le grand bazar qu’aura été le partage des entreprises publiques et des gouvernorats pour « préparer les élections ». Même les membres des chambres ont eu des arrangements financiers avec l’exécutif pour qu’eux aussi puissent « préparer les élections », sans parler des autres avantages, véhicules, voyages, etc.. Aujourd’hui, tous multimillionnaires en Usd, ces gens, que ce soit les « anciens » riches (2ème République) ou les nouveaux de moins de 10 ans (AFDL- 2ème transition), n’avaient ni fortune personnelle ni héritage familial ; ils ont aujourd’hui une opulence qui leur donne le culot de braver les Occidentaux qui, les nourrissant et les soutenant, les ont faits rois, par laquelle ils se permettent de payer les politiciens qui se rallient à leur candidature jusqu’à 10.000 USD par personne en plus des frais de la campagne que devront mener les ralliés-achetés.

Oui, ces messieurs – dames ont donc constitué un trésor de … guerre. Mais, aussi, ils sont les seuls à en être à ce niveau ; eux donc, du point de vue statistique, ont toutes les chances de se classer en ordre utile pour la présidentielle et pour les législatives et, ainsi, pouvoir encore former les institutions de demain ; l’establishment se maintient. C’est la raison pour laquelle ils ont prévu des élections restrictives en imposant un cens déguisé en « cautionnement ».

b) Ne pas écarter l’éventualité de fraude. Il ne faut pas, malgré des confessions de foi démocratiques de vouloir organiser des élections « libres, transparentes et démocratiques à tous les niveaux », les intentions ne sont pas pures. D’une part, la CEI, ensemble avec toutes les institutions de la transition, s’est évertuée à écarter de la compétition certains acteurs dont la présence est la seule capable de permette un scrutin ouvert et crédible ; c’est en effet cette capacité qui avait poussé la communauté internationale à demander l’implication de l’UDPS en particulier et exigé que les élections soient « inclusives ». A cet effet, tout en sachant que c’est ce parti lui-même qui, au départ, avait rejeté le processus, l’ONU, le Ciat et plusieurs diplomaties occidentales avaient instamment, même après le référendum, invité E. Tshisekedi à revenir à de meilleurs sentiments. Mais, paradoxalement, c’est alors que, ayant peut-être reconnu son erreur, ce dernier fait amende honorable et déclare son intention de, enfin, rejoindre le processus électoral, que par un consensus unanime, l’Occident, l’ONU et les politiciens institutionnels congolais ferment définitivement la porte. D’autre part, des diplomates occidentaux ont informé leurs media que les dirigeants de partis mouvanciers hantaient les couloirs des chancelleries pour demander que la série des élections commence par l’élection présidentielle, inversant l’ordre logique convenu, et, si possible, qu’on ne s’occupe en ce moment que de cette dernière ; l’objectif stratégique étant de provoquer un ralliement glouton de politiciens et des électeurs travaillés au corps au profit du candidat de la mouvance, celui-ci élu, il sera l’unique institution renouvelée, légitimée et requinquée pour tenir fermement les rennes même en l’absence probablement prolongée des autres institutions, et quand, sous son autorité, seront tenues les autres élections, son ascendant et sa primauté entraîneraient une dynamique favorable aux siens. La CEI, accédant à leurs desiderata, leur a donné satisfaction car seuls les scrutins présidentiel et législatif sont formellement prévus, sans aucune garantie que les autres suivront à un horizon raisonnable. A l’eau, pendant un temps impossible à déterminer, la régionalisation et, sans les députés provinciaux, pas de sénat, sans sénat, pas de lois avec la seule assemblée nationale. Ce provisoire peut durer, la transition se poursuivre, les envies continuer de s’assouvir, d’autant plus que l’élection présidentielle peut rester longtemps bloquée au seul premier tour. Enfin, la CEI qui avait profité des délais allongés pour « corriger » les résultats (une marge d’erreur de plus de 5%, impossible en statistiques électorales !), aura appris et étudié ce qui a été mis en œuvre en Haïti et pourra l’appliquer avec la même communauté internationale qui a, pour les mêmes raisons financières et de préférence de certains individus, cautionné la fraude.

