A propos d’un droit de veto… 1160

D’aucuns soupirent parfois : « L’ONU est vraiment dominée par les Américains… ». D’autres ajoutent même que l’organisation internationale n’est plus rien d’autre qu’un instrument entre les mains des USA.

Faut-il vraiment reprocher à l’ONU, organisation mondiale, de refléter l’état du monde ? Si quelque chose a changé dans le visage du monde, depuis les trente dernières années, c’est qu’avec la décadence et la chute de l’URSS, il n’y a plus de contrepoids à la puissance américaine, plus d’obstacle à la volonté de puissance des USA. Plus exactement, il n’y a plus face aux Etats-Unis, d’opposition systématique et prévisible à l’avance. Bien sûr, au coup par coup, il y a des résistances, ou des velléités de résister, de la part des lésés, parfois même d’états encore sensibles à un raisonnement juste ou à l’évidence de la justesse d’une cause. Mais il n’y a plus de « Super-Grand » prêt à offrir son appui dès qu’il s’agit d’ennuyer l’Oncle Sam.

Cela revient à dire que l’ONU telle qu’elle est reflète le monde tel qu’il est. On peut s’en plaindre, au nom du monde « tel qu’il devrait être ». Cela veut dire, en quelque sorte, déposer plainte contre la réalité au nom de l’utopie, accuser l’ONU d’avoir trahi les intentions magnifiques et les rêves merveilleux qui avaient entouré sa naissance…
Ici, un bémol s’impose d’emblée. Le rêve et l’utopie étaient moins présents à la naissance de l’ONU qu’à celle de la SDN qui l’avait précédée. Par rapport à un certain idéalisme naïf de Woodrow Wilson, ceux qui ont conçu les grands mécanismes de l’ONU ont été beaucoup plus réalistes. Même, leur réalisme confinait, par certains côtés, au cynisme pur et simple.

Ainsi en va-t-il de la composition du Conseil de Sécurité et du droit de veto dévolu à ses cinq membres permanents.
La SDN s’était ridiculisée à différentes reprises en prenant des décisions contre des Etats (l’Italie fasciste, le Japon impérial) qui s’asseyaient tout simplement dessus. Le droit de veto revient à dire que, pour éviter qu’une grande puissance puisse s’asseoir sur un condamnation par l’ONU, il suffit de lui conférer le pouvoir d’empêcher cette condamnation elle-même. On ne peut en effet s’asseoir sur un document qui n’a jamais été écrit !
Comme on a toujours du mal à admettre que, grand et puissant aujourd’hui, on pourrait l’être moins demain, les cinq membres permanents sont les « Cinq Grands » de l’alliance qui avait gagné la guerre : USA et URSS, Grande Bretagne (qui se prenait encore pour l’Empire Britannique), Chine (sans doute en hommage à la démographie) et France (ce qui prouve que les « grandes gueules » à la De Gaulle ne sont pas toujours dépourvues d’efficacité…).

On pourrait ajouter une longue liste de points sur lesquelles cette organisation, destinée à promouvoir la paix et la démocratie, a des mécanismes pour le moins étrange. Si les Etats-Unis ont fait un usage intempérant de leur droit de veto, ils ont aussi usé largement du pouvoir que leur confère leur richesse, condamnant à mort certains projets qui leur déplaisaient en les asphyxiant financièrement. On pourrait aussi relever le fait que, dans les instances qui ont la haute main sur les finances, l’entrée est « payante » : seuls les riches ont le droit d’y siéger… Et, bien sûr, il y a ce fait que les votes se font à une voix par pays. La Belgique a donc une voix, comme le Congo et comme la Chine, ce qui mène à dire que pour l’ONU, un Belge vaut six Congolais et 100 Chinois. Mais, le Grande Duché de Luxembourg a une voix, lui aussi, le Luxembourgeois vaut plusieurs Belges…

