Changement de la mentalité
1. Commencer par le commencement 2008

S’il est une chose qui met tout le monde d’accord au Congo aujourd’hui, c’est certainement le thème du « Changement de la mentalité ». Nous reconnaissons tous, indépendamment de nos sensibilités politiques, de nos religions, de nos classes sociales ou des niveaux de formation, que le grand chantier par où tout doit commencer pour la reconstruction du pays c’est l’abandon d’un système de pensées et de comportements unanimement décrié, au profit d’un nouveau, qu’il faut encore définir. Hier, cheval de bataille de l’opposition, le thème est aujourd’hui repris à grands coups de banderoles à travers la ville par le pouvoir actuel, sans que personne ne crie : On m’a volé mon projet ! Tant mieux.

Je nourris quand même une certaine méfiance à l’égard de la nouvelle jeunesse du thème. J’ai vu, en son temps, le grand Tshisekedi annoncer ce thème du haut de son tout nouveau poste de premier ministre élu de la Conférence nationale souveraine ; c’était en 1993, je crois. Près de quinze ans sont passés sous le pont, et la mentalité est toujours au point zéro. Que dis-je, elle a évolué à reculons. Des conférences savantes ont succédé à des séminaires, dans les médias, les églises, sans que rien n’y fasse. Il aurait fallu, non plus continuer à lancer des incantations au changement de la mentalité, mais faire une réflexion sérieuse sur « le comment du changement de la mentalité ». Autrement dit, il faut faire d’abord l’évaluation de la campagne décennale à l’aune de ses non résultats. Ce n’est pas en criant plus fort qu’on fera entrer le thème dans la tête des Congolais. Je me suis livré à l’exercice, et j’y ai trouvé trois péchés capitaux.

Premier péché : changement de la mentalité, oui, mais chez les autres d’abord !

A l’observation, de tous ceux qui ont prêché avec beaucoup d’énergie le changement de la mentalité, il n’y en a aucun, pour ainsi dire, qui en ait été un exemple dans sa propre vie, dans son propre milieu, dans son propre parti politique. Le curé aurait dit « être une épître vivante ». Les exemples foisonnent. L’Afdl a chassé Mobutu à coups de kadogos, mais venue aux affaires, elle a multiplié à son profit par dix les fautes du dictateur. Le parti de l’opposant historique, celui-là même qui fut parmi les touts tout premiers chantres du thème, ne semble en rien avoir profité du thème ; la discorde qui y sévit aujourd’hui suscite des interrogations. Les chrétiens, laïcs catholiques en particulier, dont je suis, ont brillé par la critique des acteurs politiques, mais lorsqu’ils ont voulu se réunir pour désigner des chevaux de leur foi pour la course aux élections de 2006, la cacophonie qui s’en est suivie n’avait rien à envier à celle de la tour de Babel. Et cetera.

Humblement, sans fausse humilité, je reviens à l’évangile : Pourquoi vois-tu la paille dans l’œil de ton prochain, et pas la poutre dans ton œil. Hypocrite ! ôte première la poutre dans ton œil, alors seulement tu verras comment enlever la paille dans l’œil de ton prochain. Si chacun de nous voulait balayer devant sa maison, avec tout le savoir dont nous nous vantons à la télévision et dans les conférences, la cour du Congo serait bien propre. Président, ou membre influent d’un parti politique, que ta première exigence soit avec toi-même, ensuite avec les membres proches de toi, ensuite vers tout ton parti, et enfin vers les autres. Du reste, n’est-il pas illogique que tout le monde sache ce qu’il faut dire aux autres, à l’Etat, au pouvoir, aux chefs, et que tout le monde le dise en même temps, et que personne n’écoute personne ?