c) L’article 222 : une prolongation irrégulière, la CEI viole la constitution. En effet, la fraude n’est pas seulement électorale, avec cette prolongation de la transition que, du Secrétaire général adjoint de l’ONU à une bonne partie de la presse partisane, en passant par les institutionnels dans un chant entonné par la CEI, on nous présente comme automatiquement justifiée par le fameux article 222 : avec ou sans l’autre célèbre article 196 de la constitution de transition, ils ont toutes les prolongations qu’ils veulent. Ce n’est pas le lieu de démontrer l’inanité d’une telle interprétation d’une disposition dont j’avais déjà dénoncé l’incohérence avec la solution pour l’entrée en vigueur arrêtée par l’article 229. Pour tricher ainsi, ces messieurs et leurs soutiens internationaux nous prennent tous pour des idiots, et il faut refuser d’être tous pris pour des idiots. Mais, enfin, pourquoi nous Congolais, avons-nous renoncé à réfléchir ? Je ne comprends pas en effet comment toute la classe politique, même des gens que je n’aurais pas pu soupçonner d’une telle nonchalance intellectuelle, a gobé ces inepties et accepté bonnement une forfaiture. Comment ne voit-on pas que, compte tenu de la date d’entrée en vigueur de la constitution fixée à celle de sa promulgation, soit donc le18 février 2006, intervenant avant l’existence des nouvelles institutions, cet article 222 n’est, évidemment, valable que pour couvrir cette période séparant l’entrée en vigueur de la constitution, c’est-à-dire le 18 février 2006, et les élections instituant les nouvelles institutions et devant avoir eu lieu impérativement pendant la transition, c’est-à-dire jusque, au plus tard, au 30 juin 2006, et non après ? Même si les tenants du pouvoir ont la force brutale de leur côté, nous avons le droit du nôtre : sans hésiter, il faut affirmer que la CEI a violé la constitution ; au-delà du 30 juin, même si elles s’imposent comme elles l’ont déjà dit, toutes les institutions de transition sont illégitimes et ne se seront maintenues que par scélératesse. En passant, si nous continuons de tordre le coup au droit au gré de nos intérêts partisans, alors renonçons à la constitution, nous n’en mourons pas après tout.

2. Pourquoi la grande masse des Congolais ne peut attendre grand chose des élections ?

a) Une constitution scélérate. Tout simplement parce qu’ainsi prêts à conserver et à consolider ces acquis, les politiciens de la transition ne pourront pas changer de politique ni de comportement : les mêmes causes produisant les mêmes effets, leurs motivations n’ayant pas changé, ils continueront après les élections comme ils étaient et agissaient avant les élections. D’ailleurs, la constitution est faite pour que, comme avant les élections, l’impunité leur soit garantie : demain, tous les soi-disant contrôles auront le même sort que le rapport Bakandeja, parce que les règles qui ont empêché la sanction demeurent et sont même renforcées ; la constitution qu’ils se sont octroyée crée des privilèges exorbitants dont quelques-uns sont jusque là inexistants et fait d’eux les seuls juges réels pour eux-mêmes au détriment du pouvoir judiciaire ; au lieu de combattre la mauvaise gouvernance elle l’encourage et l’institutionnalise, elle est donc immorale et indifférente aux intérêts de tous. Un « sénateur », que je connais bien et pour qui j’ai de la sympathie, à qui un ami présentait un de mes écrits, lui a dit à peu près ceci, sans doute avec la volonté de le voir me le rapporter afin que je le sache bien, « le professeur croit-il vraiment que ceux qui ont fait la guerre et tous ceux qui sont au pouvoir peuvent faire une constitution qui prévoit qu’ils pourraient être sanctionnés ? » ; tout est dit, et bien clairement dit, l’aveu est indiscutable : la constitution a été faite pour rassurer la caste dirigeante et consolider ses privilèges.

b) Aucune politique ni vision. D’ailleurs, pour être capables de résoudre les problèmes de la société, les candidats doivent être capables d’en faire le diagnostique et d’en proposer alors les remèdes idoines.

