Dans un entretien le week-end avec la presse, le candidat de l’Union pour la Nation a donné les grandes lignes de sa vision et de son programme et a demandé au peuple congolais de lui faire confiance pour les 5 années à venir.
Jean-Pierre Bemba, adversaire de Joseph Kabila à la présidentielle du 29 octobre 2006, a planté le décor de ce que sera le débat contradictoire, la dernière épreuve de feu à laquelle les deux protagonistes seront conviés 3 jours avant l’explication finale. C’est la grande bataille au cours de laquelle ils auront deux heures pour convaincre les Congolais et les déterminer dans leurs choix.
Jamais le candidat de l’Union pour la Nation –UN- n’avait pris un si bon départ. Un jour avant le déploiement sur le terrain de sa redoutable équipe de campagne, soit le samedi 14 octobre, Jean-Pierre Bemba a pu démontrer, au cours de l’émission « Face à la presse », et cela pendant deux heures, qu’il est une machine apte à broyer n’importe quel adversaire au cours d’un débat en direct.
Les journalistes Willy Kalengay d’Antenne A, une chaîne de télévision indépendante, Serge Mulumba de la chaîne kabiliste RTGa, appartenant à Pius Muabilu, député Pprd à la nouvelle assemblée nationale, et Jérôme Sekana de l’agence Galaxy en ont pris bonne note.
Serein, détendu, n’évitant aucune question, même technique, Jean-Pierre Bemba a, par cette occasion, donné un signal fort à Joseph Kabila dont certains proches, à en croire certaines indiscrétions, ont jugé que l’adversaire a mis la barre très haut. Au point d’émettre des doutes sur le face à face du 26 octobre 2006. Bemba s’est même dit prêt à tout débat, dans un contexte démocratique, un peu comme Mohamed Ali, qui démoralisait son adversaire Georges Foreman en 1974 au Stade du 20 Mai de Kinshasa, avant de l’envoyer au tapis.
Bemba a également dévoilé sa feuille de route, bien garnie. Rien n’y est laissé au hasard. Un véritable «vade mecum» de l’électeur avant le choix déterminant du second tour. Voilà pourquoi il demande que les Congolais lui fassent confiance pour les prochains 5 ans.
Ci-dessous l’intégralité de l’interview accordée par Jean-Pierre Bemba à Willy Kalengay, Serge Mulumba et Jérôme Sekana.
Presse : L’opinion attendait ce moment pour enfin vous voir sur les médias et entendre quelle est votre vision pour le Congo de demain. On ne peut pas parler de ce Congo de demain sans pouvoir évoquer les derniers évènements qu’il y a eus après votre discours au Stade Tata Raphaël, la publication des résultats et ce qui en est suivi par après. Il y a quand même quelques stigmates qui sont restés et sont perceptibles sur la ville de Kinshasa. Beaucoup se posent la question de savoir qu’est-ce qui s’est réellement passé. Et Jean-Pierre Bemba est là en chair et en os. Quelle est la vérité sur tous ces faits pour que la population qui n’a que trop attendu de vous voir communiquer à cet effet ?
Jean-Pierre Bemba : Effectivement, je n’ai pas eu l’occasion de m’exprimer depuis les évènements malheureux de 20, 21 et 22 août ; le jour même de la proclamation par la Commission électorale indépendante (Cei) des résultats du 1er tour dont, au niveau de notre regroupement politique, nous avions vraiment des tendances qu’il y aurait un 2ème tour parce que nous avions récolté toutes les informations sur la signature des PV de comptage (Ndlr : de dépouillement.). Nous savions qu’il y aurait un 2ème tour.
Le 20 août au soir, je me préparais pour aller à la permanence du parti pour pouvoir parler à la population dans un mot télévisé, pour l’encourager à aller se préparer pour le 2nd tour afin de le gagner.
J’avais d’ailleurs averti la communauté internationale que j’allais m’adresser à la population. Et grosse surprise : le cortège qui amenait l’équipe d’avance avec du matériel de sonorisation a été pris à partie. On a tiré sur le véhicule autour de la permanence du parti. J’ai fait annuler le soir même, pour des raisons de sécurité, le communiqué que je devais faire. Le 21, je me trouvais dans ma résidence privée. A la demande de 14 ambassadeurs du Ciat pour discuter des questions qui regardent l’organisation du 2nd tour – les ambassadeurs du Ciat souhaitaient me rencontrer – je les ai invités donc à la résidence privée. Il est 15h30’ lorsqu’ils arrivent. Et à 16h00’, pendant que nous sommes avec eux, en train de discuter, nous entendons les crépitements des balles. On tire dans le périmètre de sécurité de ma résidence privée et officielle. Ces tirs ont duré 5 heures, de 16 à 2100’.