Au fur et à mesure que le monde changeait, la composition de l’Assemblée Générale s’est modifiée, elle aussi, c’est-à-dire que les décolonisations de l’Afrique et de l’Asie l’ont enrichie de nouveaux membres. Mais la liste des « cinq permanents « et demeurée inchangée. On peut regarder les Cinq sous plusieurs angles, par exemple : quatre Blancs, un Jaune, zéro Noir. Ou bien : deux représentants de la « vieille Europe », aucun des pays récemment créés dans l’Europe de l’Est. Ou encore : trois Européens, un Américain, un Asiatique… personne pour l’Afrique ou l’Océanie. Ou enfin : L’Amérique du Nord y est, où est passée l’Amérique latine ? Par quelque bout qu’on la prenne, la situation était irritante, surtout pour le Tiers-monde. D’où le projet de compléter les « cinq permanents » en leur adjoignant de nouveaux membres, venus précisément des « zones défavorisées », et singulièrement d’Afrique.

Les pays africains ont fait preuve de sagesse et d’habileté en se mettant d’accord pour parler d’une seule voix. Mais ils ont néanmoins bloqué ensuite les pourparlers en vue de cet élargissement, sur la question du droit de veto.
Car, il y aurait désormais non plus deux, mais trois catégories de membres au CS : les « permanents avec droit de veto » (les Cinq), les « nouveaux permanents, SANS droit de veto », et, comme avant, les « tournants »…
Et l’exigence qui bloque tout, c’est que les nouveaux membres, entre autres les Africains, réclament un siège « à part entière », c’est-à-dire, AVEC le droit de veto.

A première vue, il n’y a rien à redire à une telle exigence. Si la France ou la Grande Bretagne peuvent, en votant « non », bloquer toute la machine onusienne, pourquoi le Pérou, la Tanzanie ou l’Inde ne pourraient-ils faire de même ?
A quoi on pourrait objecter que si l’on augmentait fortement le nombre des titulaires de ce droit, et si tous se mettaient à en faire un usage aussi intempérant que les USA, qui en usent non seulement pour protéger leurs intérêts vitaux, mais même pour couvrir les actes les plus crapuleux de leurs satellites (voir ce qui se passe à propos du Liban), on irait vers une paralysie totale de l’ONU, donc vers un naufrage dans l’insignifiance, digne de la défunte SDN.
Et, ne marchandons pas, cet argument est solide, valable, et vrai.

Mais comment ne pas voir aussi que cette menace de paralysie existe déjà. Il suffit de voir la multiplication des vetos américains ! Le droit de veto permet à un membre de l’ONU de se fiche comme du tiers et du quart de tout ce que l’ONU peut bien dire ! En inventant le droit de veto, on a confié la clé de contact de la voiture des pompiers à un club de pyromanes !
Le problème du droit de veto existe, mais on le pose mal ? Et dans ce « on », figurent notamment, les membres africains de l’ONU !
Le VRAI problème, c’est qu’il faudrait supprimer purement et simplement le droit de veto, pour tous les membres du Conseil de Sécurité.

En quoi, en effet, l’Afrique serait-elle servie par le fait que demain, un pays africain siège, avec droit de veto, au Conseil de Sécurité. Supposons une situation « à la libanaise », par exemple, que le Rwanda reprenne son agression contre le Congo (Au fait, a-t-elle jamais cessé ?). Le diplomate africain sera impuissant, droit de veto ou pas, contre le veto américain qui sera mis, comme à l’ordinaire, contre toute tentative un peu sérieuse d’empêcher son satellite rwandais de nuire ! Exactement comme cela se passe aujourd’hui pour Israël au Liban.

L’intérêt de l’Afrique, et du reste du monde, ce n’est pas de voir de nouveaux membres dotés d’un hochet qui ne leur servira à rien, cesserait de voir disparaître les passe-droits des « Grands » et en particulier des Etats-Unis. Bien entendu, on n’en prend pas le chemin. Dommage pour ce monde. Finalement, il avait ses bons côtés…

© Dialogue des Peuples vendredi 4 août 2006

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Scroll to Top