Quel est le candidat, quel est le parti, qui a diagnostiqué le mal du système bancaire congolais, la question scolaire dans sa complexité, la question des salaires et des revenus, la question des communications à travers le vaste sous-continent, la question de l’emploi, la question du transport en commun urbain non seulement à Kinshasa et à … Lubumbashi mais dans toutes les villes, la question sanitaire, de l’environnement urbain et naturel, de l’armée et de la défense nationale, etc., et en propose des solutions ? Je veux dire par là qui a conçu des politiques bancaire, de santé (et non pas je vais vous construire tant d’hôpitaux), une politique scolaire et de la jeunesse (et non pas promettre tant d’écoles) une politique d’infrastructures (et non pas je vais construire 30.000 km de routes par an comme on nous l’a déjà dit), une politique et un programme de développement de l’armée et une politique de la défense (et non pas je vais équiper une armée forte pour que les voisins ne nous attaquent plus), une vraie politique des salaires et des revenus (et non je vais « améliorer tant soit peu la situation du fonctionnaire », ou « soulager tant soit peu le quotidien du fonctionnaire ou de l’enseignant), une vraie politique de l’emploi notamment en pensant à tous ces jeunes diplômés qu’on abandonne dans la rue et alors que le taux de chômage n’est jamais calculé parce que le chômage est la règle, une vraie politique sociale et non je ferai des efforts pour « soulager tant soit peu la misère du peuple », une vraie politique fiscale, efficace et juste, alors que l’Etat est privé de nombreuses recettes fiscales directes et indirectes, une vraie politique de l’urbanisme, d’équipements collectifs urbains et non des lotissements à n’en plus finir jusque dans des endroits dangereux, qui sont la seule politique des ministres des affaires foncières qu’on a eus, une vraie politique énergétique et non des arrangements et des compromissions avec des pétroliers, une vraie politique des équipements collectifs dans le secteur de l’eau et de l’électricité, au lieu de cogérer avec les PDG les entreprises du secteur ? Je dis « chiche » : quel est le candidat à la présidence qui s’engage aujourd’hui à rendre public immédiatement le barème de toutes les rémunérations publiques et politiques, à accepter un salaire de 10.000 Usd (qui serait le plafond des rémunérations publiques), d’ en enlever donc un peu aux politiques pour une redistribution (c’est ça « tant soit peu » !), afin de partager en cette période de pénurie et ne pas demander comme on l’a fait jusqu’à présent le sacrifice aux plus humbles tout en s’engraissant lui et ses compères ?

Qui a une vision, des idées et une perspective pour l’Etat, la société et les Congolais, au lieu du bricolage et de la débrouillardise au jour le jour ? Quel est le candidat qui maîtrise les problèmes, en a conçu les remèdes, fixé les voies et moyens (coût, financement, timing), avant de se dire capable de les résoudre et de demander nos suffrages? Plus simplement, tous sont occupés à s’agiter, mais à juste trois mois d’élections constamment repoussées, nous n’avons pas appris qu’un seul candidat ou parti s’emploie à vulgariser un programme, dont à une telle période nous devrions déjà entendre parler, chacun occupé à bavarder et à veiller à ce que la loi électorale, qui ne finit pas de traîner, l’avantage. D’ailleurs, avec leurs listes « ouvertes » (à tous les vents !), ils n’ont pas besoin de programme : en effet, un individu élu indépendamment des partis et uniquement par les copains et les frères tribaux, de quel programme a-t-il besoin, et quel programme de gouvernement a-t-il à présenter, tandis que demain il va prétendre être au gouvernement, sur quel programme ; je suis incapable de comprendre que les esprits brillants que nous avons dans tous ces milieux affiliés aujourd’hui aux « listes ouvertes » (parlementaires, presse et intellectuels), ne soient pas capables de comprendre cela. Non ! tous viennent demander les voix, et un blanc-seing, les mains vides, sans un programme à nous offrir ou alors un bricolage qu’à coup de milliers de dollars (ils en ont), ils viendront lire à la télé ou publier dans les journaux à la dernière minute pour que, comme hier le projet constitutionnel, personne n’en sache pas grand chose et ne découvre pas le vide creux, et qu’ainsi les Congolais, leurs pigeons, leur fassent confiance les yeux fermés (encore ?!)! C’est le même jeu que pour le référendum : ils avaient déjà, avec le référendum, vendu une marchandise (avariée) cachée dans un sac (ebumbama na sachet!) ; aujourd’hui ils cherchent encore à vendre quelque chose qu’ils ne montrent pas aux acheteurs-électeurs, ou qu’ils ne déballeront qu’au coup de sifflet final quand, tout le monde étant pressé à la fermeture du marché de la campagne électorale, personne ne peut plus examiner la marchandise avec attention. Aucun de tous ceux qui avaient déjà vu clair lors du référendum ne se laissera prendre ; tous sauront quelle attitude adopter, ainsi que nous le verrons plus-bas. De quoi vont-ils débattre lors de la campagne ? On imagine facilement que le débat se réduira à « qui est moins voleur que l’autre ? », « qui a été l’allié des Rwandais ? », « qui a provoqué la guerre ? », « qui a permis la paix et accepté le partage du pouvoir ? », « qui a l’expérience de la présidence ? », etc.