Presse : Pendant ce temps, vous êtes resté avec les ambassadeurs chez-vous ?
J.P.B. : Je suis resté avec ma famille, femme, enfants et ambassadeurs que j’ai protégés dans une pièce au sous-sol de la maison pour que rien ne leur arrive. Ma garde personnelle s’est occupée de la défense de ce périmètre de sécurité. Tout ceci c’est ce que je qualifie d’évènements graves, d’évènements malheureux parce que, dans une démocratie les chars n’ont pas de place dans la rue. Attaquer la résidence d’un vice-président de la République, d’un adversaire politique, ce ne sont pas des actes démocratiques. En démocratie, on répond au débat politique, débat d’idées même s’il peut parfois être violent. Mais, on ne répond pas à un discours politique par une violence armée. C’est dangereux pour le pays, pour la démocratie. Ce qui m’est arrivé pouvait arriver à n’importe lequel de nous, même opposant politique. C’est dangereux pour la démocratie.
Moi, je me suis battu et donné ma vie pour un nouvel ordre politique, pour une nouvelle manière de gérer ce pays. On a connu la dictature dans ce pays, et on nous a dit qu’on chassait la dictature. Il ne faut pas chasser la dictature pour la remplacer par une autre. La scène qui s’est déroulée dans cette ville du 20 au 22 août n’honore pas les dirigeants congolais, n’honore pas la classe politique. Quelle image a-t-on envoyé à la jeunesse qui aspire à faire la politique, à la population qui aspire de vivre en paix, lorsqu’on insécurise la ville avec 8 chars de combat, 1500 hommes armés pour venir tuer une personne, un vice-président, un candidat à l’élection présidentielle ? La démocratie n’est pas un slogan en soi, la démocratie c’est aussi un état d’esprit, la tolérance, le respect des opinions contradictoires, mais surtout les méthodes, autre au la violence, pour résoudre les problèmes. Là-dessus, je trouve que ce qui s’est passé – les scènes que les autres ont montrées dans cette ville – n’est pas honorable. Ce je veux en tout cas, en me basant sur ces évènements, c’est faire en sorte que dans ce pays – ce sont les idées pour lesquelles je fais de la politique – ces types d’actes ne se répètent plus. Je considère qu’ils n’ont pas leur place dans une démocratie. Je considère qu’il est nécessaire qu’on change, qu’il y ait un changement, qu’il y ait une alternance de pouvoir parce que la population doit vivre en paix. Les hommes politiques doivent s’exprimer librement, les journalistes doivent faire leur travail librement sans être inquiétés, tués et arrêtés.
Une des raisons pour lesquelles je fais de la politique, c’est pour que ce type des scènes qu’on nous a fait vor ici ne puisse plus se répéter. En ce qui me concerne, je m’engage, demain si je suis élu, de faire en sorte que ce genre d’évènements ne puissent plus se reproduire sur aucun des hommes politiques dans ce pays quels que soient la raison et les reproches qu’on peut faire. Il y a d’autres manières pour régler les problèmes qu’envoyer les chars et els militaires dans la rue.
Presse : L’un des objectifs de cette transition à l’issue de l’Accord global et inclusif, c’était de réaliser la réconciliation nationale, mais vous venez de décrire ici une situation grave. Je voudrais savoir, si vous êtes élu président de la République demain, quelle est la lecture que vous faites des problèmes auxquels il faille, sur le plan politique, expliquer la réconciliation nationale. Comment allez-vous favoriser la réconciliation et entre qui et qui elle se fera selon votre propre analyse ?
J.P.B. : Comme je l’ai dit, la démocratie est un état d’esprit. On ne peut pas se déclarer démocrate et refuser la contradiction, la liberté d’opinion, d’expression, sanctionner des journalistes, brûler des chaînes, arrêter des journalistes. La réconciliation nationale était effectivement un des objectifs, mais il faut l’avouer : on a échoué. On a échoué pourquoi ? On a échoué d’abord parce que certains acteurs, et non pas de moindres de la vie politique congolaise, n’ont pas participé à la transition. Je dirai qu’ils ont été exclus même du processus électoral.