Deuxième péché : changement de la mentalité, oui, mais seulement avec le discours

Personne n’a jamais roulé à bicyclette parce qu’on le lui a expliqué dans un français fleuri. Personne n’est devenu ballon d’or de football parce qu’il a écouté chaque soir le roi Pelé lui expliquer la feinte de corps et le bénéfice de savoir tirer des deux pieds. Les grands discours ne suffisent pas. A l’université, nous savons bien qu’il faut beaucoup d’heures de travaux pratiques pour assimiler quelques minutes de théorie, beaucoup d’heures de gammes au piano pour que les doigts se synchronisent à la musique qui sort du cerveau ou du cœur. Il ne sert à rien de multiplier des exposés si l’on n’est pas capable d’imaginer un cadre d’entrainement, de pratique. Le changement de la mentalité n’échappe pas à cette règle de la pédagogie, mais les professeurs veulent l’ignorer.

En fait, fustigeons le clientélisme des uns et des autres. Les uns, ce sont les parleurs, intellectuels, éducateurs et prédicateurs, qui, pour la promesse d’une enveloppe, débitent des phrases qui ne touchent ni ne changent personne au bout du compte. Les autres, ce sont les bailleurs de fonds, qui ont pour métier de dépenser des fonds, peu importe les résultats de leurs activités. Cela contribue, malheureusement à confirmer cette crue mais juste analyse d’un professeur d’études stratégiques dan un institut international : « Malheureusement, comme dans tous les autres sujets qui ont fait leur temps, les stagiaires africains que nous recevons sont d’excellents perroquets qui répètent mécaniquement les arguments qu’ils entendent en Occident.1 »

Ce qu’il faut c’est arrêter la prolifération des séminaires, conditionner la continuation des activités à des résultats concrets. Ka Mana le disait dans une de ses réflexions dans ses termes, ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est moins un discours de plus qu’un projet commun sur lequel nous pouvons travailler avec des obligations de résultats. Toujours tiré à quatre épingles, comment peux-tu faire la leçon à celui qui se mouille constamment ? Il peut légitimement te rétorquer que tu parles de ce que tu ne sais pas. Ce projet commun, c’est ton parti politique, ton église, la petite communauté où tu vis après le travail.

Troisième péché : changement de la mentalité, oui, mais en commençant par les grands maux.

Celui qui n’est pas fidèle dans les moindres choses ne l’est pas dans les grandes non plus. Chaque jour, chaque instant nous donne l’occasion de nous entraîner pour le changement de la mentalité. Il faut commencer par ce qui est simple : les petites habitudes, les petites vertus qui seront la fondation pour la suite. Savez-vous par exemple, que le Congolais a le virus du retard vissé dans sa tête, même quand il vit en Europe ? Les concerts des musiciens congolais, les fêtes de mariage aussi bien que les réunions des politiciens ou des intellectuels sont sujets au dix fois le quart d’heure académique des Congolais. Nous voulons le changement de la mentalité ? Imposons-nous de ne plus arriver en retard aux réunions du parti, de la commission de travail à l’église. Bannissons de notre bouche l’éternelle excuse des embouteillages, car ce n’est pas l’embouteillage qui produit le retard, mais bien la culture (mentalité) du retard qui produit les excuses.

Nous voulons le changement de la mentalité ? Achetons un petit agenda, pour y inscrire nos rendez-vous et un bloc-notes pour toutes les promesses que nous faisons. Dire qu’on avait oublié un rendez-vous ne fait pas sérieux. Oublier tout le temps la tâche qu’on devait faire amène la déconsidération. Un homme dont on sait que le oui est oui, et le non non est un homme respectable.

Car, en définitive, comme le disait encore quelqu’un, il n’y a rien à changer au monde, sinon soi-même, et le reste s’ajuste à notre nouvelle stature. Ce n’est pas d’autre chose que l’apôtre Paul parle quand il dit « Ne vous soumettez pas au monde, mais soyez transformé par le renouvellement de l’intelligence ». Transformons-nous nous-mêmes, et le monde se transformera.

Kinshasa, le 29 juillet 2007

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