c) Pour les politiques congolais, l’Etat n’est qu’une vulgaire mangeoire.

Le Ciat, les ambassades occidentales, l’ONU, un grand nombre d’ONG, ainsi que la presse ont des centaines de fois dénoncé diverses formes de malversations, corruption, détournements, tripatouillages financiers etc. Par ailleurs, pendant cette transition, des « mandataires » touchaient des primes de 60.000 Usd, et certaines rémunérations politiques atteignaient les 200 à 500.000 Usd par mois, soit jusqu’à quelque 4166 années du salaire du caporal de l’Ituri qui touche 5.000 FC (chiffre vérifié), ce salaire paierait un caporal depuis la VIIè dynastie égyptienne (2100 avant JC) jusqu’aujourd’hui ou d’aujourd’hui jusqu’en l’an 6172 ou, encore mieux, il équivaut jusqu’à 7140 années du salaire de base du fonctionnaire le plus bas qui ne dépasse pas 8 Usd (chiffre vérifié), soit depuis le néolithique (VIè millénaire avant J.C.) jusqu’aujourd’hui ou depuis aujourd’hui jusqu’en l’an 9146 !

Le ministre belge K. de Gucht lors de sa visite à Condoleeza Rice en avril 2005, résume en ces termes cet état des choses : « Corruption verticale, pillage systématique et mauvaise gestion des finances publiques, comme si l’Accord global et inclusif n’avait d’autre finalité que d’enrichir des individus au détriment de l’Etat et du peuple », disant sa crainte de voir les mêmes tares continuer après les élections ; il ne se trompait pas.

En tout cas, on comprend ce qui fait courir ces messieurs : certainement pas le service de la nation dans l’abnégation, mais les jobs juteux de la politique ; plus le job est élevé, donc rentable, plus on se précipite, ceci, et ceci seul, explique la près de soixantaine de candidats à la présidence. C’est pourquoi, ainsi que démontré ci-haut, ils ont arrangé la loi électorale et la constitution pour revenir, faisant de la politique une profession, comme on dit mécanicien, magistrat, ingénieur, avocat, médecin, enseignant, infirmière, maçon, fonctionnaire, etc. Ceux qui avaient un vrai métier l’ont jeté, tandis que d’autres n’ont eu comme premier « métier » salarié que les hautes fonctions dans les institutions de transition, et on a entraîné des jeunes diplômés à oublier leur parchemin pour chercher un emploi en politique, etc. Il y a certainement dans cette corporation plus de 80% de sans emploi (qui n’ont jamais eu un emploi, n’ont ou ne connaissent aucun métier, ou ont abandonné leur métier au profit de la politique). Ils envisagent de s’incruster ad vitam aeternam dans les fonctions politiques qu’ils recherchent par tous les moyens, honnêtes et malhonnêtes, scélératesse, compromissions, trahisons, vagabondages et prostitutions politiques, fétichisme, etc. sans principe ni scrupule ni idéal.