Presse : Quand vous parlez de l’exclusion, ce n’est pas qu’on les a chassés, c’est eux-mêmes qui se sont exclus.
J.P.B : C’est un débat et je ne voudrai pas entrer dans celui-ci. Le fait est qu’ils ne sont pas là. Ce n’est pas bon. Si demain je suis élu à la tête du pays, je ramènerai tous les exclus, toux ceux qui n’ont pas participé à la vie politique pendant cette transition par les moyens autorisés par la Constitution à y participer.
Presse : La réconciliation nationale, selon vous, serait faire participer au pouvoir ceux qui n’y sont pas ?
J.P.B. : J’ai dit que j’ai commencé par là. C’est une manière aussi dans ce pays qui a d’énormes défis, des réformes qu’il faut appliquer de faire participer des forces politiques qui ne sont pas de moindres dans ce pays à la prise de décision sur l’avenir de ce pays. De sorte qu’il n’y ait pas d’acteurs d’un côté et les spectateurs de l’autre. Surtout lorsqu’on est des partis politiques à travers lesquels la population se reconnaît.
La réconciliation nationale veut dire rééquilibrer ce qui était constitué comme déséquilibre à un moment donné. C’est-à-dire la vérité. C’est aussi permettre que les adversaires politiques aient la sécurité de s’exprimer, de se mouvoir. On ne peut pas si on veut appliquer la réconciliation nationale intimider des adversaires politiques. Ça ne va pas, comme on l’a souvent vu durant cette transition, dans le sens d’apaiser les relations entre les acteurs politiques. Je crois que, une des leçons qu’on peut tirer de l’histoire de notre pays qui ont provoqué d’ailleurs les 2 guerres dans ce pays, c’est l’exclusion, l’exclusion politique. C’est une erreur qu’il ne faudra plus refaire. En tout cas, moi, je m’engage à ne plus refaire cette erreur. Je travaillerai avec tous les acteurs politiques quels qu’ils soient en vue de sceller la réconciliation nationale.
Presse : Il y a un adage qui dit que faites-moi de la bonne politique, je vous ferai de la bonne économie. Je veux revenir sur les tristes événements du 20 au 22 août 2006. Sur le plan économique, les indicateurs sont au rouge, entre autres, à cause desdits événements. La côte sécuritaire est à sa troisième phase, avec toutes les conséquences que vous connaissez en tant qu’économiste : réduction des importations, augmentation des prix des produits de première nécessité ainsi que des biens et services. Tout ça est dû au fait que même les bateaux qui venaient à Matadi sont orientés vers Pointe-Noire. Bien sûr vous vous battrez pour améliorer les conditions de vie des Congolais, une fois élu. Mais aujourd’hui, avant qu’on en arrive là, les deux protagonistes du second tour que vous avez signé des accords pour tenter de baisser la tension. Qu’est-ce vous allez faire pour que le pays ne puisse pas connaître trop de difficultés parce que ce qui se passe est entrain d’annihiler les efforts que vous avez consentis pendant la transition au cours de laquelle vous avez réussi à stabiliser la monnaie et le cadre macro-économique. En neuf mois, on a assisté à un dépassement des 50 milliards des francs congolais. Tout cela est arrivé à cause de l’attitude irresponsable de deux candidats du second tour.
J.P.B : Bien sûr, c’est regrettable lorsque vous avez des revers au niveau des paramètres économiques. Par expérience, vous savez qu’on a connu d’autres revers par le passé et on a pu les surmonter. Effectivement, les événements malheureux du 20 au 22 ont une influence sur la dépréciation de la monnaie, la réduction des importations, l’augmentation des primes de risques dans le pays. Ce sont là aussi les conséquences d’actes inconsidérés. Je crois que ce qui est important c’est qu’au lendemain du deuxième tour, que le gouvernement d’union nationale qui sera formé puisse sécuriser les opérateurs économiques dans l’effort qu’ils vont faire pour investir dans ce pays. C’est vital, c’est important. Deuxièmement, le gouvernement devra revenir sur les fondamentaux que nous avons, en tant que politique de maîtrise tant budgétaire que monétaire. Ce sont des choses faisables. Je comprends les inquiétudes, mais je peux rassurer, par expérience, que c’est une situation qui pourra redevenir à la normale endéans trois mois. Les stocks remonteront, les prix baisseront, la monnaie sera restabilisée. Nous l’avons fait pendant trois ans ; nous connaissons les causes, nous pourrons lutter contre elles et revenir à la situation normale. Mais, ce qui est important c’est d’apaiser les opérateurs économiques, leur dire que ce pays est une terre où les uns et les autres peuvent investir. Il ne s’agit pas simplement d’assurer la sécurité juridique, mais moi je m’attellerai à assurer la sécurité sous toutes ses formes sur l’ensemble du territoire national. Donc, je mets ça sur le compte d’un événement qui pourra être rapidement résorbé lorsque le gouvernement d’union nationale sera mis en place.
