LE CAP – Même si le travail informel est précaire et mal payé, il est devenu le principal moyen par lequel la plupart des habitants d’Afrique australe gagnent leur vie. Sans un tel emploi, les possibilités de maigres revenus dans la région diminuent encore davantage, comme l’ont montré un certain nombre d’études récentes.
La situation à Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo (RDC), est un exemple caractéristique.
L’effondrement du marché du cuivre a fait de Kinshasa le centre des activités économiques en RDC. La ville s’est développée de façon spectaculaire et abrite maintenant sept millions d’âmes. Au cours des dernières décennies, un fort pourcentage d’habitants de Kinshasa a été contraint d’entrer dans le secteur informel pour gagner sa vie.
Les niveaux de pauvreté et l’inégalité dans la ville ont été analysés par Tom de Herdt et Wim Marivoet de l’Institut de politique de développement et de gestion à l’Université d’Anvers en Belgique; ils ont comparé deux études sur les revenus et les dépenses, qui ont été menées en 1975 et 2004.
Le revenu par tête d’habitant en RDC représente actuellement un cinquième de ce qu’il était en 1974 à cause des crises économiques successives et de la guerre civile. Ces événements ont également changé les mécanismes de dépenses des ménages de façons significatives entre 1975 et 2004.
Un ménage moyen dépensait 0,8 pour cent de son budget sur l’éducation en 1975. Ceci est passé à 5,6 pour cent en 2004, ce qui reflète la privatisation de facto des écoles pendant les années 1990. Les écoles ont été transformées en lieux où le gouvernement prélève des »taxes pour financer le ministère de l’Education », selon De Herdt et Marivoet.
De même, le retrait de l’Etat de la fourniture de logements et de transport a conduit à l’augmentation des dépenses privées sur ces secteurs. Le résultat est que les ménages dépensent moins pour la nourriture : de 62,8 pour cent en 1975 à 57,8 pour cent du budget du ménage moyen en 2004.
Mais une comparaison de la consommation de calories montre seulement une diminution de cinq pour cent au sein des ménages durant la même période. De Herdt et Marivoet attribuent cela à un passage à des denrées alimentaires qui sont plus nutritives. Le manioc a été remplacé par le maïs et le riz, qui sont moins chers et ont plus de valeur nutritive.
De Herdt et Marivoet ont également constaté une légère diminution dans les niveaux d’inégalité lorsqu’ils comparent le coefficient de Gini de 1975 avec celui de 2004. Cet indice d’inégalité économique est passé de 0,43 à 0,41. Zéro indique l’égalité absolue et un l’inégalité absolue. Par ailleurs, le pourcentage de pauvres n’a augmenté que légèrement, de 60,7 à 60,8 pour cent.
Le pourcentage de riches est passé de 16,7 pour cent en 1975 à 19,8 en 2004, selon De Herdt et Marivoet. L’augmentation de la richesse est due à la réduction du groupe de personnes à revenu moyen.
Ces changements sont survenus avec, en toile de fond, l’augmentation du nombre de Congolais travaillant dans l’informel. Seulement 12 pour cent des ménages à Kinshasa gagnent leur revenu dans des emplois formels.
Onze autres pour cent tirent leur revenu du travail formel et informel, tandis que le reste (76 pour cent) est engagé dans un travail informel pour leurs revenus. La majorité des pauvres (66 pour cent) est dans l’économie informelle, contre 16 pour cent de nantis.
Une analyse de genre montre que l’économie informelle a fait beaucoup de victimes dans le rang des femmes, puisque les ménages dirigés par les femmes a presque doublé, passant de 11 à 20 pour cent entre 1975 et 2004, selon De Herdt et Marivoet.
En RDC, une catégorie de femmes connues sous le nom de »femmes libres » a généralement été active dans la production informelle et les réseaux commerciaux. Quelque 40 pour cent d’entre elles étaient riches en 1975. Mais ce groupe s’est réduit puisque les ménages dirigés par des femmes avaient en moyenne des revenus plus faibles que ceux dirigés par des hommes en 2004.
Les ménages dirigés par des femmes étaient »sur-représentés parmi les pauvres et sous-représentées parmi les riches », faisant penser que lorsque la mutation vers le travail informel a drainé plus de femmes sur le marché de l’emploi, cela les a »poussées vers les couches inférieures », ont souligné De Herdt et Marivoet.
Passant à un autre scénario, des études ont trouvé que des interventions politiques dans l’économie informelle sont destructrices pour des sources de revenus.
Lorsque le gouvernement du Malawi a déclaré illégaux les »racoleurs » en janvier 2006, par exemple, plusieurs sont entrés dans une misère noire. Auparavant, leur travail qui consistait à recruter des passagers en les appelant à haute voix leur permettait de gagner environ 107 dollars le mois. En comparaison, un enseignant à mi-carrière gagne 43 dollars par mois, selon Richard Tambulasi et Happy Kayuni de l’Université du Malawi.
Les deux chercheurs notent que les racoleurs ne sont pas »de petits garçons dans le sens strict du terme puisqu’ils ont des familles et des responsabilités ».
La plupart des racoleurs, dans une étude de Tambulasi et de Kayuni, avaient fini le cours primaire, mais n’ont pas atteint un niveau d’éducation plus élevé. Ils n’ont pas pu trouver un emploi formel dans un pays où 25 pour cent seulement des personnes ayant terminé les études secondaires sont absorbés par l’économie formelle, ont indiqué Tambulasi et Kayuni.
Le gouvernement a interdit l’activité des racoleurs au milieu d’accusations selon lesquelles ils étaient des criminels. Selon Tambulasi et Kayuni, les racoleurs ne sont pas pour la plupart des criminels et aident souvent les passagers à arriver à leurs destinations. Des demandes adressées au gouvernement dans le sens de l’abandon de l’interdiction ont été ignorées.
Conséquence : plusieurs racoleurs ont sombré dans la misère, incapables de trouver d’autres moyens de gagner leur vie. Certains ont même eu recours à la criminalité pour garder la tête hors de l’eau, souligne l’étude de Tambulasi et de Kayuni.
Ces conclusions ainsi que d’autres ont été débattues à une conférence sur l’économie informelle organisée le mois dernier non loin de la ville côtière du Cap, en Afrique du Sud.
La conférence a été organisée par le Programme pour les études agraires et foncières, une organisation de recherche rattachée à l’Université du Cap occidental, et l’Institut Isandla, une organisation non gouvernementale qui étudie les installations urbaines. Les deux sont basées au Cap.
© IPS – Christi van der Westhuizen, 19.04.07