Cette conception carriériste de la politique est démocraticide et homicide : vouloir le changement ou l’alternance est vu par les politiciens à vie comme une déclaration de guerre, c’est leur « enlever le pain de la bouche » surtout si la politique est la voie d’enrichissement ; d’où les magouilles constitutionnelles pour éviter le changement, ne pas perdre son « job », d’où leur capacité de tuer pour préserver ces acquis. Ils n’intègrent pas la notion de mandat, conçue historiquement pour éviter le carriérisme politique, faire tourner les fonctions et faire participer le plus de citoyens possible à la gestion de la chose publique ; or, pour eux, si on détermine la durée d’un mandat c’est juste une question technique afin d’organiser de nouvelles élections à l’issue desquelles ils reviendront au pouvoir. Ainsi, quand ils organisent les élections ce n’est pas pour envisager l’alternance ou le changement, mais pour organiser leur maintien ou leur retour aux fonctions. Or, par nature et par destination le mandat politique est nécessairement un contrat à durée déterminée. Il doit être admis que la politique n’est pas faite pour enrichir, si l’on veut s’enrichir ce n’est pas la politique qu’il faudra choisir mais autre chose, les affaires, le commerce, l’industrie, la grande agro-industrie, secteurs qui ont le mérite de contribuer au développement et à l’enrichissement de tous. Il faut décourager tous les aventuriers, parvenus et arrivistes qui viennent pour s’enrichir, encombrant les rangées de la politique au détriment de personnes dévouées, compétentes et capables, désireuses de servir. Pour cela, que des traitements politiques soient raisonnables, à un niveau proche de celui des autres fonctions publiques supérieures, et que chacun ait un emploi « professionnel » pour en vivre et que, après au maximum deux mandats (pour le président de la République et trois pour les autres, chacun réintègre sa profession : en effet, en écumant le budget de l’Etat pour un taux d’utilité sociale proche de zéro, les politiciens « professionnels », sans métier, sont des parasites vivant éternellement aux crochets de l’Etat et sur la misère des masses. S’ils sont tous si prompts à tenir des élections mal préparées, ce n’est pas parce que, comme ils disent, le peuple est impatient, faux prétexte déjà utilisé lors du référendum, ni pour le retour de la paix, celle-ci n’est pas garantie par des élections, mais ils ont l’eau à la bouche et sont pressés d’occuper plus sereinement les postes juteux de la politique. A la mangeoire, on ne fait que manger, sans regarder autour, on est pressé, on ne peut penser à autre chose, à partager le gâteau avec d’autres ni surtout pas à organiser l’Etat pour nourrir tout le monde. Le jour où la nation s’étant dotée de règles et mécanismes restrictifs de gestion, de contrôle et de sanction, cessera d’être une mangeoire, son service n’attirera plus la confrérie des mangeurs et ne s’engageront plus dans les fonctions politiques que les passionnés de la chose publique, du bien commun et du service.

3. Les élections ne changeront rien : après les élections = avant les élections Sans de nouvelles règles qui encadrent et disciplinent les penchants et les comportements des dirigeants, il n’y aucune raison pour que ces penchants et comportements changent : ainsi, il est vain de dire que les élections vont permettre de choisir les gens honnêtes et dévoués, nous venons de voir que, pour l’essentiel, ce seront les mêmes qu’aujourd’hui, et avec les mêmes règles mauvaises.

J’ai été surpris de voir que, même notre sage et si avisée Eglise catholique, à travers l’épiscopat, est tombée dans ce piège de croire que, par elles-mêmes les élections amèneront le changement des penchants et des comportements : les Pères Evêques disent, je cite : «Les chrétiens doivent se faire une obligation en conscience d’élire comme mandataires publics à différents niveaux des personnes compétentes, soucieuses des valeurs morales et éthiques dans la gestion de l’Etat, faisant preuve de probité morale, d’intégrité et d’honnêteté, capables de promouvoir le bien commun et le développement intégral de la nation ». Où sont-ils ces sur-hommes, ces hommes providentiels dans lesquels la Conférence semble croire ? Outre le fait que de tels hommes n’existent pas, parce que chacun d’entre nous a des qualités et des défauts, on ne peut pas, d’emblée, affirmer qu’au milieu de tant de Congolais, tel est le plus ceci ou le plus cela ; par ailleurs, qui va vérifier la probité, l’intégrité, l’honnêteté, le souci du bien commun, et qui donnera cette preuve, sinon, dans ce monde d’hypocrites ou chaque prétendant se proclame ceci ou cela, Dieu seul ? Qui est le plus « soucieux des valeurs morales et éthiques », quand, comme on le sait, on les a tous vus à l’œuvre ? Et, connaissant les manœuvres tribalistes et régionalistes aujourd’hui si publiques et si agressives, la démagogie, le dénuement des citoyens, et la tricherie, comment ce commentaire de presse peut-il croire que le peuple n’investira pas de sa confiance ces animateurs ? A supposer que, comme l’espère cet extrait de presse, « Ces critères que décrit la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) à l’intention des chrétiens, disqualifient naturellement tous sinon beaucoup de nos dirigeants actuels qui ne peuvent pas s’attendre à être investis de la confiance du peuple aux élections » (Le Potentiel), qui nous certifie que ceux qui leur seront préférés remplissent ces conditions ?