Presse : Vous avez dit tout à l’heure que vous avez consacré votre vie pour l’instauration d’un nouvel ordre politique dans ce pays, j’entends par là l’installation de la démocratie et la liberté d’entreprise. Puisque vous évoquez le gouvernement d’union nationale quand vous serez aux affaires, la démocratie c’est aussi la majorité qui triomphe et qui gouverne, surveillée par une minorité qui est dans l’opposition. C’est à travers ce jeu que nous allons asseoir la démocratie. La question du gouvernement d’union nationale est en contradiction avec la loi de la majorité. Vous n’êtes pas le seul, parce que hier, le CIAT est allée au parlement pour conseiller aux membres du bureau la recherche du consensus dans la prise des décisions. Nous sommes en démocratie. Quand est-ce que les uns et les autres accepteront qu’ils ont perdu, ils sont minoritaires et qu’ils doivent entrer dans l’opposition. Votre décision de constituer un gouvernement d’union nationale n’est-elle pas incompatible avec le jeu démocratique ?
J.P.B : Pas du tout. D’ailleurs, vous répondez à votre propre question. Ce gouvernement doit être issu de la majorité parlementaire, non pas de la minorité. Former un tel gouvernement n’empêchera pas la mise en place d’une opposition. Il est certain que demain l’on ne pourra pas mettre les 500 députés dans un gouvernement. Ma vision c’est qu’il puisse y avoir dans ce gouvernement les forces principales qui constituent la majorité afin de pouvoir mettre en place un programme susceptible de résoudre les problèmes de la population. Par expérience de trois ans de transition, je vous dirai que ce pays doit passer par des réformes courageuses s’il veut être viable. Il faut l’accompagnement de la population pour pouvoir effectuer ces réformes. Il faut faire comprendre à la population le bien-fondé de ces réformes et avoir son quitus. C’est pour ça qu’il est important, après le deuxième tour, que toutes les forces principales soient réunies dans un gouvernement pour faire le pont entre les décisions qui seront prises et la population au nom de qui ces décisions sont prises. Si la population ne comprend pas ces décisions, comment accompagnera-t-elle les efforts du gouvernement ? Donc, une opposition va se créer. C’est ça la démocratie.
Presse : Allons jusqu’au fond de la question. Si vous passez Président de la République, vous pouvez nommer Joseph Kabila Premier Ministre, ou si lui passe Président, seriez-vous son Premier ministre pour confirmer votre entendement d’un gouvernement d’union nationale ?
J.P.B : Sachez que la démocratie ce n’est pas non plus identifier les forces politiques par rapport à un homme. Une force politique est un esprit politique, une vision politique qui peut être appliquée par n’importe quel acteur de cet ensemble politique. Poser une telle question revient à dire que la politique dans ce pays se réduit seulement à la personne de Joseph Kabila ou de Jean-Pierre Bemba. Ce qui est faux. La politique doit se ramener à des idées, à une vision, à une conception de la gestion de la vie nationale. Elle peut être mise en œuvre par d’autres acteurs de la vie politique nationale autres que Joseph Kabila ou Jean-Pierre Bemba.
Presse : Soyez un peu plus pratique.
J.P.B : Vous voulez savoir qui sera le prochain Premier ministre si je suis élu ?
Presse : Dites-nous d’une manière un peu plus concrète, comment les choses vont se passer si vous êtes élu. Avec quelles forces politiques allez-vous composer pour former ce gouvernement d’union national et qui va le diriger ?
