La journaliste et écrivain belge Colette Braeckman spécialiste de la région des Grands Lacs africains a accordé une interview à « La République » le 20 mai 2006. L’entretien a tourné autour de sa carrière et de l’évolution politique de la Rdc. Suivez.
La République (LR) : Qu’est-ce qui vous a poussé à faire le journalisme ?
(sur la photo: C. Braeckman à Kisangani, déc. 2005)
Colette Braekman (CB) : Toute petite, j’aimais bien lire, écrire, voyager et raconter des histoires. J’ai trouvé le moyen de combiner tout cela en gagnant ma vie. Et les articles de Jean Kestergaat me plaisaient depuis que j’étais toute petite.
LR : Vous avez couvert pas mal de guerre. Quel souvenir en- avez gardé ?
CB : La guerre et le génocide rwandais ainsi que les deux guerres du Congo m’ont beaucoup marqués. J’étais à Kisangani durant la guerre entre Rwandais et Ougandais et les bombes pleuvaient sans interruption durant six jours. Ces armées ne se battaient pas entre elles mais voulaient évacuer les observateurs de la Monuc et j’étais avec eux à la Procure de mission. Ce n’était pas facile à supporter.
LR : Cela vous a-t-il ôté l’envie de couvrir les guerres ?
CB : Pas du tout. Je continue de refuser un poste de direction dans mon journal et les discussions avec ma hiérarchie porte toujours sur les jours de mission. Je veux être sur terrain mais la direction ne veut pas que je sois trop longtemps partie.
Malgré toutes les années passées dans le métier, je suis toujours content de le pratiquer. A certains moments on croit qu’on est blasé, qu’on a tout vu. Mais quand on revient sur terrain, on se rend compte qu’on n’a pas tout vu ou qu’il y a des choses qui ont bougé.
LR : Avez-vous subi des pressions du pouvoir politique belge dans votre carrière ?
CB : Parfois. Quand j’écrivais sur Mobutu dans les années 80, celui-ci n’était pas content et s’en plaignait auprès des autorités belges. Celles-ci me reprochaient de nuire aux relations belgo-congolaises mais moi je rétorquais que je faisais mon travail.
J’ai eu aussi à résister aux manœuvres de séduction des groupes ou hommes politiques belges et congolais qui tentaient de m’embarquer dans leurs thèses.
LR : Une opinion personnelle sur Mobutu ?
CB : Il avait des bonnes intentions en prenant le pouvoir mais très vite il a sombré dans la mégalomanie et l’orgueil ainsi que dans la mégestion à cause des mauvais conseillers nationaux et étrangers. S’il faut regretter la destruction du pays, il y a lieu de reconnaître le bienfait du sentiment d’orgueil national et de l’unité qu’il a inculqué aux Congolais. N’eut été cela, on n’aurait plus parlé de la Rdc à l’heure actuelle avec les guerres de 1996-2003.
LR : Vous visitez la Rdc depuis un quart de siècle. Avez-vous remarqué un quelconque changement de mentalités ?
CB : Les Congolais n’ont plus confiance en eux-mêmes ni en leurs amis occidentaux, ils doutent de leur avenir et ont développé une forte propension à se critiquer. Ils refusent les petits pas qu’ils font. C’est dommage.
LR : Revenons au journalisme. Quelles sont les qualités nécessaires à un bon exercice du métier de journaliste ?
CB : Le dynamisme, la curiosité, une bonne santé, une bonne résistance, une disponibilité de temps et d’esprit, l’art de savoir synthétiser et de vulgariser. Car on peut comprendre et synthétiser mais il faut aussi savoir expliquer ce que l’on vu ou compris.
LR : N’avez-vous jamais été tentée de rédiger des romans politiques avec toute la matière récoltée à travers vos reportages?
CB : Non, parce que pour les romans il faut créer des personnages, créer des scènes etc. Mais la réalité que je côtoie est plus impressionnante et qu’il suffit de la raconter pour produire des livres intéressants.
LR : Combien de livres avez-vous vendus à ce jour ?
CB : Pas beaucoup en tout cas. Ce sont des petits tirages de 10.000 à 15.000 exemplaires. Ils sont peu achetés en Europe et les Congolais n’ont pas beaucoup de moyens pour se les procurer. Néanmoins ils sont beaucoup lus parce que un livre passe entre les mains de plusieurs lecteurs.
LR : N’êtez-vous un peu frustrées par le succès de vos confrères qui écrivent sur l’Europe et l’Amérique ?
CB : Pas du tout. J’ai eu à faire des reportages, un peu partout et j’aurais pu courir en Irak ou couvrir les événements du 11 septembre. Mais il faut faire des choix et j’ai préféré la région des Grands Lacs où se déroulent des grandes tragédies humaines. Il faut en parler pour faire avancer les choses même si l’on a parfois l’impression de ne pas être suivi par les politiques.
LR : Nourrissez-vous d’autres ambitions pour vos livres au-delà du plaisir d’écrire et de raconter des événements ?
CB : Il faut être modeste. Je ne suis qu’une journaliste et éclairer les gens sur les réalités contemporaines me suffit.
LR : Un mot de la fin ?
CB : Les Congolais doivent garder confiance en eux-mêmes et en leur avenir. Ils déploient beaucoup d’énergie individuellement pour survivre, ils peuvent aussi trouver des solutions aux problèmes de leur pays. Il y a des signes d’évolution positive même si les élections ne peuvent pas être parfaite ou la paix n’est pas totalement revenue en Ituri ou au Kivu. Propos recueillis par