C’est pourquoi on doit compter plus sur les règles et mécanismes institutionnels inscrits dans la constitution et dans les lois que sur l’honnêteté et le dévouement naturels présumés ou auto-proclamés des individus ; car le « renouvellement de l’ordre temporel », que le Saint Père rappelait à nos évêques lors de leur visite ad limina Apostolorum le 27 janvier, reprenant un passage de l’exhortation Ecclesia in Africa, (n. 54), consiste à « exercer une influence sur le tissu social, pour transformer les mentalités et les structures de la société de telle sorte qu’elles reflètent toujours mieux les desseins de Dieu sur la famille humaine» ; c’est une action sur les mentalités et sur les structures politiques (= règles et mécanismes), celles-ci déterminant d’ailleurs celles-là, et non l’inverse. Les valeurs à inculquer et qui doivent modeler les mentalités et les comportements doivent être inscrites dans nos textes fondamentaux ; rappelons que si la Loi de l’Eternel peut être « inscrite dans nos cœurs » (Ro 2 : 15) ou s’il faut un esprit nouveau et un cœur de chair donnés par Dieu lui-même afin d’être prédestinés à Lui obéir, à « marcher selon mes lois » et les mettre en pratique (Ez. 11 : 19-20), il a fallu que l’Eternel apprenne et constamment répète sa Loi aux hommes (la révélation par les Tables, les prophètes et finalement le Christ que prolonge l’Eglise). Par contre, la loi des hommes leur est extérieure et doit être dite (lex lata) ; si la sanction de Dieu est de Dieu seul (la vengeance est à Moi), celle de la société doit être dite et inscrite dans les lois. Car, sans lois justes, bonnes et qui sanctionnent, un saint renvoyé au Congo pour le diriger, se verrait fermer la porte du ciel quand il tentera d’y retourner.

D’où, pour moi, primauté à la qualité des textes, parce que si elle ne peut être maîtresse de ce que mijote en son for interne l’individu, si elle ne peut facilement reconnaître des gens honnêtes, qui existent, mais ce n’est sur leur front, la nation est capable de se doter de textes de qualité ; eh bien, qu’elle le fasse. Ainsi, par l’obligation de respecter ces textes et par la sanction en cas de désobéissance, les comportements des individus-dirigeants seront canalisés et ainsi les individus finiront par apprendre et par acquérir la culture de l’obéissance à la loi, car la culture n’est ni innée ni infuse ; d’ailleurs l’homme honnête est à l’aise avec des lois justes et bonnes, il ne risque rien et les lois ne le gênent pas, il n’y a que le mauvais qui est dérangé par elles. Il n’est pas vrai que tous les textes sont bons et que seuls les individus sont mauvais : pour prendre un exemple des plus simples, tout le monde a vilipendé le mal famé système 1+4, or c’est avant tout le schéma institutionnel et constitutionnel 1+4 et non les hommes d’abord ; il y a donc des textes mauvais parce qu’ils fixent des choses mauvaises, il y a des textes meilleurs que les autres. Or, justement sur ce plan, de la même façon que çà et là les Eglises locales se prononcent contre des lois mauvaises (avortement, homosexualité, clonage et eugénisme, etc.) comme l’Eglise congolaise le ferait certainement elle-même, de la même façon notre Eglise, gardienne des valeurs et pasteur du peuple de Dieu qui est au Congo, aurait dû s’élever avec force contre les mauvaises lois inscrites dans la constitution que les politiciens se sont attribué le monopole de s’octroyer et d’imposer au peuple de la manière frauduleuse que nous connaissons, elle aurait dû se prononcer clairement et explicitement contre une constitution qui, à bien des égards, fait la promotion de mauvaises mœurs politiques et gestionnaires et les fait se perpétuer. Alors qu’avec les élections l’Eglise est bien embêtée, à juste titre, car elle ne peut dicter ses préférences (Communication de la Cenco du 11 janvier 2006), en se prononçant ainsi sur une loi ce n’aurait pas été s’ingérer dans un jeu politicien mais tout simplement l’exercice de son devoir sacré car l’exigence des lois bonnes et justes est patristique. Mais en refusant de se prononcer sur ce texte, notre Eglise, sans doute paralysée par des divisions et faiblesses internes ou par peur de l’échec du vote de rejet, a privé de son coup de main l’Etat de droit et la bonne gouvernance et l’establishment s’en est réjoui (cfr la jubilation des media du pouvoir). Je le dis avec d’autant plus de pénible conviction que j’aime l’Eglise du Congo à laquelle je garde une fidélité sans faille et dont je respecte profondément les Prélats, qui le savent bien.