J.P.B : L’adage dit ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Mais, je peux vous dire que là-dessus mes idées sont très claires et les critères bien précis. Le Premier ministre que je nommerai sera celui qui pourra rassembler l’ensemble de la majorité des forces en présence. Il ne sera pas d’emblée nommé Premier ministre, mais il sera d’abord formateur du gouvernement avec cette mission de pouvoir contacter l’ensemble des forces politiques tant celles présentes à l’Assemblée nationale que celles en dehors de cette dernière pour pouvoir constituer, à travers cette majorité, un gouvernement. Ce gouvernement aura une mission : s’atteler à résoudre, dans l’immédiat et au plus vite, les problèmes de la population. La structure du gouvernement sera bien sûr l’architecture qui en sortira conformément à la Constitution. On aura un Premier ministre, peut-être des vice-Premiers ministres, issus de la majorité.
Presse : Pensez-vous que cette majorité vous sera acquise.
J.P.B : Absolument.
Presse : Par quel mécanisme ?
J.P.B : Par le jeu des alliances politiques, le jeu de la coalition politique autour non pas des hommes, mais d’une vision politique. C’est pour ça que je dis qu’il ne faut pas ramener l’espace politique à des hommes, mais à des idées. Je pense que si on a tous le même entendement de la démocratie, à travers les idées à recueillir des hommes et des femmes qui partagent une vision commune, celles capables de répondre aux aspirations de la population, cela est possible. On peut trouver des responsables qui sont d’accord pour qu’on réhabilite et construise des routes, qu’on assure l’adduction en eau potable, qu’on assure l’électrification de tout le pays, qu’on assure la sécurité sur toute l’étendue du territoire national, qu’on aie une économie forte et dont les résultats donnent de l’emploi à la population, qu’on respecte et garantisse les droits de l’homme et la liberté d’opinion. Je crois que des hommes partageant une telle vision se retrouvent dans tous les camps politiques et peuvent se réunir au sein d’un même gouvernement. C’est un problème des idées, de vision dans les groupes politiques. J’ai rencontré beaucoup d’acteurs politiques qui partagent cette vision.
Presse : Vous avez parlé des réformes. Vous avez des idées claires et précises pour le pays. On ne peut pas concrétiser tout ce que vous dites quand on n’a pas de moyens. Sur les 150 réformes qu’on devait engager, il n’y a que 40 qui ont été exécutées. Une fois au pouvoir, qu’allez-vous faire pour corriger ces erreurs quand on sait qu’à ce jour le gouvernement continue à faire des dépenses extrabudgétaires, plus de 280 millions des francs congolais non prévus au budget ont été décaissés pour payer les parlementaires, on rate même les rendez-vous importants comme les assemblées annuelles de la FMI et de la Banque Mondiale tenues à Singapour où la République démocratique du Congo était la 2ème vice-présidente. Peut-être que les uns et les autres ont négligé les choses à cause de cette histoire des composantes. Mais une fois au pouvoir, que feriez-vous pour permettre à ce pays d’aller de l’avant, tout en en respectant les recommandations des partenaires extérieurs ?
J.P.B : Ce qui est important c’est la mise en place du leadership de demain, une vision claire de la marche du pays. Non seulement au point de vue économique, mais également aux points de vue social, sécuritaire, politique. C’est ça, je pense, dont nous souffrons le plus dans ce pays. Je crois, en ce qui me concerne, à une vision claire d’un nouveau Congo dont je rêve, dont je souhaiterai être un des acteurs principaux de sa mise en route ou de son application. Je suis persuadé qu’avec les acteurs politiques dont le pays dispose, nous trouverons des femmes et des hommes pour pouvoir appliquer cette nouvelle vision politique et un changement dans la manière de gérer ce pays. Je mets ce dont vous me parlez dans le cadre d’une rénovation du leadership qu’il faut et qui est nécessaire dans ce pays. Et c’est pour ça que je demande à la population de me faire confiance, de me donner 5 ans pour qu’on puisse effectivement donner la place qu’il faut dans le concert des nations à notre pays. On manque beaucoup de rendez-vous certes, mais c’est par notre propre faute. Vous me parlez également de la mobilisation des recettes. C’est vrai parce qu’il faut beaucoup de ressources pour le développement. Est-ce que vous savez que dans ce pays beaucoup des ressources ne sont pas mobilisées ? Pourquoi ? Parce que, dans notre vision, il y a encore dans ce pays la corruption, la fraude, l’impunité. Quand nous allons nous attaquer à ces maux qui gangrènent le pays, je peux vous assurer que les recettes qui passent à gauche ou à droite de la caisse générale de Trésor vont y revenir et très rapidement. La Rdc avec les ressources qu’elle a du sol et du sous-sol ne peut pas souffrir du budget qu’il a aujourd’hui. Nous pouvons avec ce que nous avons aujourd’hui, si nous le mobilisons sérieusement et effectivement, multiplier par trois le budget actuel. Ce n’est pas un secret.
Presse : Comment allez-vous gérer le problème de l’insécurité qui se pose avec acuité au pays, surtout dans sa partie Est où la population a besoin d’un Président qui rassure sur la paix sans laquelle elle ne peut librement vaquer à ses occupations ? Quel est votre plan de sécurité pour que ce pays puisse reprendre sa paix d’antan ?
J.P.B : Le problème d’insécurité qui se passe particulièrement à l’Est me préoccupe énormément et m’interpelle. L’Ituri ? Je connais bien pour y avoir séjourné, pour avoir eu l’expérience de la pacification avec la population, avec les groupes sociaux culturels. C’est une réalité, posez la question à nos frères de l’Ituri, ils vous le diront. Cette expérience de la pacification, de la sécurisation de l’Ituri était fructueuse. Quand nous avons quitté cette partie du territoire, vous savez ce qui s’en est suivi en termes d’insécurité. Au niveau du Kivu, la présence des groupes armés doit nous interpeller. Au-delà de cette présence, on doit chercher à savoir comment ces groupes sont-ils armés, comment se fait-il que les Interhamwe continuent dans notre pays à posséder des armes, des munitions, des uniformes et à vivre paisiblement ? Dans mon programme, je me suis engagé, particulièrement vis-à-vis des populations du Kivu, de l’Ituri. Dans les 6 mois si je suis élu Président de la République, je vais mettre fin à l’insécurité qui y règne. C’est une volonté politique.
Presse : Au premier tour, le candidat Jean-Pierre Bemba n’a presque pas eu des voix dans cette partie de la République. Les gens ont préféré Joseph Kabila parce qu’il semble les rassurer sur la paix. Vous pensez que cette fois-ci cette population va vous faire confiance avec la promesse que vous venez de faire ? Qu’est-ce qui peut les garantir en ce moment ?
J.P.B : Je connais le terrain et les forces qui sont en présence. Je dis, partant de mon expérience, que c’est des choses qui peuvent se mettre en place rapidement pour redonner la sécurité à nos frères et sœurs qui sont constamment tués, les mamans violées, le cases brûlées par ces groupes armés. S’il y a bien une zone dans ce pays où j’aurai dû obtenir par le discours un soutien, c’est à l’Est.
Presse : Ça n’a pas été le cas.
J.P.B : Peut-être que le discours n’est pas arrivé ou n’a pas été compris. Mais, je vais mettre, moi, une rupture avec l’approvisionnement en armes, en munitions de ces groupes armés. Je crois qu’elle ne m’a pas compris ou elle ne connaît pas la vérité. C’est un des maux dont notre peuple souffre. Je m’emploie à l’occasion de ce second tour de lui apporter le message de la vérité pour lui dire «sortons» si elle veut sortir de l’état d’insécurité dans lequel elle est plongée. Je propose à la population de me faire confiance, de me donner ses voix. Ce qu’elle endure depuis plus de 12 ans que les Interhamwe sont sur notre territoire, sèment la désolation, pillent, tuent, volent nos populations, j’y mettrai un terme endéans six mois. J’ai dit six mois.
Presse : Comment feriez-vous, sans entrer dans les détails, pour neutraliser ces groupes armés ?
J.P.B : C’est une question de volonté politique. Si je suis élu, je vais pouvoir mettre fin à toute l’insécurité qui règne dans cette zone.
Presse : Aujourd’hui, les forces militaires (Monuc, Eufor) occupent le pays pour des raisons de sécurisation du processus électoral. Ce n’est pas ça la tactique d’un chef d’Etat quand il faut protéger son pays. Quelle est votre vision de l’armée de demain et comment comptez-vous la réformer et moderniser ? Beaucoup des gens pensent qu’il faut encourager le service militaire obligatoire pour que le peuple puisse se prendre en charge lorsqu’il s’agit des problèmes militaires. Etes-vous du même avis ?