Cela dit, mon propos est de montrer que, personnellement, je ne vois rien qui fasse que la tendance s’inverse ou s’oriente autrement que par les malheurs auxquels les gestionnaires de la transition, également gestionnaires majeurs de demain, nous ont soumis. Il est clair qu’avec une constitution intéressée, qui encourage la mauvaise gouvernance et renforce le pouvoir personnel visiblement contre la démocratie pluraliste, les élus continueront dans le même cadre vicié qu’avant, ce n’est plus le 1+4 mais ce sont d’autres défauts, les mêmes qui n’ont pu décourager la corruption et l’impunité des dirigeants ; en cela, après les élections = avant les élections ! Ainsi, la question continue de se poser : si aujourd’hui le peuple, les jeunes et les travailleurs, n’ont rien reçu de ces affameurs, pourquoi croit-on que cela changera demain, juste par une métamorphose magique des hommes, comme si les mêmes personnes pouvaient changer à cause des élections arrangées. Pour toutes ces raisons, loi électorale arrangée, constitution arrangée, manque de politiques, mauvais penchants naturels, carriérisme politique à vie, immoralité, etc., il n’y a rien à attendre des « élus » de demain, qui sont les mêmes dirigeants qu’aujourd’hui avec les mêmes normes qu’aujourd’hui. Comme on le comprend, en précipitant le peuple aux élections, les politiciens ne lui disent rien d’autre que : « élisez-nous et vous verrez » Eh bien, on a déjà vu !

Qu’est-ce que les magistrats, les professions soignantes, les enseignants, les fonctionnaires, les enfants, élèves et étudiants peuvent encore attendre des dirigeants qui se sont enrichis sur leur misère? Qu’est-ce que les femmes et tous les pauvres peuvent encore attendre de ceux qui, par une loi électorale de la honte, les ont délibérément et avec délectation écartés des charges publiques et ont confisqué les fonctions politiques pour les riches ? RIEN ! Pour les candidats, l’élection ne sert pas une politique à mettre en œuvre pour l’intérêt de la nation, elles ne sont qu’une voie de conquête du pouvoir pour tous ces avantages qu’il offre, étant entendu que tout le monde renonce à le conquérir par la force ; ils sont confortés en cela par ce que vient de leur expliquer M. Guéhenno qui semble avoir la même conception qu’eux, les incitant au calme et à la patience en précisant en substance que la loi et la constitution sont très bien faites car elles prévoient plusieurs pôles de pouvoir, du sommet à la base, donnant ainsi à chacun la possibilité d’être servi et satisfait (voir sa conférence de presse du 8 mars 2006).

Que faire face à cela ? Les structures de résistance et de contestation des masses aujourd’hui ne permettent pas de saboter avec un impact déterminant les élections, car comme pour le référendum ils considèreront les résultats non fiables qui en sortiront, « à l’africaine ». Mais, avertis et rusés, les patriotes ont là l’occasion de sanctionner le plus possible d’acteurs actuels, systématiquement, massivement. C’est là que, comme moindre mal en préparant de meilleures conditions de lutte, tous les clairvoyants qui avaient compris le piège du référendum se comporteront en conséquence pour demeurer en cohérence et en harmonie avec leur premier vote et n’accorder leurs suffrages qu’à ceux qui n’ont pas participé activement à cette politique de dépouille, de prédation et d’appauvrissement. Pour cela, les forces populaires de changement doivent se mettre ensemble et éviter le trop plein d’ambitions personnelles.

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