J.P.B : Je souhaite une armée républicaine au service du peuple, de la nation et des institutions. Je dis ça parce qu’il ne faut pas replonger le pays, en mettant l’armée au service d’un seul homme. Je souhaite avoir une armée disciplinée, encadrée, éduquée qui comprenne sa mission première. Les hommes en uniforme ne peuvent pas être les ennemis du peuple. D’abord, ils doivent savoir qu’ils sont équipés, nourris et payés grâce à l’argent du contribuable. Ensuite, l’armée n’est pas là pour insécuriser la population. Mais, sécuriser et la population et les frontières du pays. Si elle comprend cette mission-là – c’est pourquoi je parle de rééducation, d’encadrement, en commençant par le rôle que doit jouer les commandants, à commencer par ceux de la section, du bataillon, de la brigade – l’armée devient républicaine. Le service militaire est obligatoire lorsque l’Etat a besoin de mobiliser les troupes, lorsqu’il y a du mal à mobiliser les troupes dans des recrutements. Ce n’est pas le cas dans notre pays. Si aujourd’hui vous lancez une campagne de recrutement, vous aurez des centaines de milliers des jeunes qui répondront devant le drapeau. Ce qui revient à dire que ce n’est pas nécessaire de rendre obligatoire le service militaire. Ce qu’il faut c’est de poursuivre le programme d’intégration de l’armée. C’est important. Nous ne l’avons pas achevé au bout de cette transition. Ce qui est important aussi c’est de continuer le programme d’équipement de nos troupes pour défendre la nation, de rééduquer les hommes des troupes. La Police, elle, a le rôle de maintien de l’ordre. C’est elle qui doit pouvoir faire respecter les libertés individuelles, sécuriser les citoyens. Je dis que tous, militaires et policiers, doivent pouvoir être valorisés. Cela doit commencer par d’abord leur donner des casernes. Car, le spectacle que nous voyons chaque jour avec des hommes en armes pas seulement à Kinshasa, mais aussi à travers toutes les grandes villes du pays, ce sont des choses qui ne se feront plus. Les militaires doivent être formés, entraînés, équipés, et être dans des casernes du 1er janvier au 31 décembre. La solde doit arriver à chaque homme des troupes. Et les militaires doivent se trouver loin des villes. On ne doit laisser dans les villes et cités que la Police avec des moyens adéquats de se mobiliser pour sécuriser la population. Ce qui se passe aujourd’hui comme spectacle n’est pas digne d’un Etat moderne, d’un Etat de droit. Moi, j’ai honte. Comment peut-on trouver des militaires dans des aéroports internationaux avec des armes lourdes qui y sont pointées? Sommes-nous en état de guerre permanent ? La guerre est terminée. Quelle image nous donnons à la population, à la Communauté Internationale ? En tout cas, dans le volet sécuritaire, il faudra poursuivre, dans la réforme de l’armée, le processus d’intégration de cette armée. Les militaires, à qui je dois beaucoup de respect, doivent être casernés et non pas dans des institutions, équipés, constamment entraînés. Dans ces conditions – si ce programme est mis en œuvre et il peut être mis en œuvre – je vous garantis que nous aurons une des armées les plus fortes dans ce continent. Je connais, de mon expérience, quelles sont les capacités de nos hommes des troupes. Si les conditions sont réunies, on va être surpris de la montée en puissance d’une armée véritablement disciplinée, forte et au service de la nation. Et je m’engage à faire ça et je suis prêt à répondre si ce n’est pas fait.
Presse : Vous dites que vous pouvez multiplier par trois le budget du pays, qu’on ne bâtit pas une armée républicaine ni une Police citoyenne sans moyens. Vous parlez du casernement, de la solde. Il y a quand même des conditions pour arriver à tout ça. Où est-ce que vous allez sortir cet argent ?
J.P.B : Le problème c’est que je parle de ce que je connais. Savez-vous que dans l’armée il existe un service de génie civil ? Il y a des militaires, des officiers formés, responsables de ce service qui ne sont pas utilisés. Croyez-vous demain que si nous achetons le ciment à 10 dollars le sac, nous achetons le fer à béton, les tôles à 8 dollars la pièce, le sable qu’on trouve partout, les moellons, les caillasses, les fils électriques, les chevrons, qu’on ne peut pas, nous-mêmes, par la mobilisation du génie civil de l’armée, construire des camps militaires ? Je vous fais le pari. Et ça ne vas pas coûter les sommes faramineuses comme vous pensez. Un camp militaire de 1.500 logements, si vous prenez 500 sacs de ciment par maison, multiplier par 10 et faites l’addition. Est-ce que ces moyens manquent à l’Etat ? C’est une question de volonté politique. Ceci peut être étalé également dans le temps.
Presse : Mais, il faut des hommes des troupes.
J.P.B : Pour construire une maison il faut combien d’hommes des troupes ? Vous savez aujourd’hui combien d’hommes des troupes nous avons ? C’est même de trop.
Presse : 180.000
J.P.B : C’est de trop. Ce n’est pas nécessaire aujourd’hui.
Presse : Pour ce grands pays et avec les menaces qui nous guettent.
J.P.B : Je vous dis que ce n’est pas nécessaire.
Presse : On ne peut pas aller jusqu’à 250, 300 mille.
J.PB : D’expérience, je vous dis que ce n’est pas nécessaire parce que ce n‘est pas le nombre des militaires qui fait gagner une guerre. Ce n’est pas la quantité des matériels non plus. C’est plutôt la détermination et la tactique de combat. Je ne veux pas entrer dans des détails, mais croyez-moi.
Presse : Mais, l’armement coûte cher.
J.P.B : Effectivement. Mais, une fois de plus, les experts militaires vous diront qu’en fonction des missions, vous avez le type d’armes qu’il faut. On n’aligne pas n’importe quel type d’armes pour n’importe quelle mission.
Presse : Une fois au pouvoir, le caporal touchera combien parce que la solde là est ridicule aujourd’hui.
J.P.B : Mais, la solde ridicule n’a pas été appliquée. Je ne veux pas ici rejeter la responsabilité sur les uns ou sur les autres. Ce qui intéresse ici c’est l’avenir. D’abord, si nous réduisons la taille de l’armée, parce que je l’ai dit, 180.000 hommes c’est trop, nous allons réaliser des économies. Mon idée c’est de mettre une division par région militaire. Une division c’est, comme tout le monde le sait, trois brigades. Une brigade compte autour de 4.800 et 5.000 hommes. Ca vous fait en moyenne 15.000 hommes par région militaire pour assurer la défense. C’est même beaucoup. Au total, avec 100.000 hommes on peut assurer la sécurité. Tout le reste peut être mis au travail, à la réfection des routes, à la construction des casernes. Ce n’est pas impossible, mais c’est question de volonté politique. Il y a un programme DDR avec les partenaires extérieurs. Permettons à ceux qui veulent aller dans le cadre de la démobilisation de pouvoir y aller. C’est question de volonté politique et, je vous dis, d’application des décisions politiques. On peut y arriver. La solde que nous cherchons aujourd’hui pour 180.000 hommes, lorsque les effectifs seront réduits à 100.000 hommes, la même solde sera multipliée par deux tout de suite. S’il faut beaucoup d’argent pour ça, c’est question de volonté politique. Le caporal pourra mieux toucher. Si nous pouvons dire dans l’immédiat que le caporal pourra avoir 100 dollars, c’est parce qu’il a une maison que l’Etat lui donne à travers la structure de l’armée, parce que ses enfants vont à l’école, parce qu’il y a une polyclinique à proximité du camp où il pourra faire soigner sa famille et lui-même, parce qu’il y a une cantine dans laquelle l’Etat lui verse chaque mois sa ration. Ce caporal – ce soldat dernière classe dans un premier temps – peut se retrouver avec un minimum de 100, voire 150 dollars. Ce sont des objectifs qu’on peut atteindre. Et je vous dis que même dans le budget actuel cela est à notre portée. C’est encore une fois question de volonté politique pour pouvoir faire articuler cette politique.
Presse : La sécurité ce n’est pas seulement l’armée mais c’est aussi les services de sécurité et aussi la diplomatie. Si nos frontières sont des véritables passoires, c’est parce que ces services n’ont pas les moyens qu’il faut. Qu’est-ce que vous dites de ces services-là ?
J.P.B : J’ai parlé de la Police pour l’ordre public. Je parle des services de sécurité qui sont des services d’intelligence. Ils ne sont pas là pour jouer le rôle de la Police et essayer d’intimider la population. Le service d’intelligence a le rôle de recherche, d’analyse et non pas ce que l’on voit chaque jour. Peut-être que les personnes qui sont à la tête de ces services ne savent pas ce que l’on attend d’eux. Ils n’ont pas la bonne information de ce que c’est un service d’intelligence. C’est un service d’analyse avant tout. De récolte d’informations. Laissons à la Police